23èmes RENCONTRES LITTÉRAIRES
DANS LE JARDIN DES PRÉBENDES, À TOURS

Vendredi 20 août 2021, de 17 h 30 à 19 h

 

Spectacle de poésie : « La vie »

Dessn à l'encre de Chine de Catherine Réault-Crosnier, illustrant le spectacle de poésie sur La vie.

 

Lire la présentation de cette Rencontre.

 

La Vie liée à notre passé, présent et devenir, ne nous laisse pas indifférent et devient un thème fondamental s’il est accompagné d’une majuscule. Alors comme il y a mille et une façons de voyager et mille et une nuits, il y a une multitude de manières de partir au fil de « La Vie ».

Une partie du public lors de la Rencontre littéraire dans le jardin des Prébendes, du 20 août 2021, consacrée à la vie.

Une partie du public.

Les poètes très anciens ont abordé ce thème dont Virgile né le 15 octobre 70 av. J.-C. Ce poète latin contemporain de la fin de la République romaine et du début du règne de l’empereur Auguste, est surtout connu pour ses trois épopées, l’Énéide, les Bucoliques et les Géorgiques. Dans l’Énéide composé de douze chants, il relate le voyage d’Énée, de la ville Troie à l’Italie. Cet ensemble écrit en latin constitue l’essentiel de la littérature latine, modèle d’idéal esthétique. Les auteurs français férus de culture classique s’y réfèrent toujours.

Nous admirons le talent du conteur, Virgile, qui nous transmet avec talent, le bouillonnement de vie et le dynamisme de l’aventurier Enée et sa volonté de lutter contre tous les dangers qu’il rencontre. Par exemple, Virgile décrit l’arrivée d’Énée à Carthage. Quelle leçon de vie ! Énée nous montre sa soif de réussir par sa ténacité, comme dans cet extrait :

Je chante les combats, et ce pieux guerrier
Qui, banni par le sort, se rendit le premier
Des rives de Pergame aux champs de Lavinie.
Junon, des fils de Troie implacable ennemie,
Le poursuivit partout sur la terre et les flots ;
(…)

(Énéide, livre premier, 1826, page 3)

 

Au XIIème siècle, Dante (1265 – 1321) nous apporte sa philosophie de vie dans son premier livre Vita Nuova (Vie nouvelle) où il sublime l’amitié, l’amour même si plus tard, à cause de ses idées politiques, il sera banni de Florence… Il ancre ses mots dans un dialogue avec l’âme et creuse son langage pour mieux en faire ressortir leur force vitale :

Noble pensée qui parle de vous vient souvent demeurer avec moi, et elle raisonne si doucement d’amour, qu’elle fait consentir le cœur avec elle.

Alors l’Ame dit au Cœur : « Qui est celui qui vient pour consoler notre esprit ? Sa vertu est si puissante, quelle ne laisse aucune autre idée s’arrêter en nous. »

Le Cœur répond : « O Ame pensive ! c’est un nouveau petit esprit d’Amour qui apporte devant moi ses désirs.

Et sa vie ainsi que sa puissance viennent des yeux de cette personne compatissante qui se troublait à la vue de nos douleurs. »

(Dante, La Vie nouvelle, page 57)

 

Un siècle plus tard, l’humaniste Pétrarque (1304 – 1374) exprime ses désirs inassouvis. Son écriture oscille entre errance et méditations sur la vie. Il concilie l’esprit antique et la foi chrétienne, lie profane et divin dans ses sonnets qui restent toujours très modernes. Par exemple, ce poète peut exprimer des sentiments forts à l’aube puis en final la mort, nouvelle naissance, l’ensemble en lien avec ses pensées et l’univers, lumière et ombre :

Pour tous les animaux qui parcourent la terre,
Si j’en excepte ceux qui craignent le soleil,
Le temps de travailler, c’est pendant qu’il fait jour ;
Mais, sitôt que l’on voit scintiller les étoiles,
Tel rentre à son logis, tel regagne les bois,
Pour prendre du repos jusqu’au retour de l’aube.

Et moi, depuis l’instant qu’on voit arriver l’aube
Pour dissiper la nuit qui nous voilait la terre,
Provoquant le réveil des bêtes dans les bois,
Mes soupirs sont sans fin tant que luit le soleil ;
Et, quand je vois au ciel scintiller les étoiles,
Je pleure et je voudrais voir éclore le jour.

Lorsque l’ombre du soir chasse l’éclat du jour,
Que, notre nuit venue, ailleurs arrive l’aube,
Je fixe tout pensif les cruelles étoiles,
Qui m’ont fait et rendu de si sensible terre,
Et je maudis le jour que je vis le soleil ;
A me voir, on dirait un habitant des bois.

Je n’aurais jamais cru qu’il vécût dans les bois
Une bête si fière, ou de nuit ou de jour,
Que celle que je pleure à l’ombre, en plein soleil,
Sans jamais me lasser, du coucher jusqu’à l’aube ;
Et quoique mon corps soit un extrait de la terre,
Je tiens mon grand désir des astres, des étoiles.

