15èmes RENCONTRES LITTÉRAIRES
DANS LE JARDIN DES PRÉBENDES, À TOURS

Vendredi 2 août 2013, de 17 h 30 à 19 h

 

Alfred de Vigny, le romantique, sa vie, son œuvre

Portrait à l'encre de Chine d'Alfred de Vigny, par Catherine Réault-Crosnier.

 

Lire la présentation de cette rencontre.

 

Nous célébrons cette année (en 2013), les cent cinquante ans de la mort du poète Alfred de Vigny. Bien que né à Loches, en Touraine, il n’a jamais écrit un poème sur cette ville et n’en garde aucun souvenir (Alfred de Vigny, Journal d’un poète, p. 137). Il ne revient que tardivement dans la vallée de la Loire. Cependant dans l’introduction de Cinq-Mars, il célèbre cette province comme pour effacer un passé et les souvenirs négatifs, d’une période trouble :

« Connaissez-vous cette contrée que l’on a surnommée le jardin de la France, ce pays où l’on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve ? Si vous avez traversé, dans les mois d’été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre demeure, pour y oublier les hommes auprès d’un être aimé. Lorsque l’on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu’entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des jardins de roses d’où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l’ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les œuvres de ses habitants industrieux. » (Alfred de Vigny, Cinq Mars, La Pléiade, pp. 27 et 28)

Le public lors de la rencontre littéraire consacrée à Alfred de Vigny, le 2 août 2013, dans le jardin des Prébendes à Tours.

Avant d’aborder sa biographie, imprégnons-nous de sa poésie à travers la première partie de son si célèbre poème « Le Cor » (Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes, France Loisirs, pp. 94 à 97). Admirons son art de nous présenter le côté intime et solennel de la scène dans la nature avec l’image de la biche symbolisant le courage qui contraste ensuite avec la traîtrise dans la narration de la mort de Roland à Roncevaux du temps du roi Charlemagne :

« LE COR

I

J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul dans l’ombre à minuit demeuré,
J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ses bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.

O montagne d’azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazon !
C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre
Les airs lointains d’un Cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit,
De cette voix d’airain fait retentir la nuit ;
A ses chants cadencés autour de lui se mêle
L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au milieu du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.

Ames des Chevaliers, revenez-vous encor ?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! dans ta sombre vallée
L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée ?

(…) »

 

Sa biographie

La famille de Vigny, composée de générations de militaires, est anoblie au XVIème siècle. Pendant quatre générations, ils sont lieutenants du roi au château de Loches (Maurice Allem, A. de Vigny, pp. 7 et 9). Son père, Léon Pierre de Vigny, a fait des études pour devenir prêtre avant de choisir l’armée. Il est à la retraite en 1779 avec le grade de capitaine et reçoit en 1785, la Croix de Saint-Louis. Il a cinquante-trois ans quand il rencontre Amélie Baraudin qui a vingt ans de moins. « Elle était très belle et distinguée ; elle avait appris la musique et la peinture, elle écrivait des lettres que son fils, plus tard mettra au même rang que celles de Mme de Sévigné (…). » (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 11) Les jeunes mariés s’installent à Loches (37), dans une maison de la rue de Gesgon où Alfred de Vigny naît, le 7 germinal an 5 (27 mars 1797). Cette maison se situe actuellement 10, rue des Jeux à Loches. À la naissance de Vigny, sa mère a quarante ans et son père la soixantaine.

Alfred de Vigny raconte : « Je suis né à Loches, petite ville de Touraine, jolie, dit-on ; je ne l’ai jamais vue. A deux ans, on m’apporta à Paris, où je fus élevé, entre mon père et ma mère et par eux, avec un amour sans pareil. Ils avaient déjà eu trois fils : Léon, Adolphe, Emmanuel, morts avant ma naissance. Je restai seul, le plus faible et le dernier (…). » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 43)

Il passe son enfance à Paris avec ses parents, dans un appartement sans faste de l’Élysée-Bourbon, aujourd’hui le Palais de l’Élysée, après leur départ de leur maison de Loches (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 14). Vigny présente son père avec un amour respectueux : « Je suis le dernier fils d’une famille très riche. – Mon père, ruiné par la Révolution, consacre le reste de son bien à mon éducation. Bon vieillard aux cheveux blancs, spirituel, instruit, blessé, mutilé par la guerre de Sept ans, et gai et plein de grâces, de manières. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 42) « Mon bon père avait un esprit infini et une merveilleuse grâce à conter. » (id., p. 141)

Il aime et admire aussi beaucoup sa mère : « Je ne crois pas que jamais esprit plus vif, plus varié, plus fin, plus gracieux, plus abondant, plus nourri d’une sève de sensibilité et d’une passion d’amitié mutuelle, sincère et chaleureuse, ait jamais créé, (…) une correspondance pareille à celle de ma mère et de sa sœur. » (Alfred de Vigny cité par Maurice Allem, A. de Vigny, p. 19) Certainement Alfred de Vigny a reçu de sa mère, l’imagination, la délicatesse et la sensibilité et de son père, la facilité à écrire et les réflexions sur le sens de toute vie. Jeune, il est passionné de littérature et « dévore » toute la bibliothèque de son père ; à quatorze ans, il écrit l’histoire de la Fronde, œuvre qu’il nous confie avoir déchirée ensuite mais qui est une preuve de son attirance très tôt pour l’histoire et l’écriture. Il admire les poètes anciens dont Homère. (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 145)

Après le collège, il étudie au lycée Bonaparte sous la direction d’un précepteur ecclésiastique, M. l’abbé Gaillard, pour entrer à l’École Polytechnique. Il aime les belles lettres et les mathématiques. Il fait déjà des essais de romans, tragédies, comédies mais reste insatisfait. Il rêve d’écrire une grande œuvre. La chute de l’Empire remet les Bourbons au pouvoir et décide de sa carrière : il entre au 1er régiment des gendarmes du roi, où il va servir jusqu’au licenciement de cette unité, en 1815. Il devient à dix-huit ans, lieutenant de cavalerie. De santé fragile, cette période militaire est dure pour lui : « J’étais seul, écrit-il, j’étais à cheval, j’avais un bon manteau blanc, un habit rouge, un casque noir, des pistolets et un grand sabre ; il pleuvait à verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens que je chantais Joconde à pleine voix. J’étais si jeune ! » (Alfred de Vigny cité par Maurice Allem, A. de Vigny, p. 26)

Il compose ses premiers poèmes à partir de 1815. En 1816, il écrit « une assez mauvaise tragédie de Julien l’Apostat » qu’il brûle ensuite (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 46). En 1820, il publie un premier essai Sur les œuvres de Lord Byron et ses premiers poèmes dans des revues dont la Muse française (1823) (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 38).

En 1820, il fréquente les salons littéraires et peu à peu se fait connaître en lisant ses vers. Il sert de témoin au mariage de Victor Hugo (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 34) puis rencontre en 1823, Marceline Desbordes-Valmore.

