Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT DANS LA PRESSE

Portrait de Maurice Rollinat par Catherine Réault-Crosnier.

 

Le Figaro

Mercredi 8 octobre 1879

Pages 3 et 4

(Voir le texte d’origine sur Gallica)

 

 

LE QUARTIER LATIN

 

Il date de la Restauration. Napoléon Ier ne voulait pas des avocats, des médecins, des peintres, des sculpteurs, des poètes, il voulait des soldats. Il y avait une école de Saint-Cyr et une école Polytechnique, mais il n’y avait pas de Quartier latin. L’Empereur disparu, la jeunesse put songer à autre chose qu’au bruit des tambours et au grondement des canons. Elle put se sentir vivre. Les jeunes gens alors se reportèrent aux franchises universitaires du moyen-âge, et reprirent les traditions des anciens écoliers. La vie tapageuse et débraillée fut de mode. Lucien de Rubempré, que Balzac fait habiter, à ses débuts à Paris, près de la Sorbonne, est une exception. On avait le béret, le chapeau pointu, le pantalon large en haut, effiloché en bas. Du jardin des Plantes à l’Institut, du Châtelet à l’Observatoire, c’était un assemblage d’impasses étroites, un amas de maisons disparates. On se moquait de la garde comme jadis du guet. La grande voie de l’endroit était la rue Dauphine. Les étudiants y allaient les jours où la bourse était garnie. Leur quartier, c’était la ville, beaucoup ne passaient jamais les ponts.

Le Quartier latin, maintenant que les vielles rues sont démolies, que les tramways sillonnent incessamment, au son de leurs trompes triomphantes, les boulevards Saint-Michel, Saint-Germain, la rue des Ecoles n’a plus l’aspect d’autrefois, et les étudiants sont mis comme tout le monde. L’air est entré à flots par d’immenses artères. Le pays latin ne cherche plus à se singulariser. Les habitants se sont modifiés comme le milieu. On ne rencontre plus que rarement un béret rouge ou bleu qui retarde. On porte le pantalon à pied d’éléphant, de coupe irréprochable, le chapeau à haute forme, on connaît les gants.

Il n’est pas défunt pour cela, le Quartier latin.

(page 4)

La jeunesse y est plus vivante que jamais. Il se produit, en ces temps, de ce côté de Paris, une sorte de Renaissance. On travaille, on étudie, on chante, on aime. C’est le commencement d’une période nouvelle, l’aube d’un renouveau.

On travaille ! C’est le caractère distinctif des jeunes au quartier latin. Pareil élan ne s’était pas vu, même en 1830.

Sous le règne de Louis Philippe, les jeunes s’associaient à un réveil provoqué par Victor Hugo et Alphonse de Lamartine. Ils bataillaient pour les drames de Hugo, sonnaient du cor avec Hernani dans la montagne. C’était aussi le moment glorieux des cours de la Sorbonne. On applaudissait Guizot, Cousin, Villemain, comme plus tard on applaudit Michelet, Quinet et le vénérable Andrieux. On était léger, tapageur, on faisait de l’opposition par plaisir. Un refrain d’alors est :

Qu’il est gentil mon amant,
Avec sa barbe romantique,
Son amour pour la République,
Son petit chapeau luisant !

La cohésion et la solidarité n’existaient pas assez, toutefois, entre ces jeunes. De là sont sorties des individualités, Baudelaire, Banville, Mürger, Gautier. Mais ce n’était pas le Quartier latin uni, faisant une poussée. On était frondeur plutôt que laborieux, on discutait, on battait des mains, on sifflait. Ceux qui peinaient et bûchaient étaient en dehors du Quartier.

Vint ensuite l’époque des Normaliens vivant entre eux.

D’abord, c’est la série de Despois, de Barny, de Deschanel, puis celle d’About, de Sarcey, de Taine. Cela faisait un cénacle universitaire, une coterie.

L’Empire vit bien se produire des essais de journaux. Les rédacteurs étaient Isambert, Ferdinand Taule, O?imus, Clémenceau. La politique absorbait les esprits, aujourd’hui davantage tournés vers l’art. La guerre contre la cour impériale rassemblait les ennemis. Un certain nombre de publications du Quartier latin, – sans vouloir mettre en cause les hommes nommés plus haut, – furent subventionnées par des orléanistes alliés. Le Quartier latin ne se montra que pour faire acte d’opposition et siffler, à l’Odéon, Gaëtana, d’Edmond About, et, à la Comédie Française, Henriette Maréchal, des Goncourt, pièces jouées un peu grâce à des protections princières. Cela sous la direction de Pipe-en-Bois, dont on ne connaît guère d’autre ouvrage.