Avant que je retourne à vous, belles étoiles,
Puissé-je, avant de choir dans les amoureux bois,
Abandonnant mon corps pour redevenir terre,
Voir en vous la pitié ! La douceur d’un seul jour
Peut calmer bien des maux, et même avant que l’aube
Paraisse, m’enrichir du coucher du soleil.

Puissé-je être avec Laure au départ du soleil,
Et voir briller dès lors sans cesse les étoiles,
Seul pendant une nuit, sans revoir jamais l’aube,
Et qu’elle n’aille point se changer en vert bois
Pour s’enfuir de mes bras, comme elle fit un jour
Qu’Apollon la suivait ici-bas sur la terre.
Je serai bien plutôt sous terre dans le bois :
Dans le jour on verra d’innombrables étoiles,
Avant que mon soleil ait une si belle aube.

(Rimes de Pétrarque, Tome premier, pages 36 et 37)

 

Christine de Pisan (1364 ou 1365 ? – 1430 ou 1431 ?) est la première femme de lettres ayant vécu de sa plume. Elle exprime la force de ses sentiments. Par exemple après la mort de son mari, elle crie sa peine et exprime la perte de son goût de la vie dans des poèmes émouvants. Avant de lire ce rondeau, explicitons le sens de quelques mots utilisés à son époque : « dolent » dans le sens de souffrant, « yre » pour chagrin, douleur, colère, « obscure » pour sombre et triste, ou « couverture » dans le sens dissimilation.

Je ne sçay comment je dure ;
Car mon dolent cuer font d’yre,
Et plaindre n’oze, ne dire
Ma doulereuse aventure,

Ma dolente vie obscure,
Riens, fors la mort, ne désire ;
Je ne sçay comment je dure.

Et me fault par couverture
Chanter quand mon cuer souspire,
Et faire semblant de rire ;
Mais Dieux scet ce que j’endure ;
Je ne sçay comment je dure.

(Œuvres poétiques, tome premier, page 151)

 

Joachim du Bellay (1522 – 1560) est né au château de Turmelière, près de Liré, lieu qu’il a « chanté » dans ses poèmes. Par ses livres, De Regrets aux Antiquités de Rome, il a défendu la langue française. Même s’il est moins connu que Ronsard, il reste à l’honneur encore actuellement. Par exemple, il fait partie des poètes inclus dans la collection Les cent chefs d’œuvre de la langue française (publiée par Robert Laffont) paru en 1958. Poète de la vérité à la recherche de la liberté de pensée, il nous montre combien il est plus facile de paraître que d’être ; ceux qui vivent de leur plume, sont souvent obligés de contrefaire leur pensée et alors… que devient leur Vie ?

CXL

Si tu veulx vivre en Court (Dilliers) souvienne-toy
De t’accoster toujours des mignons de ton maîstre,
Si tu n’es favory, faire semblant de l’estre,
Et de t’accommoder aux passetemps du Roy.

Souvienne-toi encor’ de ne prester ta foy
Au parler d’un chascun : mais surtout sois adextre
A t’aider de la gauche autant que de la dextre,
Et par les mœurs d’autruy à tes mœurs donne loy.

N’avance rien du tien (Dilliers) que ton service,
Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice,
Et sois souvent encor’ muet, aveugle et sourd.

Ne fay que pour autruy importun on te nomme.
Faisant ce que je dy, tu seras galland homme :
T’en souvienne (Dilliers) si tu veulx vivre en Court.

(Joachim de Bellay, Les Regrets, éditions Robert Laffont, page 162)

 

Louise Labbé (1524 – 1566) fille et femme de riches cordiers de Lyon, est l’une des premières féministes de l’histoire. Dans ses vers, elle nous confie ses amours, ses espoirs et ses regrets, ses attentes et ses hésitations dans une soif de vérité et un élan de grâce féminine, comme dans ce sonnet, l’un des plus connus de son œuvre.

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est trop molle et trop dure ;
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de mon désir heur,
Il me remet en mon premier malheur.

(Louise Labé, Œuvres poétiques, Gallimard, page 116)

 

Aggripa d’Aubigné (1552 – 1630) a suivi des études humanistes au départ sous la direction de Mathieu Béroalde. Sa mère est morte à sa naissance et son père quand il avait quatorze ans (1566). Protestant, il aura une vie très mouvementée, allant de batailles en fuites à cause de ses convictions religieuses. En 1568, il soutient la cause protestante. Diane Salvati est sa première passion Elle lui inspirera des poèmes inclus dans son recueil Le Printemps. En 1583, il épouse Suzanne de Lusignan de Lezay. Maréchal de camp puis gouverneur de Maillezais en Vendée, il aide Henri de Navarre. En 1599, il termine son livre Les Tragiques. Il meurt en 1630. Sa vie est emplie de descriptions de désastres, de vengeances et de meurtres. Ses poèmes reflètent aussi sa frénésie de mouvement, de combats, de tuerie dans un monde guerrier sans halte comme dans cet extrait où tous s’entretuent. Par les guerres de tout bord, hélas, tant de gens sont morts !