En 1822, il fait paraître un premier volume de poèmes qui n’aura pas de succès. En 1824, il publie un mystère Eloa ou la sœur des anges.

Il attrape sans le savoir la tuberculose puisqu’il écrit : « J’étais malade en 1819, je crachais le sang. (…) Je marchais une fois d’Amiens à Paris par la pluie avec mon bataillon, crachant le sang sur toute la route, (…) mais ne disant rien de ce que je souffrais. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 44)

Lui qui était avide de gloire, est nommé capitaine seulement au bout de neuf ans (1823) (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 42). Après treize années de service (1827), il est réformé pour raisons de santé (Émile Aron, Vigny et la médecine, Mémoires 1997 de l’Académie de Touraine, p. 123). Il est désabusé par la vie militaire : « Que suis-je ? Capitaine réformé. J’ai quitté le service depuis cinq ans. La cour ne m’a rien donné durant mes services. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 37)

Peu à peu, ses écrits deviennent plus fréquents, plus nombreux. Après une excursion au cirque de Gavarnie, il crée un de ses plus beaux poèmes, « Le Cor » puis d’autres, « Le Déluge », « Moïse ».

Reprenons le fil du souffle de ce long poème émouvant « Le Cor » :

«  II

Tous les preux étaient morts, mais aucun n’avait fui,
Il reste seul debout, Olivier près de lui ;
L’Afrique sur les monts l’entoure et tremble encore.
« Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;

« Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents. »
Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends,
Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
Sur l’onde avec leurs corps rouleront entraînées.

– « Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. »
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu’au fond de l’abîme,
Et de ses pins, dans l’onde, il vint briser la cime.

« Merci, cria Roland ; tu m’as fait un chemin. »
Et jusqu’au pied des monts le roulant d’une main,
Sur le roc affermi comme un géant s’élance,
Et, prête à fuir, l’armée à ce seul pas balance.

(…) »

Alfred de Vigny se marie en 1825, avec miss Lydia Alice Bunbury, une Anglaise qui perd très vite toute beauté. Malade, obèse, impotente, elle ne peut avoir d’enfants et sera à sa charge pendant trente ans, jusqu’à sa mort, en 1863, la même année que lui (Gauthier-Ferrières, Notice de Journal d’un Poète, pp. 9 et 10). Parallèlement, il a de nombreuses femmes dans sa vie.

En 1826, il publie Poèmes antiques et modernes et Cinq-Mars. À partir de 1830, il écrit La Maréchale d’Ancre pour donner le premier rôle à la tragédienne Marie Dorval, mais aussi parce qu’il est marqué par les tueries et pour réclamer la suppression de la peine de mort pour raison politique (Émile Aron, article cité, p. 125). Sa liaison avec Marie Dorval durera sept ans. En 1831, il lui écrit sur la page de garde d’un exemplaire de La Maréchale qu’il lui offre, ce sonnet prémonitoire de leur séparation :

« A MADAME DORVAL

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure,
Ce livre, écrit pour vous, sous votre nom vivra.
Ce que le temps présent tout bas déjà murmure,
Quelqu’un, dans l’avenir, tout haut le redira.

D’autres yeux ont versé vos pleurs. – Une autre bouche
Dit des mots que j’avais sur vos lèvres rangés,
Et qui vers l’avenir (cette perte vous touche)
Iront de voix en voix moins purs et tout changés.

Mais qu’importe ! – Après nous ce sera pire chose ;
La source en jaillissant est belle, et puis arrose
Un désert, de grands bois, un étang, des roseaux ;

Ainsi jusqu’à la mer où va mourir sa course.
Ici, destin pareil. – Mais toujours à la source,
Votre nom bien gravé se lira sous les eaux.

(26 juillet 1831) »

(Alfred de Vigny, Poèmes retranchés ou non recueillis, France Loisirs, p. 238)

En 1830, des soulèvements populaires ont lieu à Paris. Vigny est frappé par cette ambiance. Dans son Journal, il décrit les émeutes puis donne son point de vue : « Les ordonnances du 25 en sont la cause. (…) Les ouvriers sont lâchés, brisent les réverbères, enfoncent les boutiques, tuent, et sont fusillés et poursuivis par la garde. (…) La seule manière de réconcilier la Restauration et la Révolution, ces deux éternelles ennemies, était de gouverner avec les deux centres et d’écraser de leur poids les extrêmes. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 36) Hélas, ses grandes idées n’aboutiront pas. Aucune conciliation ne sera possible.

En 1832, il fait paraître un ouvrage philosophique composé de trois récits, Stello ou Consultations du Docteur Noir (ou Les Diables Bleus), puis Servitude et Grandeur militaires (entre 1832 et 1834 dans La Revue des Deux Mondes, puis 1835 en librairie). Ses livres sont couronnés de succès. Célèbre, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur (1833). Sa pièce de théâtre Chatterton est représentée en 1835 à la Comédie-Française ; le roi est intervenu en sa faveur ce qui aide à son succès auprès du public.

Il a la douleur de perdre sa mère en 1837 (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 75). Après sa rupture avec Marie Dorval, il quitte Paris avec sa femme, pour son domaine de Maine-Guiraud, à Blanzac, au nord d’Angoulême, dans une propriété de son grand-père maternel, où il vécut plus de vingt ans (Jean Raust, Vigny et sa famille à Loches et en Touraine, Mémoires 1995 de l’Académie de Touraine, p. 96). Il se consacre à l’écriture. Ces poèmes eurent beaucoup de succès et restent célèbres dont « La Mort du Loup » (1838) puis « La colère de Samson », « Le mont des Oliviers », « La flûte ».

Par ailleurs, il compose Les Destinées (livre publié en 1864), vaste ensemble philosophique comprenant de nombreux poèmes qui l’ont rendu célèbre comme « La Maison du Berger », « La Mort du Loup », « La Bouteille à la Mer » puis il rédige ses Mémoires.

Il visite Londres (1839) et rencontre le futur empereur Louis-Napoléon Bonaparte. Il rêve d’entrer à l’Académie française. Chateaubriand (1768 – 1848) soutient sa candidature : « Eh bien, monsieur, m’a-t-il dit, vous vous présentez pour l’Académie ? Vous êtes le plus beau nom d’à présent, vous avez réussi dans tous les genres et vous êtes le seul ayant des succès aussi sûrs, de poème, de théâtre et de livres historiques et de philosophie. Votre place est à l’Académie et vous devez y être un jour, et un jour prochain. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, pp. 117 et 118) Après plusieurs échecs, il est élu en 1845, au fauteuil d’Étienne (Charles-Guillaume), auteur dramatique et journaliste français. (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 127)

À partir de 1846 et pendant plus de quinze ans, il s’isole dans « une sainte solitude. » (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 160) Il achève « La Bouteille à la mer » et « Wanda » (1847). Il est promu officier de la Légion d’Honneur (1856).