Ces feuilles éphémères acceptaient des subventions anonymes. Il n’y avait pas d’initiative privée. La politique seule ralliait à certaines heures des frères ennemis.

A présent les feuilles du Quartier ne dépendent que d’elles-mêmes et représentent l’art primesautier avec ses faces diverses. A présent, la cohésion et la solidarité existent entre les jeunes, en même temps que chacun garde la plus grande indépendance : celui-ci se tourne vers les sciences, celui-là vers les lettres, tous agrandissent leur savoir. Ce qui est remarquable, c’est, après la superbe envolée de Hugo, de Lamartine, de Musset, la prédominance de la poésie.

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Un des centres de ce mouvement littéraire est le club des Hydropathes.

Que signifie cette désignation ? Je n’en sais rien. Mais quel est le sens, par exemple, étymologiquement, des appellations telles que romantiques et félibres ?

Quand Mistral, Roumanille, Aubanel voulurent donner un nom à la renaissance de la langue d’Oc, ils étaient, m’a-t-on raconté, sous une tonnelle de village, au bord du Rhône. Mistral rêvait son doux poëme, Mirèio, et, chacun ayant dit des vers provençaux, il récitait l’invocation de son épopée :

Je chante une fille de Provence,
Dans les amours de sa jouvence,

Au travers de la Crau, vers la mer, dans les blés.

A cette heure du soir, de l’autre côté du Rhône, dans les flammes rouges du soleil s’endormant, une femme marchait, droite et svelte, comme une Phocéenne, portant sur sa tête un fagot de branchages. Elle chantait en rentrant à la ville, le long du fleuve. Ses paroles en filant sur le Rhône, vers l’autre rive, étaient entraînées par le vent. Des syllabes arrivaient toutefois par intervalles, sons incompréhensibles du refrain : félibres. Cela devint leur nom.

Cette légende est un peu l’histoire des hydropathes. Le titre allemand d’une valse, la valse des Cascatelles, frappa par sa consonnance, un poète. Voilà pourquoi, monsieur, votre fille est muette, et pourquoi cinq cent jeunes gens sont hydropathes.

Ils ont un journal qui porte ce nom. Pour la première fois, ils se sont assemblés, l’hiver dernier, dans une salle de la rue Cujas, ancienne rue des Grès, la rue célèbre du Quartier. D’abord une trentaine, ils se sont bientôt retrouvés trois cents, si bien que, la salle devenue trop petite, ils ont établi leurs séances dans un local plus vaste, avec une scène, près de la place de Jussieu. Autour de cet endroit, gîtent les modèles des ateliers de Paris, Napolitains et Napolitaines. La salle sera vite décrite : une estrade dans le fond, des becs de gaz en nombre restreint. Les mercredis et les samedis, de huit heures à minuit, quatre cents jeunes gens, car il y a des absents, s’y assemblent, les uns musiciens, les autres peintres, les autres poètes. Tous tiennent à l’art par les fibres de l’âme. Les musiciens jouent leurs compositions. Des voix vibrantes jettent dans l’auditoire des fragments de drame, des contes, des vers nouveaux.

Le président agite sa sonnette. C’est Emile Goudeau, un poète. L’an dernier, il a publié un volume : Fleurs de bitume. C’est un méridional devenu Parisien et sceptique, gardant la marque de la contrée natale par le teint hâlé, la chevelure et la barbe très noires. Son père était sculpteur et n’acquit pas de fortune. La mère, pour qu’ils ne fussent pas tentés d’imiter son mari, refusa de laisser donner à ses enfants aucune leçon de dessin. Or l’un, après être sorti de Saint-Cyr, a donné sa démission, fait de la musique et tâche d’en vivre, l’autre est poète. Il tâche d’en vivre aussi. C’est un tempérament avec une note originale. Quelques-unes de ses poésies sont remarquables et je citerai parmi celles-là : Les Romaines, Chavirette, la Revanche des Bêtes et la Revanche des Fleurs. Il a dans ses cartons quelques pièces de théâtre. Réussira-t-il ? Il a de la fantaisie, manie bien les vers, jongle avec les rimes. En voici qui me reviennent :

 

Le soleil avec des rayons tentants

Cognant aux croisées,

Je suis allé voir le nommé Printemps

Aux Champs-Elysées.

