Dossier Maurice Rollinat

 

LA VIE DE MAURICE ROLLINAT À FRESSELINES VUE PAR DES AMIS

Portrait de MAurice Rollinat pêcheur d'après Allan Osterlind, par Catherine Réault-Crosnier.

 

Recherche documentaire

non exhaustive, réalisée par Régis Crosnier.

 

Version au 30 mars 2020

 

 

– J. Pierre, Le vrai ROLLINAT (Revue de la Presse), Librairie Léon Vanier éditeur, Paris, 1904, 63 pages

(Page 4) (…)
La première visite que je lui fis, ce fut à Puy-Guillon, en compagnie de mon camarade Joseph Beulay qui a dû en écrire autrefois la relation. Cette entrevue, que nous pensions prolonger une heure à peine, ne prit fin qu’au bout de deux jours passés soit à la promenade, soit à entendre l’incomparable artiste déclamer ses vers magiques, clamer sa musique troublante.

J’en rapportai une impression que de ma vie je n’oublierai jamais, mais qui m’absorba, me prit tout entier durant une semaine.
(…)

 

– Gustave Geffroy, article intitulé « Poète aux champs » paru dans le Supplément littéraire du Figaro du 9 février 1889, pages 22 et 23 (soit les deuxième et troisième du supplément littéraire)

Lire l’article en entier.

 

– Extrait d’une lettre de Claude Monet à Alice Hoschedé datée du 5 avril 1889, publié dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 56 – Année 2017, page 62.

(…)
Naturellement j’ai passé la journée d’hier avec Rollinat, qui m’a chanté et joué du piano tout le temps ; quel artiste extraordinaire ! Vous l’entendrez j’espère un jour et serez surprise et charmée, j’en suis sûr. Du reste, il faut vous attendre à ce que je vous ressasse les oreilles de cet homme étonnant et bon.

Le soir, hier, le curé est venu ainsi qu’un homme cultivateur instruit et intelligent. Il y a eu répétition des cantiques et chants de la première communion et le traditionnel trente et un, thé et galette, afin je vous assure qu’en dehors du travail je n’ai pas le temps de m’ennuyer, mais n’en pense pas moins à vous et souhaite ardemment le jour du retour.
(…)

 

– Extrait d’une lettre de Claude Monet à Alice Hoschedé datée du dimanche 7 avril 1889, publié dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 56 – Année 2017, page 63.

(…)
Du reste hier, Rollinat a répété à l’église et j’y suis allé. C’était superbe et la joie du curé était curieuse, il disait que nulle part il n’y avait de messes chantées comme cela. On devrait déjeuner chez lui ce matin, mais sa vieille servante étant très malade, c’est lui qui viendra dîner ce soir chez Rollinat. Chaque fois qu’il chante c’est un évènement dans le pays et des bourgeois arrivent des environs. Aussi l’auberge est bouleversée aujourd’hui.
(…)

 

– Extrait d’une lettre de Claude Monet à Alice Hoschedé datée du 12 avril 1889, publié dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 56 – Année 2017, page 63.

(…)
Quant à mes soirées, elles se passent très agréablement, je suis toujours enchanté de mes hôtes qui sont très bien pour moi, Rollinat toujours chantant à son piano et par son extraordinaire conversation. En ce moment c’est la confection des chants pour dimanche.
(…)

 

– Lucien Descaves, « Maurice Rollinat par Lucien Descaves », L’Écho de Paris du dimanche 28 juin 1896, pages 1 et 2.

(page 2) (…)
J’ai vu Rollinat chez lui, il y a deux ou trois ans ; je l’ai vu entre ses chiens et sa pêche du jour, entre sa fenêtre ouverte aux bruits du dehors et son piano ouvert aux appels de son âme. Il avait toujours cette voix stridente, inoubliable, qui semble jeter une sonde dans l’Invisible et se quereller avec des fantômes.

Quand il eut fini de chanter, il se leva, prit son attirail de pêche et m’entraîna…

Et j’admirais cet homme, qui avait trouvé le sens de la vie, en se réfugiant dans la nature non plus comme un vieillard dans un hôpital ou comme un désespéré dans la prière, mais en apportant à cette noble et fidèle compagne, pour l’honorer comme il convient, la santé, la vigueur et tous les soins d’un jeune amour.

 

– Gustave Geffroy, article « Maurice Rollinat », Le Journal du 27 juin 1898, pages 1 et 2.

(page 2) (…)
Puis, comme il arrive d’habitude, certains voulurent se reprendre, raillèrent leur émotion, et le poète, qui se communiquait à tous naïvement et librement, s’aperçut qu’il devenait une sorte de « numéro » des soirées artistiques, et que l’on pouvait supposer qu’il jouait une manière de comédie de son art. Rollinat prit alors congé, retourna aux rivières, aux champs, aux ciels de son pays.

Là, il est l’homme simple et l’ami accueillant dont les intentions ne peuvent être falsifiées. Il mène la vie paisible du paysan et du pêcheur, il erre par les chemins creux, suivi de son chien Pistolet, et il apparaît au passant qui l’ignore comme un preneur de barbillons et de truites. Pourtant, il songe encore à d’autres sujets en regardant l’eau, la nuée et le feuillage. Il n’a pas renoncé à l’art, et le voici bientôt qui laisse là sa ligne, et qui reste, assis sur son pliant, à écrire, sur le carnet qu’il a toujours en poche, les strophes et les phrases musicales qui s’éveillent en sa songerie toujours active et inquiète.

Ce libre travail, dans ce grand silence de la nature où l’on entend si bien les voix et les chuchotements des choses, nous a valu ces livres d’une si forte et si profonde rusticité : la Nature, les Apparitions, dont toutes les pages sont véritablement rafraîchies par les souffles de l’espace, imprégnées par les aromes de la terre, des prés, des bois, murmurantes de la coulée de l’eau. Que les animaux, que les êtres humains apparaissent, leur vie est contée avec la même grâce et la même violence de réalité que la vie des pierres, de l’herbe, des éléments. Que la volonté du poète supprime ce décor de nature, qu’il ne veuille plus voir qu’en lui-même pour connaître les mobiles secrets des actions des hommes, il écrira l’Abîme, qui est un des plus beaux, des plus profonds et des plus noirs poèmes écrits sur les sentiments, les passions, les vertus, les vices, les instincts, les hypocrisies de l’humanité.
(…)

 

– Jacques-André Mérys (pseudonyme utilisé par Pierre Blanchon), « Maurice Rollinat chez lui », Journal des débats politiques et littéraires du 4 juillet 1898, page 2.

