Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT ET LA MUSIQUE

Portrait de Maurice Rollinat au piano par Catherine Réault-Crosnier.

 

Recherche documentaire

non exhaustive, réalisée par Régis Crosnier.

 

Opinions de Maurice Rollinat sur la musique et les musiciens exprimées dans sa correspondance et dans ses textes en prose

 

Version au 16 août 2019

 

I – Dans sa correspondance

– Lettre de Maurice Rollinat à Raoul Lafagette, datée du 15 mai 1871 (collection particulière).

(…)
Et puis, la musique apporte aux malheureux l’opium de son harmonie : celui qui jouit, peut rire avec elle ; celui qui souffre peut pleurer dans ses bras au bercement grave de ses andantes mélancoliques. Trouver dans une mélodie un cri d’angoisse intime qui réponde à celui de sa propre douleur, c’est combler le vide de sa solitude par un écho fraternel.

Les sanglots de Beethoven, les hallucinations douloureuses de Weber, les plaintes étranges de Donizetti, toutes ces élégies musicales si monotones pour les heureux du monde, font ruisseler dans les cœurs tristes une source intarissable d’émotions consolantes. Je cultiverai donc avec reconnaissance l’étude littéraire, et l’art musical. Dégouté jusqu’à la nausée, des réjouissances mondaines, peu amateur de la gymnastique du corps et des exercices matériels, je donnerai tous mes loisirs à la poésie que je courtise humblement, et j’épancherai sur mon piano le trop plein de ma musique intérieure.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à un ami (Joseph de Brettes), datée du 30 mai 1871.
Publiée dans Le Figaro du samedi 8 février 1930, pages 5 et 6, dans l’article « La jeunesse fiévreuse de Rollinat » de Jacques Patin.

(…) je compose de temps à autre quelques poèmes en vers, en prose ou en musique ; je m’amuse à chanter les solennels andantes des grands maîtres, (…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Raoul Lafagette, datée du 26 juin 1871 (collection particulière)

Pour ce qui est de la musique je m’y adonne avec bonheur et je tâche d’y trouver des régions nouvelles ou mes pensées de quelque nature qu’elles soient pourraient avoir des interprètes mélodiques, et de sympathiques correspondances. C’est je crois ce que Richard Wagner a cherché si longtemps, et ce qu’il a fini par découvrir à force de creuser son art et de s’y incarner pour ainsi dire. Il a réussi pour un certain nombre de pensées qu’il a traduites en musique avec la sonorité majestueuse des Chœurs, et l’ineffable mysticité des cavatines, mais il lui reste encore un monde sans limites d’impressions et de sentiments qu’il n’a pas rendus matériels et vivants au dehors par une expansion musicale, fraternellement identique !... C’est pourquoi, tandis que les Maestro de sa taille évoquent fièrement cette langue inconnue, moi je m’efforce humblement de la faire chuchoter de temps à autre par mon piano, ahuri devant l’étrangeté de mes accords, et l’insistance de mes trilles nouveaux pour lui !...

 

– Lettre de Maurice Rollinat à un ami (Joseph de Brettes), datée du 21 août 1871.
Publiée dans Le Figaro du samedi 15 février 1930, page 5, dans l’article « La jeunesse fiévreuse de Rollinat » de Jacques Patin.

(…)
Quant à la musique ! la France est un pays rétif aux mélodies étranges, suaves et douloureuses ! Il lui faut des airs l….naresques ou des cantates patriotiques qu’on peut hurler à pleine gueule. J’en excepte la Marseillaise et quelques antres, si peu comprises par les Français qu’elles ont servi d’aliment, aux orgies vineuses de la défaite !

Il faut donc faire autant que possible de la musique élémentaire, mouvementée, triviale et tapageuse ! Avec cela, on est sûr d’avoir à Paris un succès colossal ! Mais pas d’andante grave et mélancolique ! pas de musique nuageuse ou bizarre ! Elle embêterait le public qui ne pourrait pas la comprendre !
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Raoul Lafagette, datée du 23 octobre 1873 (collection particulière)

[À propos d’un ami commun, Alfred Fock, que Raoul Lafagette lui a fait connaître en 1871.
Alfred Fock (1850-1921), compositeur (98 partitions recensées à la BnF) et chef d’orchestre.]

(…)
Toutes les semaines je vais chez Fock. Il me joue du Chopin, du Schumann, et me fait entendre des romances et des mazurkas de son cru. Ses compositions deviennent remarquables. Je leur trouve un caractère, elles sont voulues, personnelles le plus souvent, et toujours nourries d’accords neufs et harmonieux. Il a décidément la fibre artistique car il adapte aux paroles des auteurs et au sens intime de leurs poésies, des notes fraternelles et une synthèse musicale d’une précise correspondance.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Raoul Lafagette, expédiée le 22 mai 1878, écrite à Yvours, commune d’Irigny-près Lyon (Rhône) (collection particulière).

