13èmes RENCONTRES LITTÉRAIRES
DANS LE JARDIN DES PRÉBENDES, À TOURS

Vendredi 5 août 2011, de 17 h 30 à 19 h

 

Émile Aron (1907 - 2011),

un doyen historien

Portrait à l'encre de Chine d'Émile Aron, par Catherine Réault-Crosnier.

Lire la présentation de cette « rencontre».

 

 

Conférence de Catherine Réault-Crosnier

 

J’ai voulu rendre hommage au professeur Émile Aron car nous l’avions décidé ensemble. Il fut mon professeur en médecine générale à l’hôpital Bretonneau de Tours, juste avant sa retraite et je fus l’une de ses dernières externes. Je l’ai retrouvé dix ans après, dans le cadre de l’Académie de Touraine vers 1988, et avec sa mémoire infaillible, il est venu, vers moi, souriant, en me disant : « Alors, poète ! » Nous avons ensuite gardé des liens amicaux et littéraires et il m’a invité chez lui, pour des moments de partage autour de la littérature et de la médecine. En 2008, il a accepté que je fasse un résumé de sa vie et de son œuvre. Il m’a conseillé, a mis des documents à ma disposition, a vérifié le texte que je lui proposais, et m’a donné son accord pour une rencontre littéraire dans le jardin des Prébendes à Tours, après sa mort. Je le remercie encore maintenant pour son amitié et pour les sages conseils qu’il m’a prodigués. Récemment en novembre et décembre 2010, je suis allée le voir avec le texte complété de faits récents et il m’a dit : « C’est très bien ». Ce fut à nouveau, un moment d’échange passionnant autour de la littérature, la médecine et de thèmes d’actualité comme l’importance de se faire vacciner contre la grippe. À plus de cent ans, le travail est resté pour lui, un épanouissement indispensable.

* * *

Le Professeur Émile Aron est une personnalité. Chacun le connaît en tant que doyen honoraire de la faculté de Médecine et de Pharmacie de Tours, membre de l’Académie Nationale de Médecine. Nous traiterons plus particulièrement ici de son œuvre littéraire en essayant d’être fidèle à son esprit.

Le public, lors de la rencontre littéraire consacrée au Pr. Émile Aron, le 5 août 2011, dans le jardin des Prébendes à Tours.

Sa biographie :

Émile Aron est de souche lorraine du côté paternel : son grand-père a tenu un commerce de tissus. Il a offert à son fils, (en 1899), une propriété en Touraine, « La Chauvinière », dans le village dit Le Boulay, près de Château-Renault. Le père d’Émile Aron, Henri, né à Nancy, était ingénieur agricole ; il fondera la Mutualité Agricole qui deviendra le Crédit Agricole de Touraine. II fut aussi maire du Boulay et conseiller général d’Indre-et-Loire ; il a vécu jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf ans, longévité caractéristique de la famille. Le grand-père maternel d’Émile Aron était médecin-général. Dans sa famille proche, la profession médicale est fréquente. Un de ses oncles, Max Aron, était Professeur d’Histologie à la faculté de Médecine de Strasbourg. Par ailleurs, Raymond Aron, sociologue renommé, membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, est son cousin.

Émile Aron est né le 2 novembre 1907, à la Chauvinière, près de Boulay, en Indre-et-Loire. Après de brillantes études au lycée Descartes de Tours, il choisit la carrière médicale. Il passe sa thèse en 1933 à Strasbourg sur « Recherche sur l’ulcère expérimental et sur le rôle des acides aminés dans son évolution. Application au traitement des ulcères gastro-duodénaux » (avec les félicitations du jury). Spécialiste en gastro-entérologie et hépatologie, il écrit de nombreux articles médicaux. En 1933, il s’établit médecin à Tours et habite 26 rue de Clocheville. II est alors Professeur à l’École de Médecine de Tours et Médecin-adjoint de l’hôpital Général. Il devient Professeur suppléant de physiologie. Le Docteur Guillaume-Louis qui dirige l’École de Médecine, lui propose un poste de Professeur titulaire de Physiologie en 1937 ; il accepte. Sa leçon inaugurale est un modèle du genre alliant médecine et littérature : il n’hésite pas à faire l’éloge de sa Touraine natale à travers ses écrivains et médecins, Courteline, Vigny, Rabelais, Descartes, Bretonneau, Trousseau, Velpeau... Il aime à philosopher en citant Claude Bernard : « La médecine doit être une science, sinon elle périra » (p. 23).

En contre partie, l’auteur sait aussi que la science n’est pas une panacée en soi : « La science nous indique la route du merveilleux et nous engage à la suivre. (...) Tout phénomène de la vie contient tant d’énigmes et d’inconnus, que les problèmes se compliquent et s’étendent au fur et à mesure que leur étude s’approfondit. » (pp. 24 et 25)

En clinicien attentif à son malade, Émile Aron insiste sur le fait que : « Le symptôme, c’est le cri de la machine humaine qui peine et ne suffit plus à sa tâche. Pour comprendre ce langage et pour l’interpréter avec efficacité, aucun rouage de l’organisme ne doit vous être étranger. » (p. 24). « La science reste une force aveugle et dangereuse si l’intelligence ne vient l’animer et si la conscience ne vient la guider. » (p. 29).

Oui, la science a ses limites et l’homme doit en rester maître.

Émile Aron prend aussi la direction du service de Médecine Générale. De 1929 à 1978, Il écrira, plus de trois cent cinquante articles dans divers journaux médicaux, nationaux, régionaux et étrangers... L’alcoolisme et l’ulcère seront ses deux thèmes principaux. Il fera de nombreuses recherches en particulier sur les protéines sériques. Il proposera une aspirine soluble injectable intraveineuse et intramusculaire, vite adoptée par le corps médical.

Voici son portrait signé Carabos et dressé par le journal satirique local, « Tout Tours » en 1935 : « Beau brun ténébreux, (…) petit médecin doux et réservé qui glisse entre les groupes avec un sourire malicieux ».