(…)
Il habite aujourd’hui un peu plus loin sur le plateau, à l’extrémité du bourg de Fresselines, entre la Petite-Creuse et la route. Quittez la rivière, enfoncez-vous sous les bois épais, dans un étroit chemin creux, toujours ruisselant, que le printemps borde d’un fouillis de buissons, de ronces et de fleurs. En quelques pas, vous atteindrez la prairie, entourée de haies odorantes, au bout de laquelle apparaît la maison du poète.

Elle est basse, sans étage, en tous points semblable à celle des paysans de l’endroit, mais un brin coquette, parée de plantes grimpantes et de rosiers cachant la nudité des murs. Devant la barrière qui enclôt la petite cour, une mare où barbotent des canards et s’ébattent des oies ; puis la route et la pleine campagne. Sur le seuil de la porte sommeille Pistolet, le chien préféré du maitre, qui vient au-devant des amis en remuant faiblement la queue, les suit à la promenade avec une gravité comique, comme s’il avait conscience de s’acquitter ainsi des devoirs sacrés de l’hospitalité.

Voici Rollinat lui-même au milieu de ses chiens et de ses chats, tendant sa main loyale au visiteur, l’accueillant de son bon sourire, le tenant aussitôt sous le charme de sa conversation. Causeur merveilleux, illuminant de mots profonds le champ des idées, faisant saillir dans un relief étonnant les mots et les choses, hanté par le fantastique, amoureux du mystère, il est le créateur qui, par la puissance de son imagination, transforme tout ce qu’il touche. Il conte sa dernière pêche à la ligne, et c’est un drame qui vous suspend à ses lèvres ; il décrit une recette de cuisine : l’eau vous vient à la bouche.

Pêcheur et cuisinier, presque autant que poète et que penseur, Rollinat a toutes les originalités. Dans un coin de la salle à manger, – dallée comme tous les appartements, – des paquets de lignes de toutes les tailles, de tous les poids. En face, un râtelier de pipes. Prés de l’âtre, sous le vaste manteau de la cheminée, la gent canine et la gent féline allongées, assises, roulées dans les attitudes les plus variées de leur habituel farniente.

Dans le salon voisin, l’artiste a ses deux pianos, des esquisses et des toiles de ses amis, un beau masque de lui par Ringel, des gravures ou des plâtres représentant Beaudelaire, Edgard Poë, Lamennais, Beethoven, Chopin et, dans la belle saison, des fleurs partout.

Qu’il vous lise de ses vers ou vous joue de sa musique, Maurice RoIlinat est un enchanteur qui vous arrache au monde réel pour vous transporter en plein rêve. Personne plus que lui cependant n’a le sens de la forme et du rythme, la passion de la vérité, l’amour et l’admiration de la nature, l’ardent désir d’être précis, complet, de traduire la réalité sans la transposer. La grandeur et l’unité de son œuvre ne résident-elles pas dans l’éternelle tension de sa volonté vers le mot propre et unique, vers l’expression parfaite qui incarne l’idée sous les traits définitifs qu’elle doit avoir et la rend ainsi sensible à tous les yeux ?

Il faut entendre chanter le poète, quand il s’accompagne au piano, pour connaître la sincérité d’émotion qu’il a mise dans son œuvre. L’étrangeté de la note et du verbe s’accroît de celle de la voix, dont les ressources, le timbre, l’accent sont d’une originalité saisissante. Ceux devant lesquels il a interprété les Yeux morts, l’Aboiement des chiens dans la nuit, la Chanson d’automne, la Chanson de la perdrix grise, tant d’autres mélodies de sa composition, n’oublieront jamais le frisson qu’ont fait passer en eux ces évocations de la nature et du monde intérieur, l’émotion artistique d’une qualité si rare que leur a causée cet effort surhumain pour exprimer l’inexprimable.

Quand le poète est las de jouer, il prend une ligne, un pliant, son sac de pêche, siffle un ou deux de ses chiens, enfonce sur ses longs cheveux noirs un chapeau de paille à larges bords, chausse des sabots pointus comme en portent les gens du pays, serre ses jambes dans des molletières de cuir et dévale par le chemin creux derrière la maison jusqu’à la rivière. C’est là, sous les bois épais, dans son « cabinet de travail », comme il dit, qu’il rêve et qu’il écrit, après avoir tendu ses lignes, attentif au son du grelot avertisseur.

C’est là aussi qu’il vous lit quelquefois ses vers, tourmentant sa moustache d’un doigt nerveux, enfonçant dans vos yeux le regard de ses prunelles bleu pâle qui reflètent la nature vivante et la peuplent par instants de fantastiques visions. L’eau sombre et molle s’alanguit dans l’écluse, coule à peine, vient lécher négligemment les bords où mûrit l’herbe en fleurs. Des saules, des « vergnes » y trempent leur feuillage, l’ombragent de leurs troncs inclinés, vernissent sa surface de vertes colorations. Des fleurs de genêts y jettent un reflet d’or que le vent fait trembloter de rides légères.

Le soir vient dans l’éternel accompagnement des grillons. Le soleil descend derrière les grands bois, étend sur les prés et sur l’eau une nuance rose indéfinissable, dans laquelle se fondent les contours des choses. Voici l’heure de rentrer.

On va lever les lignes : avec quelle émotion ! Quelle joie si la truite, l’anguille ou le barbillon s’y débat dans les dernières secousses de l’agonie !
(…)

 

– Nestor (pseudonyme utilisé par Henry Fouquier), « Une Maison de Poète », L’Écho de Paris du 11 août 1898, page 1.

Lire l’article en entier.

 

– Jacques des Gachons, « Maurice Rollinat », La Vie illustrée n° 27 du 20 avril 1899, page 36.

(…)
Mais une autre année l’ermite de Fresselines nous invita à passer une journée avec lui. Ce fut un beau régal.