Les femmes étaient toutes déguisées

En robes rosées,

Et les amoureux avaient tous vingt ans.

Dans l’or et l’azur, les bébés marchaient

Comme des gens ivres.

Les cafés-concerts …...

Le poète a vu passer en victoria celle qu’il aime depuis sept à huit jours, et il s’en est revenu avec le nommé Marasme. C’est l’aller et le retour.

A côté de lui est Georges Lorin, un long déhanché, figure blonde, une illustration de la rive gauche. Il s’appelle encore Cabriol et signe de ce nom les portraits, charges étrusques du moniteur des hydropathes. C’est un artiste, encore incomplet. Il marche dans son rêve et s’en fait un monde à part, d’où il ne voit pas l’autre. Il se placerait aux premiers rangs s’il réalisait tout ce qu’il conçoit et tout ce qu’il dit. Il déteste l’habit noir. Je l’ai vu cependant endosser, quinze soirées de suite, le frac et mettre la cravate blanche pour plaire à une femme de théâtre. Hercule fila aux pieds d’Omphale. Eux, ils endossent, pour une maîtresse, l’habit noir. Ne vaudrait-il pas mieux filer ?

Il est poète et peintre. On peut voir, au Théâtre-Français, dans la loge de Mlle Sarah Bernhardt, une aquarelle de lui illustrant un mien sonnet. Dans le ciel bleu flotte une bulle. Elle est emprisonnée dans une gaze tressée de fils de la Vierge, qui soutient une nacelle faite d’un myosotis. Dedans est la comédienne. Au-dessous s’étend Paris.

Le peintre est l’auteur, pour les paroles et pour la musique, du Bon Diable, la chanson des hydropathes :

Accourez, fils de la peine,

Prêtres de la faim,

L’espérance est notre reine,

Le succès est roi.

Rollinat se lève et monte sur la scène. Il est filleul de George Sand. Son père était avocat ou avoué à Châteauroux, et George Sand en parle dans ses Mémoires.

Son volume de vers est intitulé : Dans les Brandes. Il en a un autre, bien supérieur, en préparation : les Névroses. C’est un malade, un Baudelaire ressuscité, mais affaibli. Il chante les rainettes, les crapauds, les serpents, les vipères, tous les animaux froids ou visqueux qui courent ou se glissent, rampent à travers la campagne aride et déserte ; il chante les roses, mais à demi-effeuillées et le calice pourri. Il a, comme dit un de ses camarades, posé sur ses yeux un binocle de brume, et il voit tout à travers les verres sombres de ce binocle. Comme Baudelaire, qui est son auteur, il est impeccable dans les difficultés prosodiques, qu’il recherche.

Il a mis en musique des sonnets de son maître, et il a posé entre les vers des airs fantastiques, heurtés, saccadés, avec des notes criardes, des airs d’enfer. Il fait sentir parfois le frisson.

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A Rollinat succède Charles Lomon. Il a récité dans le club des Hydropathes, les vers – pas tous – du Marquis de Kénilis avant qu’ils ne fussent dits sur la scène de l’Odéon. C’est l’auteur de Jean Dacier. Il a eu l’heureuse chance d’intéresser à sa fortune Mme Juliette Adam et Coquelin aîné.

J’ai entendu regretter seulement qu’après avoir fait Jean Dacier, il eût refait le même drame en lui donnant le titre de Marquis de Kénilis. Aussi baillait-on, au troisième acte, en se cachant, comme il convient.

C’est à cette première représentation qu’est arrivé un incident fameux. A partir de dix heures, la pièce n’intéressait plus personne, car avait eu lieu une erreur inexplicable, et on avait joué le quatrième acte avant le troisième.

Charles Lomon ne saurait être responsable de cette aventure.

Pendant que Lomon déclame les grandes scènes de sa pièce, Alphonse Allais est dans un coin avec Moynet, Charles Leroy et Jules Jouy.

Moynet est l’auteur d’histoires abracadabrantes, parmi lesquelles un chef-d’œuvre en son genre, l’histoire d’un canard.

Quant à Allais, lorsqu’il est rasé, c’est le sosie de Coquelin cadet. Il a le comique froid, le flegme britannique, il suit les jeunes filles pour embêter les mères.