Il commence à souffrir de son estomac (1861), prémices de son cancer dont il va mourir deux ans plus tard (Alfred de Vigny, Poésies complètes, France Loisirs, suppl. p. 13). Il rencontre Baudelaire et écrit « Les Oracles » (1862) (id., p. 13). Sa femme meurt le 22 décembre 1862.

En 1863, il écrit un ultime chef d’œuvre L’esprit pur.

Vigny décède le 17 septembre de cette même année. Ses obsèques furent simples, selon sa volonté. Par testament, il a légué la propriété de ses œuvres littéraires à Louis Ratisbonne (testament du 6 juin 1863, reproduit à la page http://aaav.site.pagesperso-orange.fr/recept.htm).

Laissons le son du cor retentir vers nous à travers la mort, pour côtoyer le côté farouche et romantique de la scène finale dominée par la fidélité de Roland et l’espoir persistant jusqu’à son dernier souffle :

«  III

Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
A l’horizon déjà, par leurs eaux signalées,
De Luz et d’Argelès se montraient les vallées.

L’armée applaudissait. Le luth du troubadour
S’accordait pour chanter les saules de l’Adour ;
Le vin français coulait dans la coupe étrangère,
Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts, tous passaient sans effroi.
Assis nonchalamment sur un noir palefroi
Qui marchait revêtu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes :

« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ;
Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu.
Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

« Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. »
Ici l’on entendit le son lointain du Cor.
L’Empereur étonné, se jetant en arrière,
Suspend du destrier la marche aventurière.

« Entendez-vous ? dit-il. – Oui, ce sont des pasteurs
Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
Répondit l’archevêque, ou la voix étouffée
Du nain vert Obéron qui parle avec sa fée. »

Et l’Empereur poursuit ; mais son front soucieux
Est plus sombre et plus noir que l’orage des cieux.
Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe,
Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

« Malheur ! c’est mon neveu ! malheur ! car si Roland
Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
Arrière ! chevaliers, repassons la montagne !
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l’Espagne ! »

 

IV

Sur le plus haut des monts s’arrêtent les chevaux ;
L’écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour à peine se colore.
A l’horizon lointain fuit l’étendard du More.

« Turpin, n’as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
– J’y vois deux chevaliers : l’un mort, l’autre expirant.
Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;
Le plus fort dans sa main élève un Cor d’ivoire,
Son âme en s’exhalant nous appela deux fois. »

Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !

Écrit à Pau, en 1825.

(Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes, France Loisirs, pp. 94 à 97)

Louis Ratisbonne, son « cher et honorable ami » (termes utilisés dans son testament) a entretenu son souvenir et nous permet d’accéder à une mine de renseignements en publiant en 1867, Le Journal d’un poète, autobiographie de Vigny écrite de 1824 à 1847.

Alfred de Vigny a conservé sa renommée au fil du temps. Il n’a jamais été démodé. Il a aussi été mis à l’honneur dans la philatélie française par l’émission d’un timbre pour le centenaire de sa mort, en 1963. Il est représenté de ¾, sur fond de paysage et d’un soleil couchant donnant une note romantique au tableau.

Timbre consacré à Alfred de Vigny dessiné à l'encre de Chine par Catherine Réault-Crosnier.

Dans sa ville natale de Loches, une statue de l’écrivain, réalisée par le sculpteur tourangeau François Sicard, trône sur la place de Verdun, aujourd’hui la Place de la Marne, à l’entrée de la ville.

Statue d'Alfred de Vigny située à Loches dessinée à l'encre de Chine par Catherine Réault-Crosnier.

Actuellement, son souvenir est entretenu par l’association des amis d’Alfred de Vigny. Grâce en particulier à deux membres éminents, André Jarry et Jean-Pierre Lassalle, les œuvres de Vigny ont été remises à l’honneur pour une reconnaissance contemporaine.

André Jarry (docteur ès lettres, chercheur au CNRS, décédé le 17 mai 2012), a publié les Œuvres complètes d’Alfred de Vigny, chez Gallimard dans la collection, « Bibliothèque de la Pléiade », en deux tomes. (Le tome I, « Poésie et Théâtre » de 1632 pages est paru en 1986, le tome II, « Prose » de 1888 pages, est paru en 1993). Il est aussi l’auteur de : Alfred de Vigny, étapes et sens du geste littéraire : lecture psychanalytique (Droz, 2 vol., 1998) et Alfred de Vigny, poète, dramaturge, romancier (Classiques Garnier, 2010).

Jean-Pierre Lassalle a participé au Mouvement Surréaliste de 1959 à 1966. Après sa carrière universitaire, il a écrit de nombreuses études sur des poètes dont Alfred de Vigny (Fayard, 2010). Ces deux grands chercheurs l’ont aussi mis à l’honneur dans le cadre d’une émission « Questions d’éthique » consacrée à ce poète, sur France Culture, le 20 février 2011 (http://aaav.site.pagesperso-orange.fr/, http://www.franceculture.fr/emission-questions-d-ethique-alfred-de-vigny-2011-02-21.html).

D’autres biographes contemporains ont publié des livres sur ce poète : Pierre-Georges Castex : Vigny – L’homme et l’œuvre (Boivin, 1952), Nicole Casanova : Vigny – Sous le masque de fer (Calmann-Lévy, 1990)…

 

Son portrait et le regard d’écrivains sur lui

Dans son Journal, Alfred de Vigny fait son autoportrait sentimental : « La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n’était pas native. Elle m’a été donnée par la vie. – Une sensibilité extrême, refoulée dès l’enfance par les maîtres, et à l’armée par les officiers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon cœur. » (Alfred de Vigny, Journal d’un poète, p. 45)

Il essaie de prendre du recul par rapport à lui-même pour mieux expliquer sa froideur qui n’est qu’une façade pour cacher sa dignité et son angoisse : « Ma vie a été jusqu’ici très simple à l’extérieur et, en apparence, presque immobile, mais pleine d’agitations violentes et sombres, éternellement dissimulées sous un visage paisible. » (id., p. 136) En réalité, sous cette apparence, Vigny a l’esprit mélancolique et torturé de tout romantique, associé à une sensibilité exacerbée et à l’importance des sentiments pour lui : « (…) la bonté est une passion. En effet, il m’est arrivé à passer des jours et des nuits à me tourmenter extrêmement de ce que devaient souffrir les personnes qui ne m’étaient nullement intimes (…). C’était l’enthousiasme de la pitié, la passion de la bonté que je sentais en mon cœur. » (id., p. 148)

Alfred de Vigny rencontre de nombreux écrivains de son temps qui font son éloge :

Alexandre Dumas (1808 – 1870) en parle dans ses Mémoires : « de Vigny est un poëte d’un immense talent ; ensuite, c’est un vrai gentilhomme » (Alexandre Dumas, Mes Mémoires, septième série, p. 183).