MISERES

(…)

Car quand la frenaisie et fievre generalle

A senti quelque paix, dilucide intervalle,

Nos sçavants apprentifs du faux Machiavel,
Ont parmi nous semé la peste du duel :
Les grands ensorcelez par subtiles querelles
Leur courage employé à leur dissention

Les faict serfs de mestier, grands de profession :

Les Nobles ont chocqué à testes contre testes,
Par eux les Princes ont vers eux payé leurs debtes :
Un chacun estourdi a porté au fourreau
Dequoi estre de soi et d’autrui le bourreau,
Et de peur qu’en la paix la féconde Noblesse
De son nombre s’enflant, ne refrene et ne blesse
La tyrannie un jour, qu’ignorante elle suit,
Miserable support du joug qui la destruit :
Le Prince en son repas par loüanges et blasmes
Met la gloire aux duels, en allume les ames,
Peint sur le front d’autrui et n’establit pour soy
Du rude point d’honneur la pestifere loy,
Reduisant d’un bon cœur la valeur prisonniere

A veoir devant l’espee, et l’Enfer au derrière.
(…)

(Aggripa d’Aubigné, Les Tragiques, 1616, pages 35 et 36)

 

Malherbe (1555 – 1628), à l’origine de la poésie classique, a peu publié de son vivant, mais il a beaucoup écrit et ses vers circulaient sur des feuilles de papier. Son disciple Racan nous a permis de mieux le connaître grâce à la publication de La vie de Malherbe (1672). Tallemant des Réaux a dressé son portrait dans ses Historiettes. Les poèmes de Malherbe furent réunis et imprimés deux ans après sa mort en 1630. Dans la réédition de 1878 des Œuvres poétiques, Prosper Blanchemin a rédigé une Notice et des Notes qui permettent de connaître les écrits de ce poète où domine le thème de la vie liée à la mort :

CONSOLATION À CARITÉE SUR LA MORT DE SON MARY

Ainsi, quand Mausole fut mort,

Artemise accusa le sort,
De pleurs se noya le visage,
Et dit aux astres innocens
Tout ce que fait dire la rage,
Quand elle est maîtresse des sens.
(…)

Pourquoy donc si peu sagement,

Démentant vostre jugement,
Passez-vous en cette amertune
Le meilleur de vostre saison,
Aimant mieux plaindre par coustume,
Que vous consoler par raison ?
(…)

S’il vous ressouvient du pouvoir

Que ses traits vous ont fait avoir,
Quand vos lumieres estoient calmes,
Permettez-luy de vous guérir,
Et ne differez donc point les palmes
Qu’il brusle de vous acquérir.

Le temps, d’un insensible cours,

Nous porte à la fin de nos jours :
C’est à nostre sage conduite,
Sans murmurer de ce défaut,
De nous consoler de sa fuite
En le ménageant comme il faut.

(Les œuvres de Mre François de Malherbe, 1831, pages 209, 210 et 212)

 

Florian (1755 – 1794) est un fabuliste moins connu que La Fontaine ; pourtant il nous offre des messages emplis de bon sens et très variés. Sa source première d’inspiration reste celle de la vie des animaux et des humains puis il en tire une sentence valable pour nous tous.

LE JEUNE HOMME ET LE VIEILLARD

De grace, apprenez-moi comment l’on fait fortune,
Demandoit à son pere un jeune ambitieux.
Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux,
C’est de se rendre utile à la cause commune,
De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents,

Au service de la patrie.
– Oh ! trop pénible est cette vie,
Je veux des moyens moins brillants.

– Il en est de plus sûrs, l’intrigue… – Elle est trop vile.
Sans vice et sans travail je voudrois m’enrichir.

– Eh bien ! sois un simple imbécile.
J’en ai vu beaucoup réussir.

(Florian, Fables, page 60)

Florian garde aussi beaucoup d’humanité dans ses leçons de sagesse et peut faire passer son message par la transmission de la vie, de la mère à l’enfant, chez les humains comme chez les animaux (la sarigue est une espèce de renard du Pérou) :

LA MERE, L’ENFANT, ET LES SARIGUES (I)

A madame de la Briche.

Vous, de qui les attraits, la modeste douceur,
Savent tout obtenir et n’osent rien prétendre ;
Vous que l’on ne peut voir sans devenir plus tendre,
Et qu’on ne peut aimer sans devenir meilleur,
Je vous respecte trop pour parler de vos charmes,

De vos talents, de votre esprit…

Vous aviez déja peur ; bannissez vos alarmes,

C’est de vos vertus qu’il s’agit.

Je veux peindre en mes vers des meres le modele,
Le sarigue, animal peu connu parmi nous ;

Mais dont les soins touchants et doux,
Dont la tendresse maternelle
Seront de quelque prix pour vous.
Le fond du conte est véritable ;

Buffon m’en est garant ; qui pourroit en douter
D’ailleurs tout dans ce genre a droit d’être croyable,
Lorsque c’est devant vous qu’on peut le raconter.

Maman, disoit un jour à la plus tendre mere
Un enfant péruvien sur ses genoux assis,
Quel est cet animal qui, dans cette bruyere,

Se promène avec ses petits ?

Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle,

Du sarigue c’est la femelle ;

Nulle mere pour ses enfants

N’eut jamais plus d’amour, plus de soins vigilants.

La nature a voulu seconder sa tendresse,

Et lui fit près de l’estomac

Une poche profonde, une espèce de sac,

     Où ses petits, quand un danger les presse,

Vont mettre à couvert leur foiblesse.

Fais du bruit, tu verras ce qu’ils vont devenir.

L’enfant frappe des mains ; la sarigue attentive

Se dresse, et, d’une voix plaintive,

Jette un cri. Les petits aussitôt d’accourir,

Et de s’élancer vers la mère,

En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire.

La poche s’ouvre, les petits
En un moment y sont blottis.

Ils disparoissent tous ; la mère avec vitesse

S’enfuit emportant sa richesse.

La Péruvienne alors dit à l’enfant surpris :

Si jamais le sort t’est contraire,

Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils :
L’asyle le plus sûr est le sein d’une mere.

(Florian, Fables, pages 67 à 69)

 

(I) Espèce de renard du Pérou. (Buffon, Hist. nat. Tome IV.)

 

Marceline Desbordes-Valmore (1787 – 1859) a été reconnue de son vivant par Victor Hugo et aussi au XXème siècle par Yves Bonnefoy qui a réalisé la préface de son livre Poésies paru aux éditions NRF Poésie /Gallimard.

CIGALE.

De l’ardente cigale
     J’eus le destin,
Sa récolte frugale
     Fut mon festin.
Mouillant mon seigle à peine
     D’un peu de lait,
J’ai glané graine à graine
     Mon chapelet.

J’ai chanté comme j’aime
     Rire et douleurs ;
L’oiseau des bois lui-même
     Chante des pleurs ;
Et la sonore flamme,
     Symbole errant,
Prouve bien que toute âme
     Brûle en pleurant.

Puisque amour vit de charmes
     Et de souci,
J’ai donc vécu de larmes,
     De joie aussi,
A présent, que m’importe !
     Faite à souffrir,
Devant, pour être morte,
     Si peu mourir.

La chanteuse penchée
     Cherchait encor
De la moisson fauchée
     Quelque épi d’or,
Quand l’autre moissonneuse,
     Forte en tous lieux,
Emporta la glaneuse
     Chanter aux cieux.

(Marceline Desbordes-Valmore, Poésies inédites 1860, pages 52 et 53)

 

Lamartine (1790 – 1869) apporte un souffle romantique nouveau et Victor Hugo l’a mis à l’honneur. Quarante-cinq ans plus tard, Sainte-Beuve le célèbrera lui aussi. Il devient alors un grand nom de la littérature française. Dès son premier recueil Méditations poétiques, nous remarquons son élan dynamique pour exprimer amour et douceur en lien avec la nature qu’il lie aux sentiments et décrit minutieusement, prouvant combien elle comptait pour lui.

LE VALLON.

Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance,
Un asile d’un jour pour attendre la mort.

Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure,
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s’est écoulée,
Elle a passé sans bruit, sans nom, et sans retour ;
Mais leur onde est limpide, et mon ame troublée
N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne
M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon ame s’assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.

J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie,
Je viens chercher vivant le calme du Léthé ;
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
L’oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon ame est en silence !
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affoiblit la distance,
A l’oreille incertaine apporté par le vent.

D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
L’amour seul est resté : comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon ame, en ce dernier asile,
Ainsi qu’un voyageur, qui, le cœur plein d’espoir,
S’asseoit avant d’entrer aux portes de la ville,
Et respire un moment l’air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;
L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours ;
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore ;
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l’écho qu’adoroit Pythagore,
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre,
Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon,
Avec les doux rayons de l’astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence ;
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l’esprit parle dans son silence,
Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?

(Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, 1820, pages 24 à 27)

 

Victor Hugo (1802 – 1885), grand romantique, décrit la Vie de mille et une manières en particulier à travers l’amour de nombreuses femmes qu’il a célébrées très souvent dans ses poèmes. Il peut aussi rendre hommage avec respect à une femme même après sa mort par exemple en pensant à sa fille préférée, Léopoldine morte par noyade à dix-huit ans.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

(Les Contemplations, tome II, pp. 49 et 50)

Il peut regarder le présent, le passé et même la vie à venir comme dans le prologue de son livre L’année terrible aux allures apocalyptiques.

Oh ! qu’est-ce donc qui tombe autour de nous dans l’ombre ?
Que de flocons de neige ! En savez-vous le nombre ?
Comptez les millions et puis les millions !
Nuit noire ! on voit rentrer au gîte les lions ;
On dirait que la vie éternelle recule ;
La neige fait, niveau hideux du crépuscule,
On ne sait quel sinistre abaissement des monts ;
Nous nous sentons mourir si nous nous endormons
Cela couvre les champs, cela couvre les villes ;
Cela blanchit l’égout masquant ses bouches viles ;
La lugubre avalanche emplit le ciel terni ;
Sombre épaisseur de glace ! Est-ce que c’est fini ?
On ne distingue plus son chemin ; tout est piège.
Soit.