C’est un faiseur de combles. Il a lancé au moins le tiers de ceux qui sont en circulation, et les sème dans une foule de petits journaux. Je demande pardon d’en citer un, le comble de l’économie :

Coucher sur la paille qu’on voit dans l’œil de son voisin, et se chauffer avec la bûche qu’on a dans le sien.

Quelqu’un ne l’avait pas vu depuis environ six mois :
- Eh bien, qu’est ce que vous faites de nouveau maintenant ?
- Vous le voyez, monsieur, je laisse pousser ma barbe.

Au même instant, un enterrement passait, et Alphonse Allais se découvrait. L’autre s’en étonna, le sachant matérialiste. Il répondit avec gravité, car il tient de Bache :
- Oui, sans doute, mais en y réfléchissant, un mort est toujours un mort.

Au temps de la Revue Réaliste, de MM. Vast-Ricouard, il a voulu publier une autre revue : la Revue Fumiste. A part ses combles, il a fait sérieusement, il y a trois ans, au ministère de la guerre pour faire son volontariat parmi les sergents de ville ou les invalides, au choix du ministre.

Charles Leroy est de pareil acabit. On se souvient peut-être qu’à propos de Barré, de Lebiez et d’une baronne tudesque ridicule, le président de la cour d’assises déplora de voir l’Allemagne mêlée à ce procès. Leroy raconta un crime où l’accusé, six mois avant de la tuer, offrait à sa belle-mère, une demi-douzaine de couteaux à manche d’ivoire avec l’un desquels il devait la frapper. Le président faisait la remarque qu’il était regrettable de voir les éléphants mêlés à cette affaire.

Jules Jouy, malicieux comme ses deux voisins, flanqué de son Pylade, le dessinateur Cohl, se donne, avec son menton pointu, ses moustaches et sa barbiche, un petit air de Rochefort. Il est poète, et a même de l’esprit en prose. Le nom d’Alphonse Karr venant dans la conversation, Gaston Laguerre, très jeune avocat à la cour d’appel et président de la conférence Mole, célèbre le talent de l’illustre polémiste. Jouy l’écoute puis ajoute :
- Maintenant c’est un feu d’artifice dont il ne reste plus que les baguettes.

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Là-bas est un autre groupe. C’est Paul Bourget, Victor Zay, Bataille dit Zapeck.

Zay, qui est du clan de Bourget, de Richepin et des Bouchor, Maurice et Félix, se distingue par une tête à la Duguesclin, un chapeau à haute forme avec un ruban de velours, de riches cravates sur un costume de gommeux. Il a écrit un joli sonnet, intitulé : les Foins. Sapeck est l’ami de Coppée, de Léon Cladel, de Gill, et possède dans sa bibliothèque, superbement reliés, les manuscrits des œuvres de ses amis. Il a fait quelques caricatures dans divers journaux. Il cause en ce moment avec Emile Taboureux qui lui dit :
- En amour, le plus difficile est de savoir déshabiller convenablement une femme. Après, on fait ce qu’on veut.

Bourget écoute vaguement. Il est triste. Ce poète a bien choisi le titre de son premier livre : la Vie inquiète. C’est un souffrant, un nerveux, un poitrinaire, un anxieux. Avec cela c’est un dandy dans ses vers et dans sa tenue, non pas un gommeux, mais le dandy anglais avec goût et sévérité. Il est fils du recteur de l’Académie d’Aix. Une fois, paraît-il, il a songé trois semaines pour le choix d’une cravate s’harmonisant avec la couleur d’un veston. Peu importe d’ailleurs ce détail.

Le second livre de Bourget est un poème parisien : Edel. Il est marqué du parisianisme qui est entre le théâtre des Variétés et la Madeleine, va, d’ici et de là, par les Champs-Elysées et le boulevard Malesherbes, au bois de Boulogne et autour du parc Monceau. Edel est une parisienne venue du Danemark. Un poète a cette jeune fille dans sa vie de jeune homme, et met de l’amour là où elle ne met qu’une fantaisie. On voit cet amour naître et mourir, car l’amour naît et meurt aussi bien qu’une rose. La rose laisse le parfum, l’amour le souvenir, parfois un poème.