D’abord, l’arrivée, par une autre route, mais toujours avec la féerie de la vallée traversée. Puis l’entrée dans la petite maison, au milieu du grondement des chiens du maître du logis. Tout de suite, le déjeuner, un déjeuner de pêche et de chasse : un brochet, des perdrix, un lièvre et des fruits du jardin. Comme convives, deux peintres, le poète et nous. Vous devinez la conversation : la nature et l’art. Puis ce fut une longue promenade aux sites préférés de Rollinat. Nous vîmes les haies fleuries, les chênes ses amis, les coins de la rivière où le pêcheur tend ses cordes, les chemins creux où il s’égare, où il rêve, par où viennent à lui les visions du soir.

Et d’avoir vu le poète au milieu de sa vallée, on ne s’étonne plus que Rollinat dans son dernier volume Paysages et Paysans ait donné l’expression de son nouvel idéal.
(…)

 

– Montal, « Un dimanche à Fresselines », Lemouzi : organe mensuel de l’École limousine félibréenne, n° 45, avril 1899, pages 41 et 42.

(page 41) (…)
Rollinat, parbleu oui ! il était là, à deux pas, à Fresselines, nom plein de fraîcheur et de pureté comme l’air des montagnes de la Creuse. Une visite à Rollinat, rien de plus facile en cours de route, à travers le Limousin. Le train vous laisse à Saint-Sulpice-les-Feuilles ; on prend aux bagages un cheval d’acier et en trois coups de pédale on est à Fresselines.

C’était le matin ; dans un repli de montagne, le soleil jouait avec la buée laissée par la nuit enfuie. Une ombre, à la fois rose et violette, s’épaissait par plaques dans les angles rentrants de la vallée et les chaumes du village se dégageaient en lumineuse saillie.

Une bonne femme était là sur la route :

– M. Rollinat, s’il vous plaît ?

– Le Monsieur qui fait des livres, c’est là-bas, dit-elle, en tendant le bras vers une petite maison de paysan, à flanc de coteau, habillée de rosiers grimpants, de treilles, entourée d’un potager.

– Il doit être à la pêche, ajouta-t-elle, mais il ne va pas tarder à rentrer, car le premier coup de la grand’messe va sonner.

Le premier coup de la grand’messe ! oh joie, c’était dimanche : ne dit-on pas à Paris que Rollinat tient l’orgue à Fresselines. Vous entendez bien que cet orgue est un humble harmonium ; mais quel piquant spectacle de voir le poète-musicien des Névroses accompagner pieusement un Credo de village !

Rollinat est le Cincinnatus de la musique…

Le dernier coup de la messe sonna. La petite église était pleine de paysans en habits de bure et de femmes coiffées de bonnets blancs quand Maurice Rollinat parut sous le porche. Il se signa d’un geste ample, donna l’eau bénite à son voisin et s’avança, très différent de tout ce qui l’entourait, son feutre large à la main, le buste pris dans un veston à la Maupassant. Il découvrait une tête énergique, au teint encore pâli mais déjà hâlé, l’œil brillant sous les sourcils, la moustache courte et rude, les cheveux relevés par devant pour retomber en boucles par derrière.

Le voilà à l’harmonium ; les chants commencent ; il les accompagne et les dirige. Le poète, dominant cette maîtrise rudimentaire, reste recueilli, visiblement pénétré de foi, comme bercé par ces voix rustiques qui sont douces à cet échappé de la fournaise parisienne. Son air grave et reposé donne à songer.

L’office s’achevait quand le poète sortit ; je le rejoignis sur la petite place où les villageois s’attardaient ; la présentation fut bientôt faite. Il m’entraîna chez lui.

– Voyez, ne suis-je pas bien ici ? et il me montra un rez-de-chaussée de quatre pièces, cuisine, salle à manger, chambre à coucher, chambre d’ami : – à votre disposition ! reprit-il, on ne peut me faire un plus grand plaisir que d’accepter mon hospitalité. Mes amis de Paris ne vous l’ont-ils pas dit ? Quelle chance quand ils viennent me relancer à Fresselines ! Je n’en sors guère, Dieu merci…

– Ils laissent au moins d’heureuses traces de leurs visites, répliquai-je, en admirant toute une collection d’objets d’art, de toiles, de dessins dus à des camarades.

(page 42)

– Une partie, m’expliqua-t-il, sont des souvenirs du temps où je comptais parmi les plus illustres hydropathes de la bande, au temps où je fréquentais les Claude Monet, Cézanne, Pissaro… De l’asphalte à la taverne naquirent, vous le savez, mes Névroses, ces fleurs de mes fièvres, cette plainte d’exalté, le soir, après des journées de gratte-papier employées à la mairie de mon arrondissement. J’en ai eu vite assez de cette vie là, malgré mes succès, et me voilà tout entier aux apaisantes solitudes.

Les objets d’art parisien se mêlaient curieusement à de vieux meubles et à des ustensiles achetés dans le pays.

– Je ne suis pas le premier à découvrir Fresselines, continuait-il. Des amis m’avaient précédé sur les bords touffus et pittoresques de la Petite-Creuse. Vous verrez s’il en vaut la peine. Les artistes avaient accouru : à cette heure, je crois, Alluaud se plonge encore dans sa peinture, non loin d’ici, à Crozant. Il y a là des ruines étranges. Mais du château abattu à ma chaumière, aux alentours, dans le canton, plane encore l’ombre de George Sand. La bonne dame de Nohant a poussé jusque là ses excursions campagnardes. Moi-même, en passant par Paris, je viens du Berry, ma province natale qui est toute voisine.

Et pendant ces explications, mon hôte s’intriguait de me faire déjeuner. Je fus tout étonné que lui, d’allure si simple, se mît à confectionner, avec toutes sortes de raffinements, un régal de gourmets. Les pieds sur de grands landiers, entouré de plusieurs chats et chiens, ses inséparables, tisonnant le feu, il surveillait sa cuisine avec amour : c’est, paraît-il, sa coquetterie de faire savourer des mets succulents à ses invités. Au dessert, sa verve s’alluma : une fusée de loquacité, partant comme mousse de champagne, avec une gaieté folle un peu intarissable et un comique irrésistible.

Je l’attirai sur le terrain de la poésie, pour solliciter de lui quelques vers.