Lamartine (1790 – 1869) l’admire et le décrit ainsi : « Le front d’Alfred de Vigny, dégagé de ses cheveux rejetés en arrière, était moulé, comme celui d’un philosophe essénien de la Judée, pour une pensée sensible et toujours sereine. Poli et légèrement teinté de blanc et de carmin, il était modelé pour réfléchir au dehors la pensée qui luisait au-dedans ; une gracieuse dépression des tempes l’infléchissait en se rapprochant des yeux (…). » (Lamartine, Souvenirs et Portraits, tome III, cité par Maurice Allem, op. cité, p. 56)

Jules Barbey d’Aurevilly (1808 – 1889) lui rend hommage : « C’est l’aîné de nous tous (…). Chronologiquement, il est le premier de ces Novateurs, ou plutôt de ses Rénovateurs littéraires dont nous sommes plus ou moins les fils. (…) Eloa, voilà la poésie de M. Alfred de Vigny, le fond immuable de son génie en 1823 (sept ans avant la rénovation poétique de 1830) (…). M. de Vigny avait résolu le problème éternel manqué par tous les poètes, d’être pur et de ne pas être froid. » Barbey d’Aurevilly reconnaît de plus qu’il est le premier grand romantique « avec des accents d’une douceur, d’une retenue, d’une pureté infinies. » (Jules Barbey d’Aurevilly, XIXe siècle, Les œuvres et les hommes, tome I, cité dans « Alfred de Vigny, Poésies complètes », France Loisirs, suppl. p. 15)

Après la mort de Vigny, de nombreux auteurs ont continué à le présenter :

Jules Lemaître (1853 – 1914), est impressionné par ses pensées : « Vigny a su inventer, pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux symboles et les mythes les plus émouvants (…), ses vers, signifiant toujours au-delà de ce qu’ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, (…) » (Jules Lemaître, Les Contemporains, septième série, pp. 108 et 109)

L’historien Maurice Allem (1872 – 1959), a écrit une biographie de Vigny, apportant un éclairage au Journal d’un Poète et analysant ses œuvres pour en extraire l’essentiel.

André Maurois (1885 – 1967) est un adepte de Vigny : « Il y a un autre Vigny que j’admire. C’est le précurseur. Les critiques n’ont pas assez montré qu’il est par son désespoir lucide, l’ancêtre direct des écrivains de notre temps. (…) On peut trouver dans son Journal, une esquisse fort poussée du Procès de Kafka, et aussi cette synthèse de Huit-Clos : "Qu’est-il besoin d’un Enfer, n’avons-nous pas la vie ?" Qui jamais parla mieux que lui de l’univers absurde ? » (André Maurois, Destins exemplaires, cité dans « Alfred de Vigny, Poésies complètes », France Loisirs, suppl. p. 16)

Le poète Claude Roy (1915 – 1997) est moins élogieux et plus sarcastique mais reconnaît son art : « Les désespérés sont émouvants, mais les mécontents sont ennuyeux. Vigny est désespéré au sommet, et mécontent à la base. Mais ce vilain bonhomme est aussi souvent un grand bonhomme. » (Claude Roy, Les Soleils du Romantisme, cité dans « Alfred de Vigny, Poésies complètes », France Loisirs, suppl. p. 15)

Gonzague Saint Bris (1948 – ), romancier tourangeau organisateur de « La Forêt des Livres » en Touraine, analyse la pensée d’Alfred de Vigny : « On le voit catholique intégriste, il s’ouvre aux autres religions (…). On le peint comme un réactionnaire rigide alors qu’il est tenté par les idées des saint-simoniens et des fourriéristes et flirte avec le socialisme utopique. On le fige dans une pose martiale alors qu’(…) il se déclare lui-même un anti-héros. » (Gonzague Saint Bris, Alfred de Vigny, p. 10). En effet, il est difficile de cataloguer Vigny qui a de multiples facettes parfois opposées mais l’intérêt envers son œuvre ne diminue pas.

Yves Bonnefoy (1923 – ) a participé à un colloque à l’université de Montpellier en 1996, avec une communication « Vigny, le peintre ». Les textes de cette journée ont été réunis dans un livre Vigny, Romantisme et Vérité (1997, 227 pages).

 

Alfred de Vigny et la Touraine

Le Dr Jean Raust de Loches, membre de l’Académie de Touraine, a retracé minutieusement le lien d’Alfred de Vigny avec Loches et la Touraine, dans un article très détaillé. Le Lochois est le berceau de la famille maternelle de Vigny durant quatre générations, (pendant plus de 250 ans) (Jean Raust, Vigny et sa famille à Loches et en Touraine, Mémoires 1995 de l’Académie de Touraine, p. 95). Alfred de Vigny né à Loches, garde toute sa vie, un mauvais souvenir de cette ville où il ne retournera pas (id., p. 102).

Nous ne nous étonnons pas de cette prise de position lorsque nous savons que ses parents furent inquiétés pendant la Convention et le Directoire. Un allié des Vigny, l’abbé Dom Henri Denoyelle, habitant Loches fut même décapité et un parent de sa mère, « Lieutenant du Roi » fut incarcéré dans la prison royale de Loches (id., pp. 93 et 96), (Alfred de Vigny, Journal d’un poète, pp. 138, 139 et 140). Pendant la Révolution française, la citadelle de Loches servit de prison à l’aristocratie locale. Le grand-père maternel du poète, l’amiral de Baraudin, ancien chef d’escadre de la flotte de Louis XIV, habita La Closerie des Montins, au centre de Loches. Il fut incarcéré dans des conditions humiliantes (Jean Raust, article cité, pp. 94 et 95) (Alfred de Vigny, Journal d’un poète, pp. 138, 139, 140).

Alfred de Vigny est né dans la période la plus sombre du Directoire, dans une maison acquise par ses parents en 1790. Cette maison fut leur geôle sous la Convention et le Directoire (Jean Raust, article cité, p. 97) car leur santé précaire ne leur permit pas d’être emprisonnés dans la forteresse. Leur médecin, le Docteur Viau qui avait rédigé leur certificat de mauvaise santé, fut incarcéré à leur place. Ils vécurent là dans un état de dénuement complet (id., p. 95). Alfred de Vigny survit grâce à une nourrice qui lui donne son lait. En 1799, ils quittent Loches pour oublier les sévices et les humiliations endurés (id., p. 96).