Je sais encore un hydropathe, violemment épris, comme Bourget, de modernisme, mais de caractère plus gaulois. C’est Luigi Loir. Il entre au bras de Charles Frémine, tous deux le visage souriant.

Un jeune homme, d’une vingtaine d’années, est sur la scène. Le Bargy, qui a obtenu le second prix de tragédie et le premier prix de comédie au concours du Conservatoire, et que M. Perrin vient d’engager à la Comédie-Française. Il joue avec Paul Mounet, le frère de Mounet-Sully, une scène d’Hernani. Félix Galipaux, qui est aussi un comédien en herbe, leur succède et dit finement, d’après Coquelin cadet, le Hanneton, de Paul Billaud, et Prima, de Grenet-Dancourt. Billaud et Grenet sont jeunes, et encore assez naïfs pour ne pas pouvoir, en entendant les applaudissements, réprimer un sourire joyeux.

Loir et Frémine se sont assis. Frémine est un normand, et un poète, car, je l’ai dit, les poètes sont nombreux au Quartier Latin. Son recueil de vers s’appelle : Floréal. C’est le chantre à la fois moqueur et tendre des Parisiennes. J’ai entendu de sa bouche, un soir, des strophes exquises sur les pommiers. On peut parler de pommes et se souvenir de Paris en parlant des Parisiennes.

Le peintre, son ami, les aime autant que lui, les Eves modernes, et il les saisit, du chapeau coquet au bout du talon, sur ses toiles. Luigi Loir a eu du succès cette année. Son tableau, Un coin de Bercy pendant les inondations, a obtenu une médaille et a été acheté par le Conseil municipal pour être mis à l’Hôtel de Ville. Loir adore Paris avec ses becs de gaz, ses boulevards, ses refuges, ses sergents de ville, ses tramways. Il travaille de façon léchée et délicate, il peint même de grandes surfaces. Son faire est très habile.

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Au milieu de la salle est tout un groupe de poètes. Des poètes toujours. Celui-ci est Louis de Gramont, le fils du comte de Gramont, qui a introduit en France la sextine, celui-là, grand avec la barbe et les cheveux blonds, est Eugène Le Mouël, un rimeur attendri qui vient de faire paraître un volume, Feuilles au vent, chez Lemerre. Un autres est Fernand Icres, élève de l’école des Chartes, poète naturaliste qui chante le Mitron et qui, par quelques vers sur la nature, fait penser à Lucrèce. Le quatrième c’est Jean Floux, épris, comme Frémine, des Parisiennes :

Sait-on si c’est jambe de bois
Le mollet qu’un jupon protège ?

Aussi ne la cache jamais
Et gante-la ta jambe fine
D’un bas blanc qui ne se termine
Que très haut, haut comme tu sais.

Son voisin, garçon élégant, est Georges Rodenbach, accouru au Quartier Latin. Un belge, savez-vous ? Son livre, les Tristesses, est plein de talent et d’une émotion sincère. Un sonnet m’a frappé, et j’en citerai la fin, car rien n’est mieux, pour faire connaître les poètes, que de les citer. Cela leur arrive si rarement :

… Dût mon cœur saigner, j’en vais ouvrir la porte,
Mais toi, femme inconnue et vague que j’attendis,

En entrant, souviens-toi que tout ce cœur est vierge,
Que c’est un temple empli de rêves éclatants,
Et ne t’y conduis pas comme dans une auberge.

Lorsque Rodenbach est descendu de la scène, Tolbecque, le fils, organiste à vingt ans de l’église Sainte-Clotilde, joue sur le violoncelle l’Ave Maria, de Gounod. Ecoute, comme dit le hongrois Szasz Karoly, écoute encore le violon ! Il s’anime, part de rire, s’afflige et pleure. Que, dans ces quatre cordes, il y ait tant de sentiment, cela, on ne peut le comprendre !

Ceux qui applaudissent si fort, sont Harry Alis et Guy Tomel. Ceux là sont des prosateurs. Ils ont publié, en collaboration, un recueil de six nouvelles : Le Revers de la médaille, parmi lesquels deux chefs-d’œuvre : La Femme du collègue et Quinte et Quatorze. Tous deux dirigent un des plus vaillants organes de le jeunesse littéraire : La Revue moderne et naturaliste.

Originaux après Balzac, ils sont de l’école nouvelle, ainsi que Théodore Massiac.