Que restera-t-il de toute cette neige,

Voile froid de la terre au suaire pareil,
Demain, une heure après le lever du soleil ?

(Victor Hugo, L’année terrible, pages 13 et 14)

Dans son livre Les Misérables, vie et mort sont liées comme dans l’épitaphe écrite au crayon sur la tombe de Jean Valjean, un ancien bagnard réhabilité par son courage et son dévouement.

Il dort. Quoique le sort fût bien étrange,
Il vivait. Il mourut quand il n’eut plus son ange ;
La chose simplement d’elle-même arriva,
Comme la nuit se fait lorsque le jour s’en va.

(Victor Hugo, Les Misérables, Tome dixième, p. 306)

Bien sûr, Victor Hugo sait rire de la vie par exemple près de ses petits-enfants, baume pour son cœur et surtout la petite dernière, Jeanne qui l’émerveille par ses douces paroles spontanées et sa candeur.

LA CICATRICE

Une croûte assez laide est sur la cicatrice,
Jeanne l’arrache, et saigne, et c’est là son caprice ;
Elle arrive, montrant son doigt presque en lambeau.
– J’ai, dit-elle, ôté la peau de mon bobo. –
Je la gronde, elle pleure, et, la voyant en larmes,
Je deviens plat. – Faisons la paix, je rends les armes,
Jeanne, à condition que tu me souriras. –
Alors la douce enfant s’est jetée dans mes bras,
Et m’a dit, de son air indulgent et suprême :
– Je ne me ferai plus de mal, puisque je t’aime. –
Et nous voilà contents, en ce tendre abandon,
Elle de ma clémence et moi de son pardon.

(Victor Hugo, L’art d’être grand-père, pages 121 et 122)

 

Alfred de Musset (1810 – 1857), écrivain français romantique du XIXème siècle, né et mort à Paris, a toujours exprimé la nostalgie et les regrets, et dans certains poèmes, l’émotion.

TRISTESSE

J’ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis, et ma gaîté ;
J’ai perdu jusqu’à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.

Quand j’ai connu la vérité,
J’ai cru que c’était une amie.
Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d’elle
Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré.

(Alfred de Musset, Poésies nouvelles, 1852, page 190)

 

Théophile Gautier (1811 – 1872), poète, précurseur du mouvement poétique du Parnasse a participé activement aux mouvements romantiques, mettant en avant le respect de l’art et le culte de la beauté. Son livre Émaux et Camées porte l’empreinte de sa poésie sensuelle mais il peut nous étonner quand il donne la première place à l’eau, la rendant fraîche et légère puis dynamique, avant qu’elle s’évanouisse, telles nos pensées cachées puis effacées. À travers cette image, il aborde la force de la vie au fil de son déroulement, de sa naissance à sa fin :

LA SOURCE

Tout près du lac filtre une source,
Entre deux pierres, dans un coin ;
Allègrement l’eau prend sa course
Comme pour s’en aller bien loin.

Elle murmure : Oh ! quelle joie !
Sous la terre il faisait si noir !
Maintenant ma rive verdoie,
Le ciel se mire à mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues
Me disent : Ne m’oubliez pas !
Les libellules de leurs queues
M’égratignent dans leurs ébats ;

A ma coupe l’oiseau s’abreuve ;
Qui sait ? – Après quelques détours
Peut-être deviendrai-je un fleuve
Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon écume
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
A l’Océan où tout finit.

Ainsi la jeune source jase,
Formant cent projets d’avenir ;
Comme l’eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir ;

Mais le berceau touche à la tombe ;
Le géant futur meurt petit ;
Née à peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l’engloutit !

(Théophile Gautier, Émaux et Camées, 1872, pages 121 à 123)

 

Emily Brontë (1818 – 1848), poétesse anglaise, est la sœur de Charlotte et Anne Brontë. Dans ses poèmes, nous pressentons combien sa vie est emplie d’espaces immenses de solitude et d’enfermement comme dans ce poème de 1850 en lien avec la présence bienfaitrice des morts. Il est imprégné de la force de présence de sa mère au-delà de la vie. Avec Emily, nous partons dans le monde d’après la vie terrestre ; l’émotion contenue jaillit avec douceur, par son art poétique.

Je ne pleure point, je ne veux pas pleurer ;
Notre mère n’a pas besoin de larmes :
Sèche tes yeux toi aussi, il est vain de garder
Ce chagrin sans raison durant des années

Eh quoi ! Même si son front est différent et froid,
Ses doux yeux sont fermés pour toujours ?
(…)

Et de ce monde de céleste lumière
Ne se penchera-t-elle pas toujours,
Pour nous guider dans la nuit de nos vies
Et veiller sur nous jusqu’à la fin ?
(…)

(The complete poems of Emily Brontë, Hodder and Stoughton, New York and London, 1908, page 79. Traduction Catherine Réault-Crosnier.)

 

Charles Baudelaire (1821 – 1867) est l’un des poètes français les plus célèbres du XIXe siècle. Il recherche la liberté d’expression et en même temps s’enfonce de plus en plus dans un pessimisme exacerbé. Il se drogue à l’opium et ressent de plus en plus l’angoisse de la Mort. Dans son poème « Élévation », il garde encore confiance en la vie tandis que dans « La cloche fêlée », il laisse déborder son spleen et sa souffrance qui dominent son œuvre.