Cette description n’est pas abusive ; il suffit de contempler des photos de lui, de cette époque. Même si le beau brun a ensuite les cheveux grisonnants, son sourire malicieux est toujours là et c’est tant mieux car il nous prouve que quelques années de plus ne suffisent pas à entamer la joie de vivre du Professeur, en vrai disciple de Rabelais dont il a su faire l’éloge dans de nombreuses conférences.

Hélène Keller, américaine sourde muette et aveugle qu’il a soignée à Saint-Cyr-sur-Loire, dira de lui (en braille), après avoir touché son visage pour le découvrir « qu’il est malicieux ! »

Elle ne s’était pas trompée puisque ce trait de caractère lui avait été déjà reconnu par sa famille dès son enfance, comme Émile Aron nous le confirme lui-même.

De 1935 à 1940, il est Conseiller Municipal et envisage de créer un Centre de Protection de l’Enfance.

En 1937, il épouse Madeleine Lob, née à Bienne, en Suisse. Ils auront deux fils, François et Pascal.

Déjà Émile Aron donne des conférences littéraires, en particulier « L’Esprit Définitif » dans le cadre de l’Amicale Sévigné. Il est mobilisé en 1939 puis prisonnier de guerre en 1940. Il guérit un sergent allemand qui lui sauve la vie. Médecin des hôpitaux à Tours en 1941-1942, il est ensuite exclu en tant que juif car né de parents juifs même s’il se dit libre penseur. Il fait de la résistance, doit fuir et se réfugie chez un ami, le Docteur Raust de Loches, puis à La-Roche-Posay, ensuite à Genève. À la libération, il revient à Tours, au 26, rue de Clocheville et exerce à nouveau comme Professeur de physiologie.

II transforme l’asile de Clocheville en hôpital pédiatrique.

En 1947, il reçoit la Médaille de la Résistance. Cette même année, il devient Directeur de l’école de Médecine et de Pharmacie et le restera pendant vingt ans. En 1950, il obtient la création d’une cité universitaire près du Palais des Sports ; (celle-ci est inaugurée en 1958). En 1951, il acquiert une superbe maison au 45, boulevard Béranger où il a vécu jusqu’à sa mort.

En 1954, il publie son premier livre d’historien, Histoire de l’Anesthésie, aux éditions « Expansion Scientifique Universitaire ».

En 1955, il fonde l’Institut de dépistage et de lutte contre le cancer, la fondation Paul Métadier, (reconnue d’utilité publique en 1960) ; il y ajoute en 1964, un dépistage cytologique des cancers du col de l’utérus. En 1960, il lance la Revue Médicale de Tours qui deviendra la Revue de Médecine de Tours. En 1962, il crée les Journées Médicales, celles de formation médicale continue (FMC). Il met sur pied un organisme de dépistage de la tuberculose et crée un service pour la traiter à l’hôpital de Tours. Très innovateur, il eut l’idée, devant des saignements rectaux, de penser à la possibilité d’une rectorragie thermométrique, affection purement française. En 1975, il devient Chef de service en Médecine Générale. Il écrit un mémento d’hépatologie en 1976. Ces quelques exemples sont là pour vous montrer le bouillonnement intellectuel qui était le sien. Il était toujours à l’affût d’innovation. Ses recherches n’entament en rien sa soif de médecine au chevet du patient : « La clinique ne trompe pas, la clinique ne peut pas tromper. » (cité par Robert Vargues, p. 63).

De même, il croit à l’utilité de la médecine préventive : « Je demeure persuadé que si l’on faisait jusqu’au bout la prévention et le dépistage, on vaincrait quasiment la maladie. » (cité par Robert Vargues, p. 64).

Ses paroles n’ont en rien perdu de leur véracité et sont toujours d’actualité.

Grâce à lui, Tours prend de l’importance dans le monde médical. L’école de Médecine devient sous l’impulsion du Professeur Émile Aron, Faculté de Médecine en 1962 (le 1er octobre). Il en est le fondateur et premier doyen. C’est son œuvre majeure sur le plan médical. En effet, celui-ci a recruté de nombreux professeurs de qualité dont en anatomie, le Professeur Gouazé qui deviendra doyen, le Professeur Maillet en histologie, le Professeur Weil en biochimie, le Professeur Vargues en microbiologie. Il enseigne à des générations d’étudiants, la science médicale et l’art de guérir en s’inspirant des qualités humaines indispensables à la profession.

J’ai fait partie de la dernière génération d’étudiants précédant de peu sa retraite et j’ai eu la chance d’exercer en tant qu’externe dans son service. J’en garde un souvenir ébloui par ses connaissances, son désir de faire toujours plus, sa soif de guérir et de prévenir, son humour. Ses visites au chevet des malades, étaient de véritables conférences alliant sans hésitation, la science médicale, la littérature et l’histoire.

En 1979, il devient Membre titulaire de l’Académie Nationale de Médecine. Il collabore alors avec le Professeur Thérèse Planiol qui vient de créer un véritable service de Physique médicale.

En 1980, il prend sa retraite. Il a soixante-treize ans. N’ayant pu exercer pendant le gouvernement de Vichy, il a pu continuer plus longtemps sa vie médicale, je ne dirai pas active car vous allez voir que la retraite ne voulait pas dire pour lui, cessation d’activités ! Une fois à la retraite, Émile Aron, a publié une dizaine de livres sur l’histoire de la Médecine ou de la Touraine, avec une plume fougueuse, celle de sa jeunesse modelée par la sagesse du temps écoulé.

Émile Aron recevra de nombreuses distinctions tout au long de son parcours : il est Commandeur de la Légion d’Honneur, Médaillé de la Résistance, Commandeur des Palmes Académiques, Officier de la Santé Publique, Médaillé d’Or du Mérite Civique.

Aimant les animaux, il sera président de la SPA et fera acheter un terrain à Malibourne, près de Luynes pour y créer un refuge moderne. « Sauver des bêtes après avoir sauvé des hommes, c’est dans la ligne d’Émile ARON », nous confie Robert Vargues (p. 54). Émile Aron est président d’honneur de la SPA de Touraine.

Fin connaisseur de Rabelais, médecin et humaniste, Émile Aron a été l’un des membres fondateurs de l’association des Amis de Rabelais et de La Devinière. Nous laisserons le Professeur Claude Viel nous en parler à la fin de cette conférence.