Quand Vigny habite à Blanzac, il se rend à Paris, en évitant Loches ; il préfère « passer par Tours et Orléans pour admirer le Val de Loire. Sans doute, aussi, pour ne pas avoir à évoquer (…) les tristes souvenirs (…). Cependant, plusieurs parents de Vigny du côté paternel, habitaient encore Loches et sa région. » (id., p. 97) Il est vrai que sa famille fut victime de la Révolution pendant plus de dix ans, à Loches. Citons par exemple, un poème de Vigny « L’Esprit pur » en souvenir de son oncle incarcéré à Loches (id., p. 98) :

« L’ESPRIT PUR

A ÉVA

II

Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes,
J’ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi.
J’ouvris leurs parchemins, je fouillais dans leurs urnes
Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque Roi.
(…)

IV

Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent
Gens d’honneur en tout temps comme en tous lieux,
De la Chine au Pérou les Anglais, qu’ils brûlèrent cherchant,
Sur l’eau qu’ils écumaient du Levant au Couchant. »

(Alfred de Vigny, Les Destinées, France Loisirs, pp. 192 et 193)

Son oncle, Jean-Pierre de Vigny, fut certainement le « prisonnier anonyme incarcéré dans la partie Renaissance du château. » Il a écrit sa détresse sur les murs et son espérance :

« Malgré tous les ennuis d’une longue souffrance,
Et le cruel destin dont je subis la loi,
Il est encore des biens pour moi,
Le tendre amour et la douce espérance. » (Jean Raust, article cité, p. 99)

À partir de 1838, Alfred de Vigny vient souvent en Touraine. Jean Raust précise : « Il descendait à chacun de ses passages dans la capitale des Turones, à l’hôtel de l’Univers, qui existe toujours. Il en profitait pour errer dans les rues du vieux Tours, et sur les quais de la Loire dont il a décrit la vallée avec tant de talent. » (id., p. 102)

Plus tard, Vigny fait aussi de nombreux séjours au manoir de Dolbeau à Semblançay pour rendre visite à sa petite-cousine Alexandrine du Plessis. Vigny n’est plus indifférent à son pays natal puisqu’il lui écrit le 20 septembre 1846 : « Vous m’avez décidé à l’adoption de ma patrie. Ingrat que j’étais, de ne pas l’aimer et la mieux connaître ! C’est quelque chose que de rendre un citoyen à l’amour de sa cité. La cité n’y gagne que bien peu : c’est un Tourangeau de plus en Touraine. Mais le citoyen y gagne beaucoup. Il sait les charmes de son pays et y concentre ses affections. (…) Dites à monsieur votre père, je vous prie, que j’adopte sa théorie. On est du pays où l’on est né et où l’on a été remué dans son premier berceau. » (Lettres inédites de Alfred de Vigny, Revue des Deux Mondes, livraison du 1er janvier 1897, pp. 79 et 80)

 

Alfred de Vigny et la politique

Vigny est marqué en premier, par l’empreinte des guerres sur sa famille, sur son grand-père, son père puis par les représailles liées au régime politique, les emprisonnements et gardes à vue. Dans son Journal, il étale ses origines lointaines nobles, les accentuant, s’appropriant des titres à l’excès : « Mon grand-père était fort riche. (…) Il tenait un état de prince. La Révolution détruisit tout. Ses terres appartinrent à ses hommes d’affaires qui les achetèrent en assignats. – Ses enfants moururent, les uns tués à l’armée de Condé, les autres avec peu de biens, un à la Trappe. – Le frère de ma mère à Quiberon, son père en prison. – Mon père resta seul et m’éleva avec peu de fortune. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 43) : « Mon père était le cadet de douze enfants, et mon grand-père (M. Guy-Victor de Vigny) un des meilleurs gentilshommes et des plus riches propriétaires de la Beauce. » (id., p. 137) Il donne les titres de son grand-père : « Seigneur du Tronchet, de Moncharville, des deux Émerville, Isy, Frêne, Jonville, Folleville, Gravelle et autres lieux. » (id., p. 137) Dans ces extraits, en dehors de la douleur des blessures familiales, nous constatons l’importance pour Vigny, d’être reconnu comme issu d’une grande famille terrienne et noble.

La vie publique de Vigny est à l’image de sa vie privée. Au début, il est fidèle aux Bourbons : « J’ai servi treize ans le roi » (id., p. 37) mais ensuite il restera désabusé. Il dînera en 1831, chez Louis-Philippe, en 1839, avec le prince Louis-Napoléon mais en mai 1845, lorsqu’il est élu à l’Académie française, il refuse de faire, selon l’usage, l’éloge de la famille d’Orléans. (Bernard Delvaille, préface de Poésies Complètes d’Alfred de Vigny, France Loisirs, pp. III et IV) Il sait aussi affirmer ses convictions personnelles comme lorsqu’il prend parti pour réclamer la suppression de la peine de mort pour raison politique (Émile Aron, Vigny et la médecine, Mémoires 1997 de l’Académie de Touraine, p. 125). Vigny ne sait pas comment situer le peuple : « L’homme du peuple est nécessairement l’un ou l’autre, ou résigné ou révolté. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 157)

Vigny regarde l’histoire défiler durant sa vie avec sagesse ou neutralité sans marque de jugement d’une époque par rapport à une autre : « Je remarque, en repassant les trente années de ma vie, que deux époques les divisent en deux parts presque égales, et ces deux époques semblent deux siècles à la pensée : l’Empire et la Restauration. L’une fut le temps de mon éducation ; l’autre de ma vie militaire et poétique. Une troisième époque commence depuis deux ans : celle de la Révolution ; ce sera la plus philosophique de ma vie, je pense. » (id., pp. 43 et 44) Il en tire une conclusion personnelle où son pessimisme ressort : « Je puis donc séparer le passé de mes jours en ces deux grandes parts. Temps que j’ai bien vus et bien observés du sombre point de vue où j’étais placé. » (id., p. 44) Vigny ne sait plus ce qui est le mieux au niveau de la gouvernance de son pays. Un temps, il doute de sauver son pays « le soldat était mort en moi » (id., p. 64), un autre il recherche une république digne de ce nom « dont la constitution serait pareille à celle des États-Unis américains » (id., p. 64), un autre encore, il pense qu’un gouvernement efficace, agit avec délicatesse, « celui qui se montre le moins » (id., p. 64).

 

Alfred de Vigny et les femmes

Vigny aima les femmes toute sa vie : « Comment ne pas éprouver le besoin d’aimer ? Qui n’a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l’amour semble menacer de se rompre ? » (id., p. 71)

En plus de son amour filial très intense, de sa femme impotente à sa charge, nous pouvons remarquer de nombreuses femmes dans sa vie dont : Delphine Gay, comédienne lisant des vers, la poétesse Marceline Desbordes-Valmore et par elle, la fille de Delphine Gay, Sophie Gay avec laquelle il a une liaison idyllique (Maurice Allem, A. de Vigny, pp. 35 et 36). Il est aussi l’un des danseurs favoris de la future Madame d’Agoult (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 30). Il l’aime mais n’ose pas la demander en mariage à cause de la différence de fortune. En 1843, il lui lit son poème « La Flûte » (publié quelques jours plus tard dans la Revue des Deux Mondes) (Jean Raust, article cité, p. 94) abordant la souffrance et l’essentiel d’une vie à travers le thème d’un pauvre jouant de la flûte. Il charma Mme Ancelot, femme mariée, blonde et muse (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 32). Il entoure sa propre femme de soins pendant trente ans mais cherche aussi parallèlement la consolation auprès d’autres femmes.