– Puisque vous en voulez, tenez, dit-il, je vais vous en écrire. Je n’ai pas l’habitude de me fixer à une table de travail. C’est assez d’être obligé de s’y accouder pour coucher sur le papier l’œuvre que je geste dehors. Rien ne me vaut la vie en plein air : quel martyre quand je dois me renfermer pour passer les mauvaises journées ou les soirées !

Et il m’eût vite tracé quelques lignes…..

– Ca se chante ? fis-je.

– Comment donc ! Et il se mit à un piano qu’il me découvrit. D’une belle voix, mâle et bien timbrée, il déroula une mélodie très simple, très pure, mais d’un caractère très accentué. Ce n’était pas du « déjà entendu », oh non ! Il me rappela, un peu adoucies, les sauvages inspirations dont il a, avec des airs, doublé ses pièces, tragiques ou mélancoliques, produits naturels du cours de ses idées tristes.

J’étais sous cette impression lorsque entrèrent trois indigènes de l’endroit.

– Monsieur Rollinat, je voudrais de vous un petit service, rien qu’un conseil, insinua le premier d’entr’eux.

– A votre gré, mon brave, lui dit aimablement le poète. Vous allez toujours accepter quelque chose.

Je sus, par la suite, qu’il s’agissait d’affaires de famille dont on le faisait arbitre. Il était coutumier du fait, sans parler des nombreuses charités qu’il sait discrètement répandre. Le second visiteur, d’aspect plus bourgeois, un conseiller municipal, venait le prier de présider la distribution des prix à l’école communale des filles : les corps constitués sont fiers de le compter dans la commune. Le troisième, enfin, voulait qu’il assistât à une noce. Il ne sait guère se dérober à ces fêtes villageoises où on ne l’oublie jamais. Jugez donc de l’enchantement de ces paysans, qui restent bouches bées quand, à leurs prières, il chante de ses vers aux banquets ! Ainsi s’explique la franche popularité et l’estime dont il jouit.

– Si nous allions faire un tour de pêche, me dit-il, que je vous fasse au moins goûter tous les plaisirs de Fresselines.

Et nous suivîmes les sous-bois qui longent la Petite Creuse, si propices aux rêveries du poète. Pendant qu’il jetait son fil de crin à l’eau, je songeais combien de ce paisible pêcheur l’âme d’artiste s’identifiait avec son agreste milieu ; combien il s’était imprégné dans ses beaux livres, la Nature et les Brandes, de ce charmant coin de la Marche limousine.

Rollinat fit bientôt une ample levée de poissons. Et ce fut avec une enfantine joie qu’il me montra, dans son panier, cette capture.

Et rejetant à la rivière le menu fretin, vivant encore, – tout de même, ajouta-t-il avec une sensiblerie bien féminine, ça me peine de faire souffrir une bête quelle qu’elle soit, utile ou nuisible. Le rouge me monte au visage, à l’idée que je tue. Cet être ne s’est pas fait tout seul, et nous ignorons sa destinée.

Le soir à notre rentrée, grisé par le grand air, l’air pur et balsamique tamisé par les brandes, je m’étais renversé sur une chaise en bascule, somnolent, une cigarette aux lèvres, j’avais encore, l’oreille me chantant, les vers que mon hôte avait fait vibrer dans l’après-midi avec un art aussi original que sincère.

Rien n’est plus curieux de considérer chez cet ex-hydrophate, nerveux à l’excès, qui ne peut tenir en place de son siège au piano, cet ex-parisien volontairement enlimousiné, passer des soirées entières à enfiler des hameçons et des heures à chercher une note, un mot… la note expressive, le mot juste !

 

Remarques de Régis Crosnier :

– 1 – Montal (1837 – 1903) est un pseudonyme utilisé par un acteur (cf. http://data.bnf.fr/14653046/montal/). Georges D’Heylli dans son Dictionnaire des pseudonymes (Dentu et Cie éditeurs, Paris, 1887, 561 pages) indique page 298 : « Montal : Acteur des théâtres de drame, né Boulairon ». Il a joué notamment dans Le prêtre, drame en cinq actes de Charles Buet, créé au Théâtre de la Porte Saint-Martin le 28 mai 1881 (source BNF).

– 2 – Ce texte a été publié par Louis Bachelier dans le Bulletin de la Société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 15 de décembre 1976, pages 16 à 19, avec la remarque suivante à propos de la phrase « Le train vous laisse à Saint-Sulpice-les-Feuilles » : « Il s’agit de Saint-Sébastien (Creuse), Gare du P.-O., et non de Saint-Sulpice-les-Feuilles, chef lieu de canton de la Haute-Vienne (Note de L. Bachelier). ».

 

– Adolphe Brisson, « Maurice Rollinat, Pêcheur de truites », Le Temps du 25 octobre 1899, page 2.

(…)
– Quelle agréable surprise !

Rollinat me tend les mains. Il s’occupe à ratisser l’unique allée de son jardinet avant de partir pour la promenade. Il est vêtu d’une culotte et d’une veste en drap bleu ; des guêtres de chasseur, étroitement lacées, lui serrent les jambes. Un chapeau de feutre aux larges ailes, abrite son visage contre les pluies d’hiver et les ardeurs estivales. Cet accoutrement lui imprime une allure, mi-barbare, mi-rustique, mi-montmartroise des plus savoureuses. Rollinat ressemble à la fois à Aristide Bruant, à Robinson Crusoé et à Bas-de-Cuir…

– Ma foi ! vous tombez à pic !… J’ai pris hier une friture dont vous vous régalerez. Nous avons le temps de faire un tour, tandis qu’on met le couvert.

Il a saisi son gourdin, bâton noueux coupé dans les bois du voisinage. Et déjà il arpente la grand’rue de Fresselines. Son pied, vigoureux et ferme, y résonne. Je le suis de mon pas plus discret et moins assuré de citadin. Et il exalte, en termes dithyrambiques, les splendeurs de son pays. Il me dit le charme de la rivière, aux eaux de velours, aux remous perfides où file la truite, où frétille le goujon ; la grâce de ses rives verdoyantes, des ponts vermoulus qui les relient, des moulins qui y sont blottis comme des nids dans les feuilles. Nous dominons les deux vallées de la grande et de la petite Creuse, dont les rubans d’argent se rejoignent. Devant nous se dressent les tours blanches du château de Puyguillon, que soutiennent dans les airs des blocs de rochers cyclopéens. Le spectacle est magnifique ; le poète ne se lasse pas de l’admirer ; et quoique ses yeux en possèdent tous les détails, il goûte un nouveau plaisir à me les décrire.