En 1988 (Journal officiel du 3 février 1988), il crée l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Touraine qu’il dirige jusqu’en 2002, date à laquelle M. Jean-Mary Couderc lui succède (le 20 février 2002). Il est nommé Président d’honneur. Cette Académie a pour but de faire connaître des tourangeaux célèbres ; des conférences mensuelles de grande qualité sont proposées (Mémoires, Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Touraine, tome 1, 1989, pp. 7 à 23, et Mémoires, Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Touraine, Tome 15, 2002, pp. 250 à 254).

À quatre-vingt-dix-neuf ans, Émile Aron fait le récit de sa vie auprès des élèves du lycée Balzac. L’ensemble est enregistré sur des CD présentés au public, le samedi 10 juin au lycée Balzac à 10 h et maintenant consultables aux Archives municipales de Tours. (NR des 3 et 4 juin 2006)

En 2006, Émile Aron reconnaît « Je travaille comme à vingt ans ! Me cultiver, c’est mon bain de jouvence, le meilleur de mes traitements ! » (NR des 3 et 4 juin 2006) Prenant la vie avec philosophie et aimant toujours rire, il confie : « Je suis Immortel mais n’y croit pas. » Le journaliste qui l’interviewe pour ses quatre-vingt-dix-neuf ans, le décrit ainsi : « Il est un peu dur d’oreille, mais toujours bon pied, bon œil. D’une courtoisie à la hauteur de son ironie. Droit et digne dans son costume cravate et ses souliers vernis ». « Je marche, mais moins qu’autrefois. Je pourrais encore conduire, comme à trente ans, mais la sagesse me l’interdit ! Et je nage, dans ma piscine, là, de l’autre côté de la cour. » (NR des 3 et 4 juin 2006) En 2006, il participe à un voyage de l’Académie de médecine à Strasbourg (Sassier Marie-Françoise, Émile Aron, La mémoire d’un siècle, p. 98), où il parle de l’alcoolisme, et à Annecy, pour un rendez-vous sur la résistance.

De 2006 à 2009, il continue de faire des conférences, comme par exemple au Moulin de La planche à Chanceaux-sur-Choisille, sur le thème des « Bains de Jouvence ou Comment rester jeune », « Le roi Dagobert » (le 23 juin 2006), « Le chemin du bonheur » (le 22 juin 2007), « Les rencontres Émile Aron : vieillesse et longévité » (en 2008), « Molière et la médecine » (en juillet 2009).

Pour son centième anniversaire, le 9 novembre 2009, le Professeur Émile Aron fait une conférence, « De la séance inaugurale à la séance centenale » -c’est-à-dire qui a lieu tous les cent ans !-, à la faculté de médecine de Tours ; il parle debout, au micro, pendant deux heures et demi, alternant humour, érudition médicale et philosophie de vie. Ensuite doyens, professeurs, chefs de service au CHU au cours de ces cinquante dernières années, médecins en activité ou retraités plus ou moins jeunes, sont venus saluer, remercier et féliciter le Professeur. Ce fut un moment très émouvant. Un buste en bronze réalisé par le Pr Jean-Jacques Santini, représentant le Professeur Émile Aron, fut dévoilé et placé en cette faculté. (Sassier Marie-Françoise, Émile Aron, La mémoire d’un siècle, pp. 102 et 103) Le 16 novembre 2009, il donne une conférence pour l’Académie de Touraine, sur le thème « Un nouveau type d’homme libre : le centenaire » (NR du 10 novembre 2007, « Émile Aron devant ses élèves : une magistrale leçon de vie »). Il faut avouer que le Professeur Émile Aron sait bien choisir ses titres qui à eux seuls déjà, donnent envie de venir l’écouter.

À cent-un ans, il fait une conférence dans le cadre de l’Académie de Touraine sur « Le triomphe du sexe faible » (NR du 8 novembre 2008, « Émile Aron a 101 ans »), alliant toujours sérieux et humour et rendant hommage aux femmes.

À cent-deux ans, il se rend encore chaque mardi, à l’Académie de médecine de Paris dont il est le doyen d’âge (NR du 2 novembre 2009, « Émile Aron fête ses 102 ans ! »). Le 6 novembre 2009, il donne une conférence, « Éloge de la sagesse » devant les membres de l’Académie de Touraine.

En juin 2010, il écrit une préface pour le livre de poésie Le chat du poète de Catherine Réault-Crosnier.

Fervent adepte de l’oxygénothérapie, il publie à cent-trois ans, un livre sur ce sujet. Il a d’ailleurs fait dans le cadre de l’Académie de Touraine, une conférence avec son ami René Jacquier, en décembre 2009, pour prouver que l’oxygénothérapie freine le vieillissement. (NR du 16 décembre 2009, « Bienvenue aux macrobes avec Émile Aron et René Jacquier »). Il meurt à Tours, à cent-trois ans, le 29 janvier 2011.

 

Son œuvre :

Son premier livre Histoire de l’anesthésie publié en 1954, (aux éditions ESF, « Expansion Scientifique Française »), est déjà caractéristique de son style : Émile Aron allie l’histoire, la littérature et la médecine dans un vocabulaire accessible à tous. Il nous parle des essais de l’anesthésie dans l’antiquité par exemple, du temps de Pline, les Égyptiens utilisaient comme moyen antalgique, de la pierre réduite en poudre, la pierre de Memphis qui insensibilisait et servait d’anesthésique local. Bien sûr, l’opium, le sommeil, les narcotiques sédatifs ont aussi leur place dans ce livre. On apprend que Discoride, médecin militaire contemporain de Néron, eut le premier, l’idée de l’anesthésie par inhalation. On retrouvera dix-neuf siècles plus tard, l’application avec l’éther. Émile Aron nous parle de philosophie en abordant le sens de la douleur controversée selon les auteurs : Velpeau la considérait comme « inséparable compagne d’une opération » ; pourtant de nombreux médecins essaient de la soulager. Après l’éther, notre écrivain cite l’utilisation du chloroforme (par Soubeiran) puis de l’anesthésie générale grâce à la découverte de deux dentistes anglais, Jackson et Morton qui employaient l’éther sulfurique. Hélas, leur découverte les entraîna dans une course aux honneurs ; ils s’entredéchirèrent pour capter la gloire, n’y gagnant que l’aliénation. Humaniste dans l’âme, Émile Aron conclut son livre en insistant sur notre fragilité et notre petitesse, nous demandant de rester humbles : « La plupart des hommes, altérés d’orgueil, ne se résignent pas à la pensée de n’être que de modestes et indispensables promoteurs du progrès » (p. 55).