Sa liaison avec la tragédienne Marie Dorval à partir de 1830, dure sept ans. Quand il la quitte, il a de nombreuses liaisons dont une avec Louise Colet qui vient de rompre avec Flaubert (1854) (Alfred de Vigny, Poésies complètes, France Loisirs, suppl. p. 12). Certains lui reprochèrent sa vie dissolue. Claude Roy est de ceux-ci lorsqu’il écrit : « Ce stoïque grognon fut aussi un homme de plaisir. Il tenait en grec le carnet de ses exploits dans « l’acte du lit et des draps », notait avec fierté qu’il avait le même jour possédé Marie Dorval l’après-midi, Julie Battengang le soir (…). À soixante ans, il est le premier amant d’une petite Augusta, institutrice très belle, et probablement fort sotte, qui n’avait pas encore lu ses poèmes après trois ans de liaison, avec qui il fait l’amour tout au long de l’agonie de sa femme et quasiment jusqu’à son dernier souffle à lui. » (Alfred de Vigny, Poésies complètes, France Loisirs, suppl. p. 16) (Il s’agit d’Augusta Bouvard à partir de 1858.)

Sa vie sentimentale était emplie de conquêtes mais ses liaisons pouvaient durer plusieurs années, sans que cette réflexion efface ou justifie les excès de sa vie amoureuse. Nous ne savons pas s’il eut des enfants. À l’instar de beaucoup d’autres hommes célèbres, Vigny était comme le dit Claude Roy, un « Ogre de notre littérature, qui avait besoin encore de chair fraîche quand un de ses pieds étaient déjà dans la tombe. » (Alfred de Vigny, Poésies complètes, France Loisirs, suppl. p. 16) Mais Vigny a été aussi le tendre respectueux qui adulait sa mère. Il a aussi soutenu et soigné sa femme durant sa longue maladie jusqu’à sa mort en 1862.

 

Alfred de Vigny et la médecine

Le Pr Émile Aron (1907- 2011), historien et doyen de la faculté de médecine de Tours, a consacré une conférence à Alfred de Vigny, centrée sur la médecine, et plus particulièrement le « psychosomatisme, retentissement de l’esprit sur le corps et le somatopsychisme, influence du corps sur l’esprit » chez ce poète (Émile Aron, article cité, p. 121). Il montre une facette inhabituelle de cet écrivain vu par un médecin.

Alfred de Vigny est confronté à la maladie toute sa vie et ses souvenirs ont certainement influencé son style d’écriture. Tout d’abord, son père était âgé, sa mère fatiguée par les privations. Elle avait perdu ses trois autres enfants en bas âge et avait la hantise de le perdre d’autant plus qu’il était silencieux et de constitution fragile (Émile Aron, article cité, p. 122). Cela laisse forcément des traces sur le caractère et rappelle le vécu d’un autre poète, Verlaine, dont la mère avait perdu tous ses fœtus précédents et dit-on, disposait les bocaux de verre les contenant sur le dessus de la cheminée et en parlait à lui, le seul enfant vivant (article Wikipédia sur Paul Verlaine).

Sa famille souffre de brimades révolutionnaires qui marquèrent l’enfant (Émile Aron, article cité, p. 122). En 1816, il a la douleur de perdre son père. Ses dernières paroles sont : « "Rends ta mère heureuse et garde toujours ceci." C’était le portrait de ma mère fait par elle-même. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 78) Vigny respecte ce vœu d’autant plus qu’il est très proche d’elle. Après treize années de service militaire, il est réformé pour « pneumonie chronique et hémoptysies assez fréquentes » (Émile Aron, article cité, p. 123) mais il crachait déjà du sang en 1819 (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 44). Cette maladie tuberculeuse avec crachats de sang, était incurable à l’époque ; Vigny est une exception puisqu’il en guérit. En 1824, il relate « une longue maladie qui avait les symptômes du choléra » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 28).

Le Pr Émile Aron écrit : « Son mariage ne l’éloigna pas de la Médecine. (…) [Sa femme] fut, selon l’expression de son époux, "une éternelle égrotante" et il fut condamné à devenir un "perpétuel garde-malade". Après deux accidents de grossesse, la "chère Lydia" devint obèse et sujette à des "crises cérébrales", si bien que selon un témoin "elle avait autant de peine à se mouvoir qu’à parler" » (Émile Aron, article cité, p. 123) Un tel climat n’était évidemment pas favorable à la gaieté.

En 1833, sa mère devient hémiplégique après une attaque d’apoplexie. Elle était traitée par des saignées, traitement courant à l’époque (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 57). Citons une réflexion humoristique d’Émile Aron à ce sujet : « A l’hôpital de Tours, Bretonneau déclarait à ses élèves : "Je ne saigne pas mes malades : ils n’en guérissent pas moins." » (Émile Aron, article cité, p. 125). Vigny soigne sa mère pendant quatre ans et jusqu’à sa mort en 1837. Il ressent un grand vide car il était très proche d’elle. Dégoûté de l’existence, son caractère mélancolique s’accentue.

Vigny fréquente la fameuse clinique psychiatrique du Docteur Blanche, pour confier ses soucis (Émile Aron, article cité, p. 126). Dans Stello, Vigny se met dans la peau du personnage : « Stello était (…) dans cet état, qui précède des douleurs nerveuses auxquelles ne croient jamais les hommes robustes et rubiconds (…) – Ah ! Dieu soit loué ! s’écria Stello (…). Et c’est vous, vous qui êtes le médecin des âmes, quand il y en a qui le sont tout au plus du corps, vous qui regardez au fond de tout, quand le reste des hommes ne voit que la forme et la surface ! » (Alfred de Vigny, Stello, p. 5 et 7)

Vigny s’intéresse à l’anatomie du crâne et du cerveau et veut comprendre leur fonctionnement. Il assiste à une dissection et note : « Je n’ai éprouvé aucune horreur à cette vue, mais seulement une vive curiosité et une admiration religieuse pour ce perpétuel miracle de la vie. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 70)

Dès 1859, Vigny relate ses symptômes gastriques dans ses écrits parlant de ses « douleurs nerveuses d’estomac » et du régime prescrit. Les médecins nomment sa maladie « gastralgie » (lettre à sa cousine la vicomtesse du Plessis, du 10 octobre 1861, Revue des Deux Mondes, livraison du 1er janvier 1897, p. 110).

Vigny tombe à nouveau malade en 1861, « déchiré par des souffrances qui lui étaient inconnues » (Gauthier-Ferrières, préface de Journal d’un Poète, p. 19), et qui correspondent en fait à un cancer de l’estomac. Il ne se fait pas d’illusion sur son mal. Il montre un grand courage et reste stoïque, s’apprêtant à mourir comme le loup dans son poème.

Le Pr Émile Aron en fin clinicien donne son verdict : « Le diagnostic d’un cancer pylorique s’impose, tant par les signes cliniques que par son évolution. » Il nous dit : « L’évolution d’un cancer gastrique, qui l’emporta le 17 septembre 1863, fut le dernier contact d’Alfred de Vigny avec la Médecine. » (Émile Aron, article cité, p. 129)

Vigny très sensible et de santé délicate, se sert de l’écriture comme d’une soupape de sécurité pour éliminer son stress émotionnel et physique. Son état d’esprit reste toujours celui d’un romantique. Il évite des déviations psychiques importantes telles une décompensation, une dépression grave, une tristesse envahissante, grâce au bonheur d’écrire.