– Distinguez-vous là-bas, cette cabane, au milieu des arbres ? Je l’ai d’abord habitée. J’y ai composé mon volume des Apparitions. Puis, la trop grande humidité et la menace des rhumatismes m’ont contraint de regagner le sommet du coteau. Mais je redescends chaque mois dans ce vallon. C’est le lieu que je préfère entre tous. Je remonte le cours du torrent. A cinq cents mètres d’ici je trouve la solitude, le désert ; je suis loin des hommes, loin du monde, seul avec la nature ; je me couche dans les herbes je place mes lignes ; je tire de ma poche un crayon et un carnet ; je pense, je rêve, je jette des idées et des rimes sur le papier.

D’un geste immense, il embrasse l’horizon, les cîmes et les plaines, les pâturages et les forêts :

– Est-il rien de plus beau ? Et cette beauté est à ma mesure. Les Alpes et les Pyrénées m’oppressent, l’Océan m’écrase. Ce coin de paysage m’est un délice ; j’y suis chez moi ; je le comprends et il me pénètre ; il est assez large pour m’ouvrir l’imagination et assez intime pour ne pas l’effaroucher. J’aime tout ce qu’il renferme, les bêtes et les gens, les bœufs et les laboureurs. Les buissons des sentiers me sourient quand je chemine et les cailloux de la route sont mes amis.
(…)

 

– Gustave Geffroy, « Maurice Rollinat (1846-1903) », Revue universelle n° 99 du 1er décembre 1903, pages 617 à 626.

(page 624) (…)
J’ai entendu le poète dans la petite église de Fresselines, où le conviait l’excellent curé, l’abbé Daure, devenu son ami et l’ami de ses amis ; je l’ai entendu chanter des airs glorieux et simples composés pour cette nuit de Noël. Il chantait, et Louis Mullem tenait l’harmonium, et je puis dire l’attention haletante de la foule paysanne au-dessus de laquelle planait cette voix dominatrice.
(…)

Tous ceux qui ont passé par la petite maison de Fresselines garderont fidèlement le souvenir des hôtes qui les ont accueillis. Maurice Rollinat est pour jusqu’à la fin dans leur mémoire, avec la gaieté, l’inattendu, l’éloquence haute et la cocasserie extraordinaire de sa conversation lorsqu’il présidait la table du déjeuner et du dîner, servant à la fois convives, (page 625) ses chiens, ses chats et le petit cheval qui passait la tête par la fenêtre et parfois entrait, lui aussi, dans la salle à manger. Il faisait alors l’effet d’un Robinson qui aurait reçu des visites dans son île. Au dehors, si l’on était seul avec lui, par les chemins qui descendent vers la rivière, c’était la conversation la plus douce, la plus confidente, la plus intelligente et aussi la plus prévenante, discrètement désireuse de savoir votre vie, votre santé, vos travaux, abondante en conseils et toujours se terminant, comme toutes ses lettres, par : « Revenez ici, vous y serez libre, vous y serez bien. » Il s’arrêtait parfois, tirait un petit carnet de sa poche, vous lisait les vers qu’il avait composés, les observations, les pensées qu’il avait notées. L’après-midi se passait, ainsi, en marches, en causeries, en pêches. Le soir, et très avant dans la nuit, c’était la fête de la musique, Rollinat au piano, un être magnifique, passant et vous faisant passer par toutes les violences et toutes les douceurs, un artiste frissonnant et extasié dont la voix tour à tour terrible, angélique, aérienne s’en allait, par les nuits d’été, dans le grand silence de la campagne, le grand silence où l’on entendait aussi parfois le bruit de la Creuse passant sur ses rochers, comme les flots de la mer se retirant sur les galets du rivage.
(…)

 

– Lucien Descaves, « L’évadé », Le Journal, 1er novembre 1903, page 1.

(…) Quelques années après, quand j’allai le voir à Fresselines, il était guéri de Paris, radicalement guéri.

Je passai là une semaine inoubliable. Chaque jour, Rollinat sifflait ses chiens, la Margot, Pistolet et Petit-Loup, et s’en allait à la pêche, pêche à la truite, au brochet, à l’anguille… ou aux rimes. Car il ne travaillait qu’en plein air. Capable de longues stations, dans l’attente du poisson, aux bords de la Creuse, il n’avait jamais pu s’astreindre à noircir du papier, le derrière sur une chaise, entre quatre murs. La ligne du pêcheur était moins lourde à sa main qu’une plume.

Au retour, je le guettais, et il ne m’était pas bien difficile d’obtenir de lui qu’il me récitât un de ses derniers poèmes ou qu’il ma chantât celles de ses compositions que j’aimais le mieux. J’eus ainsi la primeur de cet admirable morceau des Apparitions : l’ensevelisseuse. Aux murs de la maison rustique, simplement blanchis à la chaux, veillaient les portraits de Baudelaire, d’Edgard Poë et de Lamennais, au-dessus de la reproduction de La Morte, de Decamps.

Mais dans la chambre de Rollinat, une autre figure, étrange celle-là, était bien faite pour entretenir ses hallucinations. C’était le portrait d’une jeune femme, belle, parée pour le bal, et dont le demi-sourire s’appuyait sur vous avec une insistance à la fin insupportable. Moi qui ne cultive point, comme faisait Rollinat, l’inquiétude et le frisson, je sais bien que j’aurais immédiatement enlevé de ma chambre à coucher, cette « dame peinte » aux yeux de fantôme…

Rollinat excellait à traduire, à mimer, à jouer l’effroi que lui causaient des impressions de ce genre. L’aboiement des chiens dans la nuit, auquel répondaient les grognements de ses chiens, au pied de son lit, était un drame dont il tirait des effets surprenants.
(…)

 

– Jacques-André Mérys (pseudonyme utilisé par Pierre Blanchon), « Maurice Rollinat intime », Journal des débats politiques et littéraires, 3 novembre 1903, page 1.