Émile. Aron rédige ensuite un chapitre du livre de Marcel Sendrail Histoire culturelle de la maladie sorti aux éditions Privat en 1954. Ce chapitre s’intitule Le Déclin des maladies traditionnelles. Son côté socialiste s’affirme ici ; il refuse « la misère des sans travail dont le nombre était croissant » au XIXème siècle (p. 397). Il nous rappelle les conditions de vie d’alors : les journées de travail étaient « de 10 à 12 heures », il n’y avait « aucune protection sociale contre la maladie, l’accident, le chômage, la vieillesse. Il n’était évidemment pas question de vacances. » (p. 399). Mêlant des citations de Taine ou de Galilée, cet écrivain n’hésite pas à citer les anciens ou des philosophes comme Auguste Comte, Descartes, pour étayer ses thèses sur le passé récent. II nous détaille le bond prodigieux de la médecine de 1848 à 1900, nous montrant que pendant ce siècle humaniste, la médecine du XXème siècle devient une science pure, permettant de recueillir les fruits semés au XIXème.

À partir de 1979, tous ses livres paraîtront aux éditions CLD, le premier étant Bretonneau, le médecin de Tours. Bretonneau est le « père de la médecine contemporaine » et « Armand Trousseau, son fils spirituel, son plus cher disciple. » (p. 10).

« Ce récit de la longue vie de Pierre-Fidèle Bretonneau est une passionnante chronique de la médecine du XIXe siècle et de la société qu’il fréquenta » (p. 287), nous dit Émile Aron dans la conclusion. Bien sûr, l’art de nous transmettre ces données vient de l’écrivain.

Émile Aron nous parle de Tours, à travers les funérailles de Bretonneau, en particulier du « fameux pont de pierre, gloire monumentale de Tours, dont les arches avaient déjà été vouées à des vicissitudes et qui enjambait le fleuve royal et paresseux parsemé d’îles transformées en jardin. » (p. 11) ; de même la Touraine et sa « douceur de vivre » (p. 12), l’attrait du séduisant Saint-Cyr-sur-Loire où Bretonneau habita dans la propriété de Palluau, ne l’ont pas laissé insensible.

Bien sûr en parlant de la Touraine, il cite ses hommes célèbres Balzac, Anatole France, Roland Engerand, Béranger. Émile Aron aime aussi rire de la vie et il nous confie avec malice, des épisodes de la vie matrimoniale de Bretonneau qui se marie à vingt-deux ans avec Marie-Thérèse Adam qui en avait quarante-six ; ils vécurent longtemps heureux. Arrivé à soixante-dix-huit ans, veuf depuis vingt ans, il se remarie avec Sophie Moreau âgée de dix-neuf ans. Décidément, cet homme n’a pas fini de nous surprendre. Né en 1778 à Saint-Georges, Bretonneau est issu d’une famille de médecins de générations en générations ; de tempérament littéraire, il fut maire, officier de santé, viticulteur, pêcheur d’ « anguilles et de plies » (p. 76), chasseur, apiculteur, horticulteur, bricoleur, inventeur et docteur en médecine. Ses articles médicaux sont nombreux et en avance sur son temps. Ils seront repris par ses élèves.

Émile Aron profite de la multiplicité des professions exercées par ce médecin pour nous distraire par de multiples détails : par exemple, nous apprenons que Bretonneau inventa les aiguilles à cataracte, les allumettes phosphorées modernes, le tube capillaire pour conserver la vaccine, perfectionna un crayon à cautère et les thermomètres (p. 88). Nous ne nous étonnons donc plus des possibilités intellectuelles de cet humaniste qui devint Médecin-Chef de l’Hôpital de Tours en 1815 et eut la notion d’asepsie avant son temps. Il est surtout connu pour avoir découvert l’utilisation de la trachéotomie dans la diphtérie qui évita la mort par asphyxie à de nombreux malades.

La vie de Bretonneau est certes étonnante mais elle est encore plus savoureuse sous la plume d’Émile Aron.

Son livre Henri Dutrochet, médecin et biologiste, honneur de la Touraine est paru en 1990. Là encore, l’historien et le médecin se côtoient. Émile Aron nous détaille la vie de biologiste d’Henri Dutrochet en tant que pionnier, de même que Bretonneau sera à la même époque, (en ce début du XIXème siècle), père de la médecine contemporaine. Henri Dutrochet (1776-1847) a eu une part active dans les évènements de la période révolutionnaire puis il se retira dans son château de Charreau, près de Château-Renault pour se consacrer à ses recherches sur les plantes et les animaux. Il découvrit l’osmose, la notion de cellules dans les tissus vivants. Il fut un précurseur de la physiologie végétale et animale.

Tours en 1880, mémoire d’une ville confirme bien l’auteur comme historien à part entière et amoureux de la Touraine. Les titres des chapitres sont à eux seuls évocateurs : « La France en 1879, Tours en 1880, Daniel Wilson et les journaux tourangeaux, La Cour de la Préfecture, Premier bataillon, ventre à terre !, Du fiacre au Palais de Justice, Rabelais et sa statue, Les Dames de Tours... ». L’auteur parle en humaniste et en philosophe : « Nous sommes tout d’abord solidaires du monde gigantesque » (p. 11), puis en historien engagé parlant du capitalisme portant en lui « les germes du socialisme » (p. 27) et de « Tours, ville charmante sur les bords de la Loire, 50 000 habitants » (p. 37), en 1880, avec ses hôtels sans oublier les poètes de la Touraine qui ont chanté la Loire. Bien sûr Émile Aron glisse de temps en temps, un trait d’humour à travers l’analyse de la vie de tous les jours dans une étonnante panoplie descriptive comme par exemple au sujet des moustaches : « Les moustaches avaient des dimensions et des volutes qui correspondaient au tempérament ou à la profession du « porteur ». On pouvait admirer la moustache en « fer à cheval » de nos ancêtres gaulois, les moustaches en croc, à l’espagnole, les moustaches relevées à « la royale », les moustaches aux légères pointes effilées popularisées par Napoléon III et encore fort en faveur. » (p. 51)