 

Son œuvre

Vigny, grande figure de la cohorte des romantiques, a un besoin viscéral et spontané d’écrire : « Je ne fais pas un livre, il se fait. Il mûrit et croit dans ma tête comme un fruit. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 71) Vigny, inclassable, sait allier des domaines très divers ou même opposés, l’antique et le moderne, la philosophie et le rêve, l’idéal et le mysticisme. Son esprit est religieux. Il « avait le culte de certaines grandes entités : le Noble, le Poète, le Soldat (…). » (Maurice Allem, A. de Vigny, p. 89)

Gonzague Saint-Bris, dans son livre Alfred de Vigny, présente son œuvre comme « celle d’un incompris qui a su nous parler. » (Gonzague Saint-Bris, Alfred de Vigny, p. 11)

Ses pièces de théâtre sont peu connues : Roméo et Juliette (écrite en 1828 et jamais jouée), Le More de Venise (1829, joué au Théâtre français), La Maréchale d’Ancre (1831, jouée à l’Odéon), Le Marchand de Venise (joué en posthume au Théâtre français en 1905), Quitte pour la peur (1933, jouée à l’Opéra), Chatterton (d’après Stello, jouée au Théâtre français, 1835). Le drame La Maréchale d’Ancre se situe sous Louis XIII. La Maréchale trompée, piégée en est l’héroïne :

« Sommes-nous en Espagne ? Est-ce l’Inquisition, monsieur ? On entre jusque dans ma chambre ; on ouvre mes lettres, on lit mes papiers. On me fait un procès, je sais lequel. La Chambre ardente siège à ma porte ; on y pèse ma vie et ma mort, et je ne puis jeter un seul mot dans la balance ? et je n’ai pas le droit seulement d’y paraître ? Ah ! c’est trop ! c’est trop ! Depuis ce matin que je suis arrêtée, vous avez fait de grands pas, messieurs, et vous avez mené vite les évènements si j’en suis déjà à de tels actes de votre justice. On m’a dit tout à l’heure des choses si monstrueuses et si inconcevables, que je n’y puis croire. Il y a, dit-on, des témoins de mes grands crimes ? Eh bien ! allez, monsieur, allez dire à la Cour que je demande à être confrontée avec eux. On m’accordera, j’espère cette faveur. » (Alfred de Vigny, La Maréchale d’Ancre, Acte IV, Scène IV, La Pléiade, p. 473)

Vigny entretient avec art, une intensité d’émotion dans le solennel et le romantique comme à l’approche du final près de l’échafaud où la force de l’amour permet à la mère de penser à l’avenir de ses enfants plutôt qu’à elle. Leur présence rend la scène encore plus touchante :

« M’aimez-vous toujours ? – Je vous laisserai à M. de Fiesque, vous savez ? ce bon gentilhomme qui vous porte sur ses genoux. – Embrassez-moi donc bien. – Vous l’aimerez beaucoup, n’est-ce pas ? Si votre père ne revient pas, je vous prie de dire à M. de Borgia qu’après lui je vous laisse à Fiesque, un homme de bien s’il en fut. – Car, savez-vous, je vous quitte. – Oh ! embrassez-moi bien. – Encore. – Comme cela. – Je vous quitte pour bien longtemps, bien longtemps ! Ne pleurez pas. (…) – Que vous avez l’air effrayé ? Qui écouterez-vous, monsieur, si ce n’est votre pauvre mère, enfant ! ta pauvre bonne mère, qui va mourir ! Sais-tu ? » (id., Acte V, Scène XVI, pp. 508 et 509)

Chatterton, est l’histoire d’un jeune poète dans la misère. Amoureux d’une femme mariée, il se suicide à dix-huit ans : « Ton âme te ronge le corps ; tes mains sont brûlantes et ton visage est pâle. – Combien de temps espères-tu vivre ainsi ? » (Alfred de Vigny, Chatterton, p. 61). Cette œuvre connut un grand succès théâtral.

Dans ses romans, Alfred de Vigny a soif de grandeur. Il écrit : « Le génie épique a la place d’étendre ses ailes dans le grand roman. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 45). Retenons en premier : Cinq Mars (1826), Stello surnommé Consultation du Docteur noir (1832), Servitude et Grandeur militaires (1835).

Cinq-Mars se déroule en partie en Touraine sous le règne de Louis XIII. Il eut un succès considérable. Citons un passage caractéristique empli de conscience, remords et passion :

« Vous vous trouveriez parjure en renonçant à Cinq-Mars ? Mais rien ne vous lie ; vous vous êtes plus qu’acquittée envers lui, ne refusant, durant plus de deux années, les mains royales qui vous étaient présentées. Eh ! qu’a-t-il fait, après tout, cet amant si passionné ? Il s’est élevé pour vous atteindre ; (…) Ce jeune homme me semble être bien profond, bien calme dans ses ruses politiques, bien indépendant dans ses vastes résolutions, dans ses monstrueuses entreprises, pour que je le croie uniquement occupé de sa tendresse. » (Vigny, Cinq-Mars, La Pléiade, pp. 306 et 307)

Vigny se laisse guider par sa plume et par son imagination qui l’entraîne au gré de ses fantaisies, de thèmes philosophiques à des moments de plénitude comme lorsqu’il glisse quelques des vers de Marot avec justesse pour rappeler la guerre qui toujours rôde :

« Adieu la Cour, adieu les dames !
Adieu les filles et les femmes !
Adieu vous dy pour quelque temps ;
Adieu vos plaisans passe-temps ;
Adieu le bal ; adieu la dance (…)
Puisqu’à la guerre nous allons. » (id., p. 40)

Vigny décrit aussi la Touraine, ses châteaux, Chambord, Chanteloup, Chaumont, ses petits villages… :

« Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects : ici, c’est Chambord que l’on aperçoit de loin et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville de l’Orient ; là c’est Chanteloup, suspendant au milieu de l’air son élégante pagode. Non loin de ces palais, (…) c’est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours ; de longs clochers d’ardoise les élèvent aux yeux et donnent à l’édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, (…) un joli village s’étend au pied du mont, (…) et l’on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré ; » (id., pp. 28 et 29).