Ils cherchent à convertir Raoul Fauvel, l’impresario d’un théâtre de marionnettes, rue de Seine, d’un guignol parisien. Il fait jouer ses pièces en vers par ses personnages en bois, et les fait se moquer de M. Zola.

Paul Vivien, directeur du Journal des Hydropathes et étudiant en droit, émet son opinion et raille les prétentions bouffes du chef du naturalisme. Il dit à Charles Cros :
- Mon cher ami, la République sera hydropathe ou elle ne sera pas.

Charles Cros incline la tête en signe d’assentiment. L’Académie vient d’accorder à ce jeune, qui a donné des preuves de talent, le prix Juglar. C’est un savant et c’est un poète. Il est l’auteur des monologues que Coquelin cadet dit partout avec son comique ahuri : la Famille Dubois, l’Obsession, l’Homme qui a réussi, l’Homme qui a voyagé, le Bilboquet. Il a écrit un poème magnifique, le Fleuve, illustré d’eaux fortes par Manet, sans parler des bijoux ciselés qu’il a enfermé dans son livre : le Coffret de santal. Il pourrait professer l’hébreu et le sanscrit. Il envoie à l’Académie des sciences des mémoires sur la mécanique cérébrale, fait, à la salle du boulevard des Capucines, des conférences sur l’acoustique et la photographie des couleurs.

J’allais oublier Charles Cros. J’en omets certainement plus d’un autre. Quittons ce club littéraire où se réunissent presque tous ceux qui, dans le quartier des écoles, pensent, travaillent, ont un rêve et une ambition. Parmi ces cinq cent jeunes gens, il y a des talents originaux qui seront plus tard illustres. Quelques-uns, en littérature, en peinture, en sculpture, n’ont pas encore effacé la marque des prédécesseurs. Rollinat, par exemple, rappelle Baudelaire ; Rodenbach rappelle à la fois Lamartine et Coppée. Un autre, Eugène Le Mouël, a tour à tour, l’empreinte de Hugo, de Brizeux, de Musset, de Dickens. C’est le petit nombre qui n’a pas dépouillé les langes intellectuels. Beaucoup portent déjà la marque particulière ; ils sont eux-mêmes, ne relevant d’aucun. Quant aux questions politiques et sociales, le Quartier Latin a une opinion. Mais elle est indépendante, ce qui n’a pas toujours été, de toute direction. Personne ne donne, du dehors, de mot d’ordre ni d’aide pécuniaire.

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J’estime qu’il était bon de préciser cette période de la vie du Quartier Latin. Je ne crois pas pouvoir être contredit. Il y a là, à cette époque, une élite d’intelligences jeunes. Chaque siècle, sur notre terre gauloise, a amené un art et une littérature. Après Rabelais et Montaigne, viennent Corneille et Molière, après ceux-là Voltaire, Diderot, Beaumarchais, puis Musset, Lamartine, Hugo, Quinet, Michelet, Balzac, George Sand. De ceux-là Hugo seul reste debout.

Ce siècle a encore vingt ans avant de faire place à un autre. C’est entre 1779 et 1800 qu’a grandi Napoléon. Lorsque Hugo, le plus tard possible, sera couché dans la tombe, quel est celui qui apparaîtra ? Les vieux s’en vont, et, chaque jour presque, une fosse s’entr’ouvre où les jeunes étendent un homme qui fut leur maître, artiste, écrivain, politicien, orateur. N’est-ce pas l’heure de regarder ceux qui grandissent ?

Quel sera l’art nouveau ? Quelles seront les tendances nouvelles ? Le Quartier Latin est uni pour la trouée, et par un amour du juste et du beau. C’est un nid d’où s’envoleront des milliers d’idées, comme des oiseaux. Laquelle aura les ailes les plus larges et le vol le plus haut ? Toutes partiront de tous côtés, dans tous les coins du ciel. Le personnalisme est le seul système. Que M. Zola ne compte pas sur une école. Il sera isolé quand sa tête se couvrira de cheveux blancs.

La Restauration, la royauté constitutionnelle, ont vu s’épanouir une renaissance. La sève de l’esprit français ne doit pas être épuisée. Quelle sera la littérature et quel sera l’art de la République ? Les divers partis choisissent des poètes. Les uns ont Paul Déroulède ; le Palais-Bourbon a Charles Lomon ; les romantiques ont Gustave Rivet. Quatre drames ont surgi : l’Hetman, Jean Dacier, le Marquis de Kénilis, le Châtiment. La palme est à Déroulède jusqu’ici. Mais ce ne sont que les éclaireurs d’une phalange en marche. Il y a légion derrière, et, dans cette génération qui se lève, se recruteront les hommes du journalisme, du roman, du théâtre, de l’art, de la politique.