L’hygiène était douteuse, il n’y avait pas encore l’eau courante dans les maisons mais il y avait le charme des tramways à chevaux, des lavandières. Émile Aron nous relate des anecdotes ou des histoires marquantes comme le scandale des décorations avec Wilson, l’octroi qui représentait les deux tiers des recettes municipales... et c’est tout un monde qui refait surface sous sa plume. L’espérance de vie était de quarante-cinq ans et la médecine commençait juste à se moderniser grâce à Bretonneau, Pasteur, Claude Bernard, Berthelot...

Passionnante rétrospective cent ans après, en 1990, Émile Aron nous donne la clé de ce livre : « C’est la curiosité qui m’a poussé à jeter ce regard sur une tranche de notre passé. » (p. 191) Émile Aron doute de l’homme et réfléchit : « L’homme est-il, comme le supposait Sénèque, insatiable et jamais content de son sort ? » (p. 195)

Philosophe, il veut garder « enthousiasme, foi et sérénité » en l’aventure humaine. (p. 195)

Dans son livre Louis XI et ses guérisseurs, il réhabilite ce roi contre lequel s’acharne « une légende injuste et tenace. » (p. 10; il le fait avec beaucoup de justesse, d’humour, d’anecdotes qui nous instruisent tout en nous amusant. Par les manuels scolaires, nous avons tendance à nous représenter Louis XI, sous les traits d’un « tyran cruel et couard, difforme et laid, parricide et fratricide, dévot et parjure, dénué de tout scrupule et de toute moralité » (p. 10). De quel courage cet écrivain doit se munir pour refaire l’histoire contre des préjugés si bien installés ! C’est pourtant à cette tâche qu’il se met, et avec quel entrain, quelle minutie de description, pour nous apporter les preuves de la réalité. Nous le reconnaissons là, disciple de Descartes qui veut à tout prix établir la vérité par lui-même et non d’après les oui dire. Par exemple, pour avoir une réelle notion de son physique, il n’écoute pas les peintres ni les dissertateurs mais il se fie aux mensurations exactes du squelette de Louis XI : « un mètre soixante-dix environ » et il ne présente « aucune difformité » (p. 13). Émile Aron nous montre aussi que le roi punissait selon « les méthodes en vigueur à son époque » (p. 14), méthodes d’apparence cruelle de nos jours mais banales alors.

Balzac a voulu, lui aussi, changer l’image si bien établie de ce roi et il le présente dans ses « Contes drolatiques » comme un joyeux luron « aimant beaucoup locqueter » (p. 19)

Un autre attrait de ce livre consiste à nous entraîner dans la vie quotidienne de cette époque ; nous apprenons les habitudes alimentaires. Par exemple, le vin était la boisson courante à tout âge ; le médecin Émile Aron retient que cette coutume empêchait la prolifération des bactéries vu l’hygiène en vigueur alors et était donc un moindre mal. En historien, il nous conte les difficultés à régner, les intrigues quotidiennes, les empoisonnements fréquents. « La grandeur de Louis XI, écrit de Commynes, fut sa lucidité » (p. 63). Nous apprenons que le médecin du roi était un certain « Adam Fumée, né à Tours en 1430 » (p. 46) et qu’il fit sa médecine à Montpellier. Les habitudes médicales nous sont aussi décrites ; à côté des sangsues, des purges, des saignées, de « l’eau de rose » (p. 156), de l’hysope, plante médicinale (p. 157), nous découvrons la puissance des médecines parallèles, de la religion, des reliques pour guérir dont celles de Saint Martin, de l’astronomie, de l’astrologie, de la superstition. « (Louis XI) portait des chapeaux à médaillons et des patenôtres pendaient à sa robe. » (p. 130) mais Louis XI dénonçait la superstition. Il pensait aussi à l’importance de l’hygiène c’est pourquoi il demanda que l’on construise un abattoir à Tours plutôt que de jeter à la rue ou dans la Loire, les déchets des animaux. Avant l’ère de la pollution industrielle, Louis XI voulait déjà sauvegarder la Loire et la pureté de son eau. Pour son hygiène personnelle, il demandait pour ses déplacements, que sa baignoire soit toujours emportée.

Louis XI, consacré roi à Reims en 1461, a su dissimuler son ambition pour régner : « Qui nescit dissimulare, nescit regnare. » (p. 70)

Il achète le château du Plessis-lès-Tours, toujours visible, sur la commune de La Riche. Ce fut un roi bâtisseur, aimant s’entourer d’artistes. Il transforme et embellit Amboise, Chinon, Loches et reconstruit Langeais ; il fait bâtir de nombreuses églises et sanctuaires. Par exemple, « l’église de la riche Marie, devenue Notre-Dame La Riche, fut par ses soins la plus riche église de Tours » (p. 79). Tours devient la « capitale politique » (p. 74) « Tours avait déjà une vocation artistique » (...) avec « des peintres comme Jehan Fouquet et Jean Bourdichon, des sculpteurs comme Michel Colombe, un orfèvre comme Jean Galant... » (p. 79) Hélas ces constructions exigeaient des efforts financiers importants et le peuple souffrait d’autant plus qu’il y eut durant l’été 1481, une grande sécheresse puis « l’hiver implacablement rigoureux » qui entraîna « la disette et la ruine » (p. 180).