Il conçoit le plan de Cinq-Mars, d’un seul jet, sur une feuille de papier après l’avoir longtemps médité puis il écrit son livre d’un seul tenant. Il nous confie sa fougue haletante : « Je savais assez l’histoire pour pouvoir ordonner et composer l’action (…) ; mais il fallait que la tragédie du roman tournât autour de tous ces personnages (…), sans déranger l’authenticité des faits (…). » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 146) Vigny n’hésite pas à inclure des références au passé et en tirer des conclusions par rapport aux guerres de son temps :

« Ce règne dont nous voulons peindre quelques années, règne de faiblesse qui fut comme une éclipse de la couronne entre les splendeurs de Henri IV et de Louis le Grand, afflige les yeux qui le contemple par quelques souillures sanglantes. (…) Depuis ce temps, ce qui lui restait de barbarie fut poli par le long règne de Louis XIV, et ce qu’il eut de corruption fut lavé dans le sang des martyrs qu’il offrit à la Révolution de 1793. Ainsi, par une destinée toute particulière, perfectionné par la monarchie et la république, adouci par l’une, châtié par l’autre, il nous est arrivé qu’il est aujourd’hui, austère et rarement vicieux. » (Vigny, Cinq-Mars, La Pléiade, p. 47)

Il partage aussi avec le lecteur, des réflexions philosophiques : « L’étude du destin général des sociétés n’est pas moins nécessaire aujourd’hui dans les écrits que l’analyse du cœur humain. Nous sommes dans un temps où l’on veut connaître et où l’on cherche la source de tous les fleuves. ». (Alfred de Vigny, Cinq Mars, La Pléiade, p. 19)

Stello, son plus grand écrit en prose, composé de trois contes, est l’histoire d’un poète qui pourrait être heureux s’il n’avait des crises de migraines et de spleen. C’est aussi un ouvrage philosophique où il aborde la crainte, le dédain, la haine qui minent le poète. Stello n’est-il pas le miroir de Vigny qui ressent tant la mélancolie ? Stello fait appel au Docteur Noir, psychiatre, qui le soigne comme un homéopathe. Vigny nous confie : « Le Docteur-Noir est le côté humain et réel de tout ; Stello (…), c’est le côté divin. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 112) Son livre est une réflexion entre le sentiment (le poète) et le raisonnement (le médecin). « Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles créatures plus ou moins ballottées et contrefaites par leur destinée. ». (Alfred de Vigny, Stello, p. 179) Son pessimisme resurgit en des réflexions intenses.

Dans Servitude et Grandeur militaires, essai contenant trois ensembles à la fois autobiographiques et philosophiques, Vigny raconte la vie de soldat, en rapport avec son expérience personnelle : « L’Homme s’efface sous le Soldat. La Servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer du prisonnier sans nom, et donne à tout homme de guerre une figure uniforme et froide. » (Alfred de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, La Pléiade, p. 532) Le début est autobiographique, puis suivent des considérations générales sur le caractère des armées et la servitude du soldat : « Le caractère de ces reclus est indélébile comme celui des moines, et jamais je n’ai revu l’uniforme d’un de mes régiments sans un battement de cœur. » (id., p. 567) Cette rigueur est contrebalancée par une grande élévation d’âme : « L’Honneur, c’est la conscience, mais la conscience exaltée. – C’est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu’à la plus pure élévation et jusqu’à la passion la plus ardente. » (id., p. 676) Le romantisme de Vigny réapparaît ensuite dans les chapitres « Laurette ou le cachet rouge ». Dans le livre deuxième, Vigny aborde le thème de la responsabilité, des scrupules d’honneur, du danger « Quand tous sont exposés, chacun se tait et se cramponne au premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire » (id., p. 602). Pour reprendre souffle après des thèmes sévères et graves, il sait faire des pauses comme dans le sous-chapitre « Un dessin au crayon » ou dans « La dame rose » : « L’autre jeune dame se mit à sourire d’un air fin, tendre et mélancolique, (…). Elle était si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que j’eus de me mettre à genoux ; (…) (id., p. 582). Vigny reprend le fil de la réalité avec ses souvenirs sur la vie et la mort du capitaine Renaud (Livre troisième). Ainsi l’écrivain nous tient en haleine tout au long de cet ouvrage d’une densité d’écriture étonnante.

En plus de ses livres publiés, Vigny a rempli durant toute sa vie d’adulte, de petits cahiers cartonnés dans lesquels il confie son intimité, ses idées et détaille ses principales caractéristiques, sa conscience, son pessimisme sentimental, sa philosophie. Ceux-ci constitueront son Journal d’un poète publié en 1867. Nous avons cité des extraits de ce livre tout au long de cette biographie.

 

Conclusion

Alfred de Vigny, écrivain prolifique, veut sonder la vie et les âmes ; toute sa vie, il a su tirer de son vécu, des sentences qui peuplent son Journal comme ses livres et reflètent sa personnalité et ses sentiments. Il a le sens de la parole donnée et nous devons remarquer la force de sa pensée : « L’HONNEUR, c’est la poésie du devoir. » (Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, p. 64).

Nous retrouverons Alfred de Vigny, poète, vendredi prochain, le 9 août, à 17 h 30 pour continuer ce partage romantique et nous lirons aussi de nombreux extraits de ses poèmes avec mise en valeur musicale par Michel Caçao à la guitare.

 

Août 2012 à mai 2013

Catherine RÉAULT-CROSNIER

 

 

Bibliographie

Écrits d’Alfred de Vigny utilisés :

- Alfred de Vigny, Les consultations du Docteur-Noir. STELLO ou Les Diables Bleus. Première Consultation, Librairie de Charles Gosselin, Paris, 1832, 231 pages
- Alfred de Vigny, Chatterton, Hippolyte Souverain éditeur, Paris, 1835, 231 pages
- Lettres inédites de Alfred de Vigny, Revue des Deux Mondes, livraison du 1er janvier 1897, pages 78 à 120
- Alfred de Vigny, Journal d’un Poète, Bibliothèque Larousse, Paris, 1913, 211 pages
- Alfred de Vigny, Œuvres complètes, tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1948, 1398 pages
- Alfred de Vigny, Poésies complètes, France Loisirs, Paris, 1985, 256 pages + 27 pages de supplément

 

Concernant Alfred de Vigny :

- Maurice Allem, A. de Vigny, Société des éditions Louis-Michaud, Paris, 192 pages
- Émile Aron, Alfred de Vigny et la médecine, Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine, tome 10, 1997, pages 121 à 130
- Alexandre Dumas, Mes Mémoires, septième série, Michel Lévy frères libraires éditeurs, Paris, 1863, 324 pages
- Jules Lemaître, Les Contemporains, septième série, Société française d’imprimerie et de librairie, Paris, 1899, 364 pages
- Jean Raust, Vigny et sa famille à Loches et en Touraine, Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine, tome 8, 1995, pages 93 à 103
- Gonzague Saint-Bris, Alfred de Vigny ou la volupté et l’honneur, Bernard Grasset, Paris, 1997, 319 pages

 

Sur Internet :

- Association des Amis d’Alfred de Vigny : http://aaav.site.pagesperso-orange.fr/
- Présentation de Vigny. Romantisme et vérité : http://www.euredit-editions.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=173
- Wikipédia : article sur Paul Verlaine

 

 

(NB : La « rencontre » du 9 août 2013 était consacrée à « Alfred de Vigny, le poète ».)