(…)
Ceux qui l’ont connu dans les dernières années de sa vie revoient toujours son sourire affectueux, ses beaux yeux tristes, ses deux mains tendues au devant de l’ami qu’il accueillait. La maisonnette sans étage dans laquelle il s’était retiré à Fresselines, ouvre, à l’écart, sur le bord de la route ses fenêtres à volets verts. La glycine et les rosiers grimpants la fleurissent. Une rustique palissade de bois en défend les abords contre le chemineau qui passe. Par les beaux jours d’été, on y déjeunait la porte ouverte, le regard posé sur la mare à demi-desséchée où barbotaient les canards, sur la chaussée vibrante de soleil, sur le vaste plateau de champs et de bois, jusqu’à l’horizon bleu des collines lointaines – tout un paysage délicieusement calme. Derrière la maison, un pré bordé de grands arbres. Plus bas, la vallée où la Petite-Creuse, sous le berceau des vergnes, endort ses eaux dans une écluse lente et profonde.

Quel coin pour un poète ! – C’est là que vingt ans il a vécu auprès de la compagne qu’il lui fallait, de celle dont l’intelligent dévouement le faisait vivre et dont la mort devait le tuer. Quelle bonne hospitalité vous attendait dans cette maison de La Pouge aujourd’hui close et muette, elle aussi ! Au premier aboiement de ses chiens, Rollinat accourait sur le seuil de la porte, vêtu de son vieil habit de velours, les pieds chaussés de sabots de bois à pointes relevées, claquant sonores sur les dalles des appartements. On entrait. Dans le bric-à-brac de ce pauvre logis il y avait de tout : de belles toiles et des esquisses saisissantes du peintre Detroy, l’admirable masque de Beethoven, la fine tête de Chopin, des évocations de Lamennais et de Baudelaire, d’étranges dessins inspirés d’Edgard Poë, le buste de Rollinat, par Injalbert, calme et froid, la superbe aquarelle, tête expressive d’une sauvage énergie, où Gaston Béthune l’a représenté chantant, – et aussi deux pianos, des étoffes fanées, des tapis élimés sur les pierres inégales du sol, un râtelier de pipes dans un coin, ailleurs un assortiment de lignes à rendre jaloux le quai de la Mégisserie tout entier, partout enfin des chiens, des chats, allongés, roulés, pelotonnés, ronflants. Maurice Rollinat vivait là en paysan. Il avait la passion de la pêche. Nous partions vers trois ou quatre heures du soir, le pliant sous le bras, chargés de lignes, de sacs, de grelots avertisseurs, munis de vers de terre pour appâter. Nous nous enfoncions entre les talus des chemins creux, parmi les jacinthes et les stellaires. Un bâton à la main, se dandinant de sa démarche élastique et pliante, il causait, gesticulait, le chapeau mou enfoncé jusqu’aux yeux. Il se hâtait, plein d’espérance. On s’arrêtait sur le bord de la Petite-Creuse dans ce qu’il appelait son cabinet de travail, on allait jusqu’au moulin de Puyguillon ou jusqu’aux Eaux-Semblantes. Les lignes posées, on s’installait dans l’herbe molle devant ce tranquille paysage de bois, de rochers, d’eau courante, et on causait.
(…)

Très fraternel avec les gens du pays, « Monsieur Maurice » comme ils disaient, était aimé de tous à Fresselines. Sa maison s’ouvrait à toutes les infortunes ; on y recommandait en haut lieu le candidat facteur ou l’apprenti cantonnier ; on y savait extraire une épine, panser une plaie, donner un bon conseil. La bonté, voilà ce qui rayonnait de ce cœur généreux. (…)

 

– Albert Chantrier, « Souvenirs de Fresselines », Revue du Berry du 15 mars 1904, pages 73 à 85.

(page 77) (…)
Dun-le-Palleteau. Enfin… !

Une voiture, l’air vaguement calèche exécuta devant la gare une courbe des plus adroites et vint s’arrêter devant moi.

« C’est y vous qu’allez chez m’sieu Rollinat ? me crie le conducteur.

– Oui !

– Et ben montez. »

Nous roulons, roulons, traversons de tout petits hameaux, descendons, montons.

« C’est bientôt chez m’ssieu Maurice, » me dit mon conducteur.

En effet, nous apercevons la petite maison au toit rouge petit refuge bien simple, bien humble, perdu dans ce coin lointain et trop ignoré de la Creuse. Au bruit la porte s’ouvre, Rollinat vient à grands pas au-devant de nous sur la route en me tendant sa large main si franchement cordiale.

Ce n’est plus le Rollinat du portrait qui figure dans Les Nécroses, non, sa moustache est maintenant grisonnante, la figure plus émaciée.

Nous entrons dans le castel, sa compagne souriante, me souhaite la bienvenue.

Ils me conduisent tous les deux dans la chambre que je dois occuper pendant mon séjour, chambre paysanne, solivée au plafond, tendue de rouge, tout ce qu’on peut désirer s’y trouve, la main de Madame Cécile avait passé. Elle donne sur le pré, derrière la maison, et communique avec le cabinet de travail-salon.

Pendant que je déballai mes bibelots, nous causâmes.

Quelle sympathie immédiate dégageait cet apôtre de la solitude et de la terreur. En un quart d’heure nous étions une paire d’amis. Je le questionnai sur ses travaux, sur sa chère passion. La musique.

Je le priai de me chanter quelque chose.

Ses doigts plaquèrent d’indécises harmonies, puis quittant sa cigarette et la posant soigneusement à l’extrémité du cla-(page 78)vier il ajouta : « Je vais vous chanter : Harmonie du soir, une poésie de Baudelaire que j’ai musiqué. »

Je m’installai bien en face de lui dans le fauteuil qui était près du piano, et il commença :

Voici venir les temps, où vibrant sur sa tige.

Je restais étonné, ému, rêveur, la mélodie large en était fort belle, cette voix brisée, qui semblait vouloir surmonter un sanglot, ou farouche et rugueuse mordant comme un acide, m’avait totalement emballé.

Il m’en chanta, une, deux, trois, j’écoutais sans oser l’interrompre, anxieusement attiré par ce charme spécial, nouveau ; mais on vint heurter l’huis, c’était l’heure du repas.

Il y avait quatre convives qui attendaient le poète (car dans la solitude Rollinat avait toujours une demi-douzaine d’invités d’un bout de l’année à l’autre).

Après les présentations pas cérémonieuses (à la bonne heure) on se mit à table.