« (Louis XI) était sincèrement pieux, sans tartufferie » (p. 129). Lorsque sa santé se dégrade encore plus, il devient obnubilé par la mort. Émile Aron, en bon clinicien, diagnostique une « néphrite chronique azotémique avec hypertension » (p. 182). Émile Aron, en homme de lettres, termine son livre avec philosophie en laissant parler un des contemporains de Louis XI, François Villon :

« Princes à mort sont destinés
Et tous autres qui sont vivants
S’ils sont courroucés ou chagrinés
Autant en emporte le vent. »
(p. 193)

Dans son livre, Figures tourangelles, Émile Aron nous fait rencontrer des hommes qui ont été célèbres en Touraine : Béranger, Heurteloup, du Cluzel, Néricault-Destouches, Balzac, Rabelais, le Professeur Le Double, le Docteur Chaumier, Moreau de Tours, Anatole France (dont le cerveau est analysé par le Professeur Guillaume Louis). L’auteur sait bien choisir ses anecdotes pour illustrer l’histoire, retenir notre attention, aiguiser notre curiosité et par-là même, nous apprendre sans jamais nous lasser. Grâce à lui, on connaît mieux Heurteloup, savant chirurgien militaire. On côtoie un Balzac qui voulait libérer la femme. Rabelais, lui, revit avec toute sa joie de vivre et sa sagesse d’humaniste. Du Cluzel né en 1709, est célébré comme un dynamique administrateur, remarquable urbaniste, aimé des tourangeaux ; c’est lui qui « décida de construire à l’entrée nord de cette rue (Royale), face à la Loire, un « complexe administratif » comprenant le « Corps de ville », le Palais de justice, la caserne de maréchaussée et la prison » (p. 63). « Le pont de pierre fut terminé en 1777 après douze ans de travaux » (p. 64). Il est agréable pour le lecteur tourangeau de flâner au fil des pages en ayant l’impression de retrouver sa ville. Quand à Néricault-Destouches, Émile Aron le met en valeur en citant les proverbes qui ont traversé les siècles pour arriver jusqu’à nous comme : « À force de forger, on devient forgeron, » (p. 82).

Émile Aron souhaite aussi rendre hommage aux grands médecins tourangeaux dont le Docteur Chaumier qui créa le centre vaccinogène de Tours ; son dispensaire était gratuit ; il fut l’un des pionniers de la vaccine. Il fonda aussi le Musée préhistorique du Grand Pressigny, en léguant sa collection. L’auteur nous parle ensuite du Docteur Moreau qui créa la psychopathologie et la psychopharmacologie moderne. À chaque fois, nous côtoyons l’histoire avec facilité, intérêt car Émile Aron sait nous rendre vivant ces illustres tourangeaux passionnés par une volonté de recherche et de culture.

Nous retrouvons la même force littéraire dans La Médecine en Touraine, des origines à nos jours, la même rigueur historique et scientifique, la même aisance d’écriture. Nous apprenons que de nombreux médecins tourangeaux se sont intéressés à l’histoire de la médecine comme Raphaël Blanchard « qui fonda à Paris, en 1902, la Société Française d’Histoire de la Médecine, dont il fut Président de 1902 à 1905 » (p. 10), ou Louis Dubreuil-Chambardel (1879-1927) « qui a le plus brillamment contribué à l’histoire de la médecine tourangelle. Son œuvre vaste et variée, bâtie sur des documents authentiques, est un remarquable travail d’historien. (...) il a consacré à la préhistoire et à l’histoire de la médecine tourangelle une dizaine de livres et plus de 200 publications » (p. 14).

Émile Aron nous fait découvrir l’intoxication au plomb par les canalisations sous la domination romaine et avec les Turons. Il nous parle des dons de thaumaturge, de guérisseur de Saint-Martin puis des miracles de saint Alcuin, (lui, né en 735 à York, maître en calligraphie), fondateur de l’abbaye de Cormery.

Émile Aron définit ainsi la médecine : « La science des traitements inventés pour le salut du corps. » (p. 36)

Il nous fait découvrir les moines médecins et apothicaires des XIème et XIIème siècles. Les plus connus sont ceux de l’école de Marmoutier et de l’abbaye de Bourgueil. Au XVème siècle, la Touraine est royale et par ce biais, elle possède un service médical dont le docteur Adam Fumée, premier médecin de Charles VII. Avec saveur, Émile Aron nous raconte l’usage des pots de vin, légal à l’époque. Au XVIème, la peste est le plus grand fléau, la syphilis, le mal commun. Au XVIIème, temps du grand roi, Claude Quillet fut le plus original et le plus célèbre des docteurs du crû. Émile Aron décrit avec plaisir les habitudes médicales de l’époque : saignée, purge, attrait pour les guérisseurs caractérisent la médecine. Au XVIIème, la médecine était routinière ; pourtant quelques progrès thérapeutiques percent : utilisation de la fleur de digitale comme diurétique et cardiotonique, quinquina contre la fièvre, racines d’ipéca pour faire vomir... Émile Aron nous parle de Duvergé, médecin, hygiéniste, chimiste qui « saigne et purge comme tous les médecins de sa génération contre les fièvres putrides, malignes ou bilieuses » (p. 138). Il demande « le pavage des rues et leur élargissement, car ce sont des couloirs sans « air sec », sans ventilation, surchargés de fumier et d’immondices » (p. 138). De la révolution à l’Empire, « le pain était la base alimentaire du pauvre, c’est-à-dire de la majorité de la population » (p. 149). En 1814, le drame du typhus domine. Bretonneau a révolutionné la médecine, apportant la notion d’hygiène ; il est surtout connu pour avoir préconisé la trachéotomie dans le croup suffocant. Puis arrive l’ère pasteurienne. La tuberculose et l’alcoolisme sont les deux principaux fléaux. Au début du XXème siècle, la médecine préventive se développe. Après l’arrivée de l’eau potable, les antibiotiques, l’hygiène, la lutte contre le cancer jalonnent la deuxième partie du XXème siècle. Émile Aron nous entraîne dans un étonnant tour d’horizon de l’histoire de la Médecine, périple que nous suivons avec attention, grâce à sa plume curieuse et humoriste, qui ne fait que confirmer les caractéristiques d’écriture de cet auteur.