ÉLÉVATION

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaîment l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les sombres chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857, pages 17 et 18)

 

LA CLOCHE FÊLÉE

Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
D’écouter près du feu qui palpite et qui fume
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857, pages 136 et 137)

 

François Coppée (1842 – 1908) nous montre les oubliés au fil tenu de leur vie fragile comme dans son recueil Les Humbles paru à Paris en 1891. Avec beaucoup d’humanité, il nous présente la dureté de la vie pour ceux qui ont tout perdu et espèrent encore malgré le peu de chance qu’ils ont de réussir comme dans cet extrait de son très long poème « Émigrants » :

ÉMIGRANTS

(…)
Ces paysans, honteux de passer vagabonds
Et que soutient à peine un espoir chimérique,
Ce sont des émigrants qui vont en Amérique.

Voilà bien de longs jours déjà qu’ils sont partis ;
Le père tout chargé de paquets et d’outils ;
La mère avec l’enfant qui pend à la mamelle
Et quelque autre marmot qui traîne la semelle
Et la suit, fatigué, s’accrochant aux jupons ;
Le fils avec le sac au pain et les jambons,
Et la fille emportant sur son dos la vaisselle.
Heureux ceux qui n’ont pas quelque vieux qui chancelle
Et qui gronde et qu’on a, s’effarant, après soi !
Pourquoi donc partent-ils, ces braves gens ? Pourquoi
S’en vont-ils par l’Europe et vers le Nouveau Monde,
Étonnés de montrer leur douce pâleur blonde
Et la calme candeur de leurs tristes yeux bleus
Sur les chemins de fer bruyants et populeux ?
C’est que parfois la vie est inhospitalière.
Longtemps leur pauvreté naïve, pure et fière,
En plein champ, près du pot de grès et du pain bis,
A lutté, n’arrachant que de maigres épis
A la terre trop vieille et devenue avare.
(…)

(François Coppée, Les Humbles, pages 56 et 57)

 

Paul Claudel (1868 – 1955), dramaturge, essayiste français, diplomate est le frère de Camille Claudel. Il a écrit très tôt de la poésie puis des livres dont Premiers vers, Vers d’exil, Art poétique, Cinq grandes odes, La messe là-bas, L’offrande du temps, Poèmes de guerre, Poèmes et paroles durant la guerre de trente ans… Autres poèmes après le chinois, Poèmes retrouvés. Son œuvre poétique est parue dans la collection la Pléiade. Dans Poèmes de guerre, il déploie sa verve pour rendre hommage à ceux qui sont morts pour la France durant la guerre de 1914 – 1918. Ces textes restent des témoignages émouvants par la force de leur message.

AUX MORTS DES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE

(…)
Héros, qui avez été versés en masse dans la terre comme du blé,
Froment pur dont l’étroit sillon impassable a été comblé,
Qui flamboie et qui foudroie depuis les Vosges jusqu’à la Mer du Nord,
C’est à vous que va ma pensée, vous surtout dont les pieds des vivants qui êtes les morts !
(…)

(Paul Claudel, Poèmes de guerre, La Pléiade, page 538)

 

Charles Péguy (1873 – 1914) nous enchante aussi bien par ses élans lyriques que par la force de ses descriptions guerrières où il nous fait frissonner. Tristesse et beauté se mêlent au fil de la vie et de l’histoire humaine par exemple dans son livre de jeunesse Jeanne d’Arc. L’auteur nous montre combien la vie paraît imprévisible et parfois incompréhensible.

Avant de quitter son pays natal qu’elle aime, Jeanne rend hommage à ses parents, à ceux qu’elle continue d’aimer même si elle s’en va vers un ailleurs qu’elle n’avait pas prévu. Elle suit sa route de vie. Charles Péguy traduit de manière émouvante, l’émotion de Jeanne poussée par une force immense.

(…)
Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j’aimais,

     Quand reviendrai-je ici filer encore la laine ?
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
Quand nous reverrons-nous ? et nous reverrons-nous ?

Meuse que j’aime encore, ô ma Meuse que j’aime.
(…)

     Ô maison de mon père où j’ai filé la laine,
Où, les longs soirs d’hiver, assise au coin du feu,
J’écoutais les chansons de la vieille Lorraine,
Le temps est arrivé que je vous dise adieu.

     Tous les soirs passagère en des maisons nouvelles,
J’entendrai des chansons que je ne saurai pas ;
Tous les soirs, au sortir des batailles nouvelles,
J’irai dans des maisons que je ne saurai pas.
(…)

(Charles Péguy, Jeanne d’Arc, Domrémy, La Pléiade, page 81)

 

Anna de Noailles (1876 – 1933) première femme commandeur de la Légion d’Honneur, première femme à être reçue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, est une poétesse et une romancière française d’origine roumaine, née et morte à Paris. Sa poésie porte l’empreinte d’un lyrisme passionné. Dans son livre L’ombre des jours, elle nous confie sa fragilité d’être au fil de la vie. Ses émotions jaillissent en lien avec les amours forts des temps passés.