Notre hôte en occupait le bout, tournant le dos à la haute cheminée, aux lourds chenêts de fer.

Quelle gaieté, fallait le voir saupoudrant le repas d’anecdotes, de faits, d’histoires outrageusement exagérées, puis, lorsque son verbe si imagé, et son geste n’étaient plus (à son idée) suffisamment descriptifs, il se levait de table et mimait en racontant son histoire.

Que de fous rires il savait déchaîner !

Son cerveau était meublé de souvenirs, sa mémoire était merveilleusement exercée, il sautait de Victor Hugo à Pierre Dupont du Contrat social aux Méditations de Lamartine, de Baudelaire à Verlaine, toujours avec des citations, des sonnets, des alinéas entiers.

Au début du repas, une brave et digne servante qui répondait au nom facile de : Madame Tonnau, apportait le plat de résistance, puis respectueusement reculée d’un pas, attendait si le maître dans le flux de son habituelle loquacité oubliait de lui dire : « C’est très bon Mame Tonnau ! »

La brave vieille s’enfuyait en sanglotant dans sa cuisine, (page 79) s’accusant d’avoir raté le déjeuner de M’ssieu Maurice ; c’était tout une histoire pour arrêter son épanchement lacrymal.
(…)

(page 80) (…)
Après le travail nous descendions aux bords de la Creuse escortés par l’exubérance bruyante de ses trois chiens.

Paf le doux renfrogné.

Topsey le matamore et Puck le coureur follet ainsi qu’il les dénommait.

(page 81)

Tout en flânochant le long des tentes, il me récitait des vers dans ce décor tout emmélancolisé par l’approche du couchant. Et lorsque le jour s’éloignait de la terre à petits pas silencieux, rendant diffuses les crêtes lointaines et plus odorant le chemin, nous revenions par la route la plus longue.

Que d’histoires sont disparues avec lui.

Le grand Nuret, de Châteauroux, Cabaner, le pianiste Cibié, etc.

Les bonnes promenades que nous avons faites ensemble et nos parties de pêche à : Chante Milan, les Roches [qu’il appelait Sarah Bernhardt à cause d’une vague ressemblance avec un profil de rocher], ses eaux tremblantes, Puy-Guillon. Et, le paysan qui l’accostait sur le chemin : « M’ssieu Maurice j’ai la fieuve (sic) j’suis pas bien, Madame Cécile est là ?

– Oui répondait-il. Cours, elle va te guérir. »

Car Madame Cécile était le médecin de bien des pauvres bougres, faisant elle-même les pansements, donnant les médicaments et les drogues.

C’était l’âme bienfaisante de Fresselines, toujours souriante et vive avec ses petits sabots vernis.

Et nos parties de pèche, les lignes de fond, qu’il plantait çà et là le long de la rive, avec un soin et une recherche sans égal.

Puis en attendant, il arpentait le terrain, scandant des alexandrins par de grands gestes, façon de travailler qu’il affectionnait tout particulièrement et qui faisait dire aux habitants : « V’la M’ssieu Maurice qui plaide (sic). » Avec le bout de ma longue ligne, lorsqu’il tournait le dos, je secouais violemment le grelot le plus proche, et me remettais hypocritement dans l’attitude du contemplatif pêcheur de goujons.

Alors Rollinat arrivait en courant, remontait le moulinet, et, s’apercevait facilement au bout de quelques mètres qu’il n’y avait rien au bout.

Anathèmes et malédictions tombaient drues sur la gent Murénidéenne.

D’autres fois vautrés tous les deux dans l’herbe, nous causions de Paris, des Hydropathes, du Chat Noir, des camarades (page 82) Bonnaud, Montoya, Numa Blès, Ferny, des boulevards parisiens.

Alors, mu comme par un ressort, il se dressait et me désignant la petite Creuse qui roulait paisiblement ses minuscules et chantantes petites vagues il s’écriait :

« Est-ce que ce bruit-là ne vaut pas celui du boulevard des Italiens, » et ma foi, j’étais forcé d’en convenir.

Lorsque nous avions travaillé trop tard, nous sortions après dîner.

Les crapauds sautaient lourdement sur la route sombre, et les grillons dans l’herbe mêlaient leur strident petit ricanement à la note mélodieusement douloureuse du crapaud.

Ces nuits étaient propices à la verve du poète musicien.

En traversant le bourg silencieux de Fresselines, où des chiens dont nos pas dérangeaient le repos, se répondaient de loin en loin… d’échos en échos. (Rollinat appelait ça le téléphone canin) : tout cela devenait le cadre d’apparitions fantômatiques.

Les angles des murs se mouvaient, la mare semblait chuchoter dans l’ombre, le vieil arbre recroquevillé devenait un squelette levant des bras menaçants, l’ombre de la charrette laissée devant la maison cachait aussi quelque chose, tout était pour lui d’anormales apparitions.

Il avait pour ces petites promenades nocturnes un choix de poésies adéquates à la circonstance, et je l’avoue lorsque nous rentrions, je n’en étais pas du tout fâché, j’avais la tête bourrée de vers sonores, et chaque encoignure me découvrait une figure grimaçante de gnome.

Un soir près de l’Eglise de Fresselines, il me déclama comme lui seul savait le faire, une pièce de vers intitulée : Les treizes rêves que je ne saurais trop recommander aux personnes impressionnables.

 

– Henri Focillon, « Un solitaire : Maurice Rollinat », Les Arts de la Vie de février 1905, pages 108 à 112.