En 1993, Émile Aron a souhaité faire l’éloge d’un célèbre humaniste tourangeau, médecin et écrivain dans son livre Le Docteur François Rabelais. Être d’exception, celui-ci méritait que ce doyen historien lui consacre un volume : Médecin dans l’âme, François Rabelais ne séparait pas la pensée de la vie et unissait avec allégresse le corps à l’esprit. Érudit, Rabelais nous fait partager son savoir médical en particulier anatomique et chirurgical : Rabelais défend le malade contre les charlatans, se bat pour l’hygiène et une diététique où le vin occupe une place de choix. Il veut aussi nous divertir et n’est pas, le moindre s’en faut, ennemi du rire car il pense que le rire est une thérapeutique bénéfique. Émile Aron sait aussi nous faire partager l’érudition de Rabelais sans nous lasser. Le livre est divisé en chapitres dont par exemple, Rabelais médecin, l’anatomiste et le chirurgien, son intérêt pour la physiologie, le vin, l’hygiène et la diététique, les maladies, la vérole, les charlatans, le rire, puis pour finir le rire médical. Émile Aron nous montre que ce vaste programme nous permet de nous distraire et de nous instruire, selon l’esprit de Rabelais.

En 1996, Émile Aron publie Descartes et la Médecine. Dans ce livre, alliant la précision des faits à une verve humoristique savoureuse, Émile Aron nous apprend que Descartes par la logique de son raisonnement, aide à la connaissance de l’homme ; il nous fait découvrir ses idées de la médecine au niveau anatomique et physiologique. Par exemple, nous apprenons qu’il soigna Élisabeth de Bohême, de ses hémorroïdes (p. 48), avec succès, en lui conseillant : « quelque léger purgatif ou bouillon rafraîchissant (…), en s’abstenant de manger des viandes où il y aurait trop de sels ou d’épiceries ». (p. 48) Descartes a côtoyé de nombreux médecins pour étudier la médecine (p. 46) et pour discuter avec eux des théories médicales de l’époque. Par exemple, il s’opposait à la saignée, donnait des conseils contre le saignement de nez (p. 52), se rangeait parmi les disciples d’Hippocrate, considérant que la connaissance du corps et de l’esprit peut aider à mieux vivre.

Émile Aron nous fait partager la foi de Descartes en l’homme et la raison (p. 97) ; si le corps réagit comme une machine, il est malgré tout, tributaire de l’esprit et Descartes unit alors l’âme au corps. Émile Aron parle aussi des erreurs de Descartes en particulier sur le système respiratoire et cardio-vasculaire, sur le fait que les animaux n’auraient pas d’âme. Chez Émile Aron comme chez Descartes, nous apprécions la soif de connaissance, de raisonnement, de sagesse pour un « équilibre de l’âme et du corps nécessaire à la conservation de la santé » (p. 155).

En 2000 (sorti en novembre), pour fêter le siècle écoulé et remémorer les évènements qui l’ont caractérisé, Émile Aron a participé à la rédaction de Le Journal du Siècle qui clôt le deuxième millénaire. Il a réalisé l’introduction de ce livre et ses commentaires. Émile Aron reste confiant en l’avenir, tout en reconnaissant avec sagesse, notre petitesse : « notre Terre est une infime partie de l’Univers. » (p. 9)

Il nous exhorte à « relativiser l’histoire d’un millénaire ou d’un siècle qui sont de courts instants à l’échelle universelle et planétaire » (p. 9) sans tirer des conclusions hâtives car « l’histoire n’est pas un éternel recommencement » (p. 9), cependant « les leçons du passé sont utiles pour guider l’humanité dans la bonne voie » (p. 9). Ces leçons sont à rapprocher de celles de Bergson : « la vie est mouvement et changement. »

Si nous avons fêté l’arrivée du XXIème siècle, le passage au XXème siècle est lui, presque passé inaperçu : aucune allusion à ce changement n’est retrouvée dans les journaux tourangeaux ! Comme quoi, les époques se suivent et ne se ressemblent pas toujours.

Émile Aron essaie de retirer la substantifique moelle de la presse locale : L’Union Libérale, Le Journal d’Indre-et-Loire, La Dépêche, La Touraine Républicaine avant 1940, puis entre 1940 et septembre 1944, Tours Soir et La Dépêche, enfin à partir de 1944, La Nouvelle République du Centre-Ouest.

Un autre trait de caractère de cet auteur, est de savoir prendre du recul par rapport aux faits et donc de rester jeune d’esprit ; en effet, il considère que les gens âgés, animés par leurs souvenirs, soutiennent que leur temps était agréable jadis. Lui, il comprend que le présent offre autant de satisfaction et que chaque période est intéressante à vivre. Au début du XXème siècle, on dénonçait l’insécurité, le travail des enfants. Les tâches ménagères étaient rudes par contre la modernité commençait à faciliter la vie comme le téléphone ou le télégraphe. Des affiches publicitaires de l’époque nous parlent de « corsets sur mesure », de « régénérateurs de cheveux », « d’épingles à chapeaux » ; nous avons envie de rire mais relativisons, nous avons certainement des habitudes aussi comiques actuellement !

Bien sûr, l’ombre de la guerre plane au-dessus des têtes et son empreinte est là dans les journaux locaux. Émile Aron s’interroge devant l’inconscience et la culpabilité, devant l’aveuglement face au Führer : « mythomane et faux-dieu wagnérien, habité d’une folie meurtrière » (p. 101).

L’écrivain qui a très bien connu cette période, veut donner son témoignage et s’irrite devant les chefs militaires qui avaient « une courte vue incommensurable » (p. 101). Il regrette que la France se soit crue forte, intouchable.

Parmi les faits divers cités par les journalistes, j’en ai relevé un, qui je pense, plaira aux tourangeaux : il s’agit de l’arrivée de Boby en février 1953 : « Depuis samedi, notre jardin botanique s’est enrichi d’un nouveau pensionnaire, un jeune phoque de deux ans » (p. 131). À partir de ce jour, ce sera la mascotte des enfants tourangeaux et ce jusqu’à sa mort.

Les Tourangeaux étaient écologistes avant l’heure. Un article de journal en témoigne : « Aucun arbre ne doit disparaître place Jean-Jaurès », c’est le titre d’un article du 23 janvier 1953 (p. 132).