JEUNESSE

Pourtant tu t’en iras un jour de moi, Jeunesse,
Tu t’en iras, tenant l’Amour entre tes bras,
Je souffrirai, je pleurerai, tu t’en iras,
Jusqu’à ce que plus rien de toi ne m’apparaisse.

La bouche pleine d’ombre et les yeux pleins de cris,
Je te rappellerai d’une clameur si forte
Que, pour ne plus m’entendre appeler de la sorte,
La Mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri.

Pauvre amour, triste et beau, serait-ce bien possible
Que vous ayant aimé d’un si profond souci,
On pût encor marcher sur le chemin durci
Où l’ombre de vos pieds ne sera plus visible ?

Revoir sans vous l’éveil douloureux du printemps,
Les dimanches de mars, l’orgue de Barbarie,
La foule heureuse, l’air doré, le jour qui crie,
La musique d’ardeur qu’Yseult dit à Tristan.
(…)

(Anna de Noailles, L’ombre des jours, pages 3 et 4)

 

Cécile Sauvage (1883 – 1927), (émule de Marceline Desbordes-Valmore), poète français, exprime les joies simples apportées par la maternité et la nature. Elle est la mère d’Alain Messian et du musicien Olivier Messian. Dans son livre L’âme en bourgeon, elle aborde la vie en toute simplicité et émotion devant la mort de son petit dans son poème « Il est né… » (1908). Dans son recueil Fumées (paru en 1910), elle décrit la nature dans le respect de sa beauté simple et apaisante dans son poème « Âme profonde et tranquille », puis elle réfléchit sur la déchéance avec humanité et délicatesse dans « Le paysan vieux et cassé », sans omettre d’aborder en profondeur les sentiments dans « Destin ».

Dans son recueil Mélancolie, elle a réuni des poèmes délicats, emplis de spleen et de douleur contenue :

Je me souviens de mon enfance
Et du silence où j’avais froid ;
J’ai tant senti peser sur moi
Le regard de l’indifférence.

O jeunesse, je te revois
Toute petite et repliée,
Assise et recueillant les voix
De ton âme presque oubliée.

(Cécile Sauvage, Le Vallon, Mélancolie, page 139)

 

Jules Supervielle (1884 – 1960) est né en Uruguay. Ses parents étant morts très tôt du choléra, il est élevé à Paris par son oncle et sa tante puis y reste toute sa vie. Il fréquente les milieux littéraires de l’avant-garde dès le début du XXème siècle. Même s’il a été marqué par la perte de ses parents, il garde l’image de sa mère vivante :

LE CLAIR SOURIRE

Partout où ton pas est allé
Et partout où ta main se pose,
Il reste de toi quelque chose
D’indéfinissable et d’ailé.

Aussi j’aime ce que tu touches
Comme si c’était un peu toi ;
(…).

(Supervielle, Œuvres poétiques complètes, La Pléiade, page 19)

 

Maurice Carême (1899 – 1978), écrivain et poète belge, rend hommage à sa mère avec délicatesse dans ses écrits qui ont toujours beaucoup de succès tellement ils coulent d’une source limpide de création, toujours fraîche, ne prenant jamais une ride même avant la naissance, comme dans le début de ce poème :

Ainsi j’étais au fond de toi
Comme un peu d’eau tremblante
Dans un vase pur.

Ainsi tes yeux voyaient pour moi,
Ainsi tes pieds marchaient pour moi,
Ainsi ta chair souffrait pour moi,
(…).

(Maurice Carême, Mère, page 9)

 

Avec Jacques Prévert (1900 – 1977), poète populaire, lance mots, idées et aborde des moments graves de la vie, de manière décalée et en même temps forte d’intensité de pensée.

LA CÈNE

Ils sont à table
Ils ne mangent pas
Ils ne sont pas dans leur assiette
Et leur assiette se tient toute droite
Verticalement derrière leur tête.

(Jacques Prévert, Paroles, page 161)

 

Partageons avec Catherine Réault-Crosnier son souffle créateur pour offrir son message de vie :

ACROSTICHE MATHÉMATIQUE

QUATRE pour partager la vie
MILLE fois aimer pour toujours
CINQ pour ne pas être seul
CENT espoirs pour offrir des
POÈMES à envoyer à tout vent.

ÉCRITS avec le cœur, la main
ET ILLUSTRÉS d’un souffle créateur
D’UN DESSIN jailli de l’intérieur,
À LA PLUME avant qu’elle ne s’envole
ET À l’ENCRE pour laisser trace amie
DE CHINE et de tous les pays.

Laisser vagabonder
La force imaginaire
D’une main déposant
Traces venues d’ailleurs,
Faire jaillir les couleurs
En peinture à la cire,
Technique très ancienne.

Utiliser aussi
Pastel avec collages
D’éléments végétaux
Et aussi aquarelles.

Poussée toujours plus loin
Par le flot créateur,
Avancer vers demain
En offrant le BONHEUR.