(page 112) (…) Ainsi j’ai connu ce terrible évocateur, resté le charmant et bon Rollinat, dans sa maisonnette campagnarde de Fresselines. Avec Gustave Geffroy, Victor Focillon, Léon Detroy, j’y ai passé des heures inoubliables. La verve expressive du poète retraçait sans tristesse l’histoire de son temps et la sienne propre. La province balzacienne, effrayante et grotesque, revivait, animée par son génie comique. Il nous disait ses fringales de lecture et ses préférences, qui étaient pour le bon roman populaire où la masse des faits empêche de réfléchir, ses conversations du soir en hiver avec le curé du village, ses soucis d’art et de pensée qu’il notait dans ses promenades solitaires sur des carnets, avec ses poèmes ; il réveillait pour nous le piano d’où son intuition de créateur avait fait sortir tant de belles et mystérieuses musiques. Bercés par la chimère des sons, voyageurs de Baudelaire vers des pays d’ombre et de volupté, il nous entraînait avec lui. Puis la vivacité de ses souvenirs faisait paraître à nos yeux ses amis de lettres, disparus, oubliés, tous les intermédiaires originaux du romantisme et de la poésie d’à-présent ; il contait sa découverte enthousiaste de Tristan Corbière, qu’on admire si fort aujourd’hui en Jules Laforgue. Enviant sa sagesse, nous nous étonnions de ce passé, qu’il ne regrettait point, de son présent, qu’il avait su faire plaisant et modéré, hôte prévenant, soigneux de sa maisonnée, paysan qui aimait ses bêtes et son terroir.
(…)

 

– Charles Gabillaud
Berry Historique
(1928), texte repris dans le Bulletin de la Société « Les Amis de Maurice Rollinat » n° 32 – Année 1993, pages 46 à 49, sous le titre « Notes de Charles Gabillaud sur Maurice Rollinat ».

(…)
Un an plus tôt, presque jour pour jour [c’est-à-dire fin octobre 1902], Mme Gabillaud et moi avions eu l’honneur d’être reçus à « la Pouge ». Le jour, Maurice Rollinat nous conduisait en ses coins préférés, à ses coups de pêche à la truite, et aussi aux rochers sur lesquels il eût voulu reposer, dominant la vallée profonde, comme Châteaubriant domine la mer !… Le soir, il nous déclamait ses vers comme jamais personne ne les déclamera, chantait ses chansons inimitablement, tout en « massacrant » son piano, crinière emmêlée, front ruisselant et yeux enfiévrés. Puis levé sur la dernière note, il tendait ses grands bras osseux et ses pauvres mains déjà décharnées vers nous qui l’écoutions haletants, avec un bon sourire, comme pour nous rassurer.
(…)

 

– Armand Dayot, « Trois déjeuners… chez Renan, Théodore de Banville, Rollinat », Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques du 1er octobre 1932, page 7.

(…)
Pendant de longues années, avant que la mort ne l’emportât si tragiquement, Rollinat procura de bien douces émotions aux habitants de Fresselines, petit bourg de la Creuse, où le poëte s’était réfugié et dont le brave curé, l’abbé Daure, fut son fidèle compagnon de pêche et son meilleur ami.

Aux offices du dimanche, Rollinat tenait l’harmonium de l’église villageoise et, s’accompagnant tant bien que mal de cet instrument médiocre, chantait aux fidèles attendris les Blanchisseuses du Paradis, l’Ame des fougères, l’Invitation au voyage… Heureux habitants de Fresselines !

Rollinat cultivait l’art de la pêche à la truite avec la même passion et la même habileté que celui de la strophe, et son génie d’invention comme cuisinier se manifestait aussi avec éclat dans la fabrication très compliquée de certains plats, auxquels il semblait, d’ailleurs, attacher plus de prix qu’aux meilleurs de ses poëmes, surtout à l’heure d’un bon déjeuner

Quand le soleil rit dans les coins.

C’est pendant l’une de ces agapes printanières que j’assistai, en compagnie de Claude Monet, de Gustave Geffroy, et, si mon souvenir est fidèle, de Maurice Hamel, au plus désopilant et au plus émouvant des spectacles.

Notre cher amphitryon, le soleil aidant, et aussi le bon vin de Touraine, venait de se livrer à quelques propos rabelaisiens, que Martin Luther eût sans doute appréciés, mais qui mirent hors de lui ce brave abbé Daure, d’habitude cependant fort indulgent pour son vieil ami. Mais, cette fois, il se leva brusquement, en jetant sa serviette sur la table, et, malgré tous nos efforts, il avait déjà pris sa canne et se disposait à nous quitter, lorsque Rollinat, bondissant vers son vieux piano, attaqua de sa voix merveilleuse, inclassable, voix éteinte, hélas ! avant l’invention du gramophone, le Parce Domine… avec une puissance d’expression telle que l’abbé Daure, vaincu et charmé, se jeta sur le poëte en le pressant dans ses bras, pendant que nous répétions en chœur le superbe chant de miséricorde.

Puis, ce fut presque religieusement, ce moment d’émotion passé, que nous vidâmes une nouvelle bouteille.

 

Remarque de Régis Crosnier : Même si Maurice Rollinat était très ami avec l’abbé Daure, curé de Fresselines, il est peu vraisemblable qu’il ait chanté ses propres poèmes dans l’église.

 

– Lucien Descaves, « Maurice Rollinat, personnage fantastique », Candide du 17 mai 1939, page 7.

(…) Quelques amis d’autrefois – je fus du nombre – iront le voir, l’été, ou bien réveillonner à « La Pouge », entendre dans l’église du village la messe de minuit dite par le bon curé Daure, avec Rollinat à l’harmonium. Il n’a plus désormais qu’une inspiratrice, la Nature, à laquelle tous ses livres seront implicitement dédiés.

C’est là que j’ai vécu, pendant huit jours, entre sa compagne et lui ; là que je l’ai vu au milieu des paysans et, délégué cantonal, recevoir sagement l’élève et ses parents. Je l’ai accompagné à la pêche ; je l’ai vu poser sa ligne pour saisir au vol une impression, écrire un vers, épingler un sujet de conte, sur des petits carnets de poche en ma possession. N’ai-je pas, cette année-là, rapporté de mon voyage un chien de sa chienne, Pistolet, qui me fut, d’ailleurs, bientôt volé !

De ce séjour à Fresselines, dans la petite maison rustique isolée que je n’ai pas reconnue, il y a deux ans, quand ses traits profanés eurent cessé de se refléter dans le miroir ébréché d’une eau morte ; de ce séjour, dis-je, je ne conserve plus, mais fulgurant, que le souvenir du poète retrouvant au piano, à la tombée du jour, des accents d’autrefois, non pas pour faire voler en éclats à mes oreilles les apparitions macabres et spectrales qui avaient séduit ses premiers admirateurs, mais pour en acquérir de nouveaux dans un autre domaine.
(…)

 

 

(NB : Ne figurent pas dans cette recherche les travaux des biographes de Maurice Rollinat comme Émile Vinchon, Hugues Lapaire ou Régis Miannay.)