Bien sûr, l’histoire est régulièrement retracée, comme par exemple les évènements de mai 1968 qui ont « montré la fragilité des institutions et ébranlé le prestige du Chef de l’État. » (p. 162) souligne Émile Aron. Les Chefs d’État se succèdent au fil du temps ; la crise pétrolière est abordée après l’embellie des « Trente glorieuses ». La fin du XXème siècle est une étape de plus vers la modernité avec un essor industriel, scientifique, politique, culturel et social incomparable. Optimiste certes, l’auteur l’est mais pas à outrance reconnaissant que le chômage engendre la délinquance, la violence, l’insécurité et qu’il faudrait trouver une solution (p. 185).

La drogue fait aussi partie de la vie tourangelle ; Émile Aron profite d’un article sur le haschisch pour nous parler en historien du docteur Moreau de Tours qui a su expliquer les effets de cette drogue (p. 169), de même qu’un peu plus loin, il nous précise l’importance du dépistage des cancers du col de l’utérus par les frottis vaginaux (p. 171) mais il ne se laisse déconcerter par aucun thème ; il est aussi à l’aise pour parler de médecine, de littérature que des faits divers comme l’origine des OVNI !

« C’est un américain, Kenneth Arnold qui, en survolant en avion les Montagnes Rocheuses, décrivit ces « soucoupes volantes » ricochant à la surface de l’eau. » (p. 172). Cependant l’écrivain ne peut accepter sans arrière pensée ces témoignages : « L’esprit cartésien devrait imprégner tout débat mais l’esprit humain recherche avec plaisir l’indémontrable et l’irrationnel » (p. 172).

Soyons donc réalistes mais pas trop pessimistes ni défaitistes pour, comme Émile Aron : « avoir foi en la sagesse et en l’intelligence de nos compatriotes » (p. 189).

En conclusion de ce livre, l’écrivain glorifie la France qui est « au deuxième rang mondial pour le tourisme après les États-Unis, (...) le quatrième pays exportateur et au quatrième rang mondial de la puissance industrielle » (p. 189).

 

Bravo à Émile Aron, cet humaniste à la rigueur scientifique et qui a foi en l’homme ! Bravo à ce doyen à la vie si bien remplie mais qui n’a pas considéré la retraite comme une fin en soi. Bravo à l’historien qui nous captive et nous fait réfléchir ! Bravo pour cette puissance de créativité qui nous aide tous à mieux comprendre la vie. Comme lui, partons à sa suite, dans un élan passionné. Terminons par ses mots qu’il nous lance comme pour une campagne électorale mais en philosophe : « En avant, Tourangeaux et Tourangelles, pour un radieux vingt et unième siècle » (p. 189).

 

1999/2006/2010/2011

Catherine RÉAULT-CROSNIER

 

 

BIBLIOGRAPHIE :

Livres d’Émile Aron :

Aron Émile, Leçon inaugurale du Professeur Émile Aron à la chaire de Physiologie de l’École de Tours, Tours, 1937, 30 pages

Aron Émile, Histoire de l’anesthésie, éditions ESF, Expansion Scientifique Française, 1954, 57 pages

Aron Émile, Bretonneau, le médecin de Tours, CLD, Chambray-lès-Tours, 1979, 295 pages

Aron Émile, Le déclin des maladies traditionnelles, pages 397 à 422, dans « Histoire Culturelle de la Maladie », sous la direction de Sendrail Marcel, éditions Privat, Toulouse, 1980, 447 pages

Aron Émile, Tours en 1880, mémoire d’une ville, CLD, Chambray-lès-Tours, 1981, 199 pages

Aron Émile, Louis XI et ses guérisseurs, CLD, Chambray-lès-Tours, 1983, 199 pages

Aron Émile, Figures tourangelles, CLD, Chambray-lès-Tours, 1986, 205 pages

Aron Émile, Henri Dutrochet, médecin et biologiste, honneur de la Touraine, CLD, Chambray-lès-Tours, 1990, 128 pages

Aron Émile, La médecine en Touraine, des origines à nos jours, CLD, Chambray-lès-Tours, 1992, 283 pages

Aron Émile, Le Docteur François Rabelais, CLD, Chambray-lès-Tours, 1993, 200 pages

Aron Émile, Descartes et la Médecine, CLD, Chambray-lès-Tours, 1996, 157 pages

Aron Émile, Introduction et commentaires de Le journal du siècle, Touraine 1900-2000, CLD - La Nouvelle République, Chambray-lès-Tours, 2000, 218 pages

 

Livres et articles sur Émile Aron utilisés :

NB : dans les références, NR = La Nouvelle République du Centre-Ouest

La Nouvelle République du Centre-Ouest du 10 novembre 2007, « Émile Aron devant ses élèves : une magistrale leçon de vie »

La Nouvelle République du Centre-Ouest du 8 novembre 2008, « Émile Aron a 101 ans »

Le Moulin de la Planche, Printemps 2008, le 20 juin 2008 à 20 h, Professeur Émile Aron, « Les rencontres Émile Aron : vieillesse et longévité »

Le Moulin de la Planche, Printemps 2007, Professeur Émile Aron « Le chemin du bonheur » le 22 juin 2007

La Nouvelle République du Centre-Ouest du 2 novembre 2009, « Émile Aron fête ses 102 ans ! »

La Nouvelle République du Centre-Ouest du 16 décembre 2009, « Bienvenue aux macrobes avec Émile Aron et René Jacquier »

Mémoires, Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Touraine, Tome 1 – 1988, 1989, 125 pages

Mémoires, Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Touraine, Tome 15 – 2002, 2003, 269 pages

Pouvreau Olivier, Émile Aron, presque centenaire se moque bien de son âge…, La Nouvelle République du Centre-Ouest des 3 et 4 juin 2006

Sassier Marie-Françoise, Émile Aron, La mémoire d’un siècle, Conseil général d’Indre-et-Loire, éditions La Simarre, 2007, 119 pages

Vargues Robert, Émile Aron, document polycopié, septembre 1999, La Membrolle-sur-Choisille, 92 pages

 

Lire l'intervention du Pr. Jacques-Louis Binet.

Lire l'intervention du Pr. Claude Viel et les échanges avec le public.