 

En conclusion, dans cette conférence, nous avons côtoyé de nombreux poètes toujours prêts à nous apporter leur message en lien avec la Vie. La diversité de leurs modes d’expression sans cesse renouvelées depuis des siècles, est une preuve de leur créativité. Par exemple, Virgile nous emporte en voyage, Dante partage sa philosophie avec nous. Christine de Pisan témoigne de sa soif de vérité en lien avec sa volonté de vivre de sa plume. Joachim du Bellay veut rester libre de dire ce qu’il pense, Lamartine déploie sa veine amoureuse et romantique, Victor Hugo met à l’honneur les femmes et défend les pauvres. Charles Péguy nous entraîne sur son chemin mystique, Jules Supervielle nous apporte sa vision surréaliste, Jacques Prévert jongle avec l’humour. Tous témoignent de leur force de vie à travers leurs écrits, creusets de leurs recherches et réflexions intenses.

 

Terminons avec Michel Caçao, au fil de la vie entre le rêve et l’au-delà.

SOLEIL COUCHANT

Revoir ce golfe gris, et parsemé
De mille écueils et récifs,
Quand s’échoit l’océan bleuté,
De vagues rubans fugitifs ;

Humble dentelle d’écume
Passagère frémissante,
Chantez, gouttelettes brunes,
Au sable, vos courbes galantes ;

Dans ce miroir aquatique,
Où transparaît le mystère
Gerbes d’éclats en triptyques,
Chassent à jamais nos chimères ;

Puis la douceur exprimée
Des nuages, en contretemps
Complice à l’éternité,
L’amour au soleil couchant.

 

Février / mai 2021.

Catherine Réault-Crosnier.

 

 

Bibliographie :

– Virgile, L’Énéide, traduite en vers français par Louis Duchemin, tome premier, Imprimerie de Firmin Didot, Paris, 1826, VI + 433 pages.
– Œuvres de Dante Alighieri, La Vie nouvelle, traduction de E.-J. Delécluze, (…), G. Charpentier éditeur, Paris, 1881, 589 pages.
– Rimes de Pétrarque, traduction complète en vers par Joseph Poulenc, tome premier, Librairie des Bibliophiles, Paris, 1877, IX + 317 pages.
– Œuvres poétiques de Christine de Pisan, publiées par Maurice Roy, tome premier, Librairie de Firmin Didot et Cie, Paris, 1886, XXXVIII + 320 pages.
– Joachim de Bellay, Les Regrets, éditions Robert Laffont, 1958, 251 pages.
– Louise Labé, Œuvres poétiques, Gallimard, collection Poésie, Paris, 1983, 188 pages.
– Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques donnez au public par le larcin de Promethee, Au Dezert par L.B.D.D., 1616, 30 + 391 + 5 pages.
– Les œuvres de Mre François de Malherbe, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, seconde édition, chez Charles Chappellain, Paris, 1631, 46 + 228 pages.
– Fables de J. P. Florian, chez Lepetit libraire, l’an 3ème de la République (1794-1795), 226 pages.
– Poésies inédites de Madame Desbordes-Valmore, publiées par M. Gustave Revilliod, Imprimerie de Jules Fick, Genève, 1860, 282 pages.
– Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, Au dépôt de la librairie grecque-latine-allemande, Paris, 1820, II + 116 pages.
– Victor Hugo, Les Contemplations, Michel Lévy frères libraires-éditeurs, Paris, 1856, Tome I Autrefois 1830–1843 : III + 359 pages, Tome II Aujourd’hui 1845–1855 : 408 pages.
– Victor Hugo,
L’Année terrible, Michel Lévy frères éditeurs, Paris, 1872, III + 331 pages.
– Victor Hugo, Les Misérables, Pagnerre libraire-éditeur, Paris, 1862, Tome dixième : 311 pages.
– Victor Hugo, L’Art d’être grand-père, Calmann Lévy éditeur, Paris, 1877, 323 pages.
– Alfred de Musset, Poésies nouvelles, 1836-1852, Charpentier libraire-éditeur, 1852, 298 pages.
– Théophile Gautier, Émaux et Camées, Charpentier et Cie éditeurs, Paris, 1872, 228 pages.
– Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Poulet-Malassis et De Broise libraires-éditeurs, Paris, 1857, 252 pages.
– François Coppée, Les Humbles, Alphonse Lemerre éditeur, Paris, 1891, 152 pages.
– Paul Claudel, Œuvre poétique, Bibliothèque NRF de La Pléiade, Gallimard, Paris, 1967, LVII + 1245 pages.
– Charles Péguy, Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2000, XLII + 1610 pages.
– Comtesse Mathieu de Noailles, L’ombre des jours, Calmann-Lévy éditeurs, Paris, 1902, 182 pages.
– Cécile Sauvage, Le Vallon, Mercure de France, Paris, 1913, 219 pages.
– Jules Supervielle, Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 1996, LXVII + 1112 pages.
– Maurice Carême, Mère suivi de La voix du silence, Les éditions Gérard Blanchard et Cie, Bruxelles, 1996, 95 pages.
– Jacques Prévert, Paroles, collection Folio, Gallimard, Paris, 1972, 252 pages.