Que fait-on pour eux ?

Si ces pages sont longues, que je sois excusé. J’ai voulu montrer ce qu’est à présent le Quartier Latin littéraire où éclosent et d’où sortiront les individualités nouvelles. Les jeunes sont ceux qui rempliront l’avenir, et le feront bon ou mauvais, suivant ce qu’ils seront eux-mêmes. J’ai essayé, à l’avance, dans une foule, de caractériser les chefs de groupe. Plus d’un nom est obscur, et le dénombrement en aurait pu être abrégé. Qu’on pardonne, car il sera curieux, avant dix ans même, de noter ceux qui de cette ombre auront émergé, se seront placés dans la notoriété publique, et peut-être auront des lueurs de gloire.

 

Félicien Champsaur.

 

Remarques de Régis Crosnier :

- 1 - Maurice Rollinat n’est  pas le filleul de George Sand au sens religieux du terme, c’est sa tante Emma Didion qui est sa marraine. George Sand peut être considérée comme sa marraine littéraire.

- 2 - Concernant Maurice Rollinat, la phrase « Son père était avocat ou avoué à Châteauroux, et George Sand en parle dans ses Mémoires. » est similaire au début du deuxième paragraphe de l’article d’Émile Goudeau « L’Hydropathe Rollinat » paru dans le n° 8 du 5 mai 1879 de la revue Les Hydropathes, page 2 : « Il est fils d’un avocat ou avoué de Châteauroux, qui fut le conseiller et l’ami de Georges Sand : elle en parle dans ses Mémoires. ». Ensuite, l’expression « Il a, comme dit un de ses camarades, posé sur ses yeux un binocle de brume, » est extraite du même article et le camarade en question est donc Émile Goudeau.

– 3 – La publication d’un précédent article de Félicien Champsaur dans Le Figaro (vraisemblablement « Une distribution des prix en 1824 » paru dans l’édition du 6 août 1879, page 3) avait soulevé une petite polémique au sein du groupe des Hydropathes comme l’atteste l’article « Une catastrophe » signé Rirenbois, paru dans le journal L’Hydropathe n° 17 du 7 septembre 1879, page 3, car Félicien Champsaur se prétendant « républicain et libre-penseur » avait collaboré avec Le Figaro qui n’est pas de ce courant de pensée.

– 4 – La parution du présent article ne fut par perçue par le groupe des Hydropathes de la même façon puisque nous pouvons lire dans L’Hydropathe n° 19 du 15 octobre 1879, page 4, l’article suivant :

AU FIGARO

Comme président de la Société d’Hydropathes, société purement littéraire, d’où la politique est formellement exclue, j’envoie tous mes remerciements au Figaro pour les quatre colonnes qu’il a consacrées aux Hydropathes.
Et comme rédacteur en chef de notre petit journal je tiens à maintenir que cette malheureuse politique est la seule cause de mal plus entendus regrettables.
Le Figaro a prouvé qu’il ne mentait pas à sa tradition d’esprit en les oubliant.
Les jeunes ne sont déjà pas tellement soutenus qu’ils puissent négliger un pareil appuie.
Merci donc au Figaro.

Emile Goudeau.

Il faut souligner qu’Émile Goudeau avait de bonnes relations avec Le Figaro puisque celui-ci, dans son édition du 17 septembre 1879, page 5, avait publié son poème « La revanche des bêtes et la Revanche des fleurs » avec une présentation de Philippe Gille (« Goudeau » était orthographié « Godeau », erreur rectifiée le 19 septembre en page 1).

Puis le 7 octobre, page 1, dans la rubrique « Échos de Paris », nous pouvons lire l’annonce suivante :

Ce soir, mardi, la salle des Conférences inaugure une nouvelle série de causeries, sous ce titre déjà ancien : Les Jeunes.
M. Emile Goudeau y dira quelques-unes des pièces de son volume : Fleurs de Bitume et la Revanche des Bêtes, que les lecteurs du Figaro ont pu lire dans notre revue bibliographique.

On comprend mieux ainsi ces remerciements et cette mise au point.