(…) Ainsi la musique dont j’entreprends l’étude à ma manière, et qui me fournit des idées poétiques de même que la poésie me fournit des idées musicales.

S’il y a des mots raffinés, il y a des notes qui sont les sœurs de ces mots - moins définisseuses, mais également symptomatiques d’une même idée. Ma femme connaît si bien la notation qu’elle a pu m’écrire mes morceaux et mes valses. Cela m’aide énormément et me permet si je veux de me livrer à une composition de très longue haleine.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à sa maman Isaure Rollinat, datée du 10 janvier 1880 (collection particulière).

(…)
Ma musique fait tous les jours de violents admirateurs ; c’est positif, elle passionne les uns et les autres, Classiques et Romantiques. On m’appelle un grand musicien dans certains cercles ; dans d’autres on me traite de fou comme Berlioz, qui a tant souffert pour son art.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Paul Bonnetain, datée d’avril 1890.
Publiée dans Fin d’Œuvre, pages 287 et 288.

(…)
Egalement je vous enverrai une de mes mélodies : les « Cloches », paroles et musique de moi. Ce petit morceau, je puis bien le dire, fut tout particulièrement goûté par les gens du monde autant que par les artistes.

Si vous pouviez vous entendre avec le directeur de l’Illustration, et que ma musique agrée à sa jeune-fillesque clientèle, vous pourrez lui dire que je tiens à sa disposition une douzaine de morceaux très convenables d’allures et de la plus rigoureuse pureté.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à M. Bornecque, datée du 7 août 1897.
Publiée par M. Jacques-Henry Bornecque (fils du destinataire), dans son article « Maurice Rollinat compositeur de la « Marche militaire des Fous » » paru dans le Bulletin de la Société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 11 de novembre 1972, pages 11 à 14.

(page 13)

Fresselines
Le 7 août 97.

Monsieur,

Je suis très touché de l’empressement que vous avez mis à vouloir bien recommander ma Marche à M. le Chef de la Musique de la Garde Républicaine.

Je suis heureux et reconnaissant de ses bonnes dispositions, et je voudrais pouvoir, au cas où elle lui plaira, lui envoyer les parties qu’il demande. Malheureusement, je ne sais que composer au piano, et j’ignore absolument tout ce qui concerne la musique d’ensemble et l’orchestration.

Je vais donc tout simplement adresser à M. Parès un exemplaire de ma marche, et, si elle a la chance de lui agréer, il n’aura qu’à prier M. Rouchaud, Chef de Musique au 78e à Limoges de lui envoyer l’orchestration qu’il en a faite pour la jouer au mois de juillet dernier. M. Rouchaud sera certainement très heureux d’obliger son illustre confrère.

Encore tous mes remerciements, Monsieur, veuillez communiquer ma lettre à M. Parès, et agréez, de vous prie, l’expression de mes sentiments bien sympathiques.

Maurice Rollinat.

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Georges Lenseigne, datée du 10 février 1898.
Publié dans Fin d’œuvre, pages 311 et 312.

(…) Je ne suis pas étonné qu’on ait refusé l’audition de mes mélodies à La Bodinière, il en est pour ma musique (page 312) comme pour mes vers qui ne sont pas récités davantage aux soirées poétiques de l’Odéon. C’est un parti pris de silence et d’étouffement qui d’ailleurs a toujours existé contre l’innovation et la sauvagerie artistiques. En musique comme en littérature, le fauve sera toujours le cauchemar du domestiqué, et les chiens auront toujours peur des loups.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Albert Chantrier, datée du 4 août 1898.
Publiée par Albert Chantrier dans son article Souvenirs de Fresselines paru dans la Revue du Berry du 15 mars 1904, pages 73 à 85.

(page 73)
(…)
En un mot, vous auriez à continuer le travail commencé déjà depuis bien des années, avec tant de délicatesse et de probité artistique, par monsieur Frédéric Lapuchin, premier prix du Conservatoire, élève de Bazin, qui sut, par son écriture purement copiante et passive, conserver à ma musique tout son caractère fruste, volontaire et instinctif.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Albert Chantrier, datée du 25 octobre 1899.
Publiée dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 1 de novembre 1948, pages 4 et 5.

(page 4)
(…)
Je bûche toujours dans des tons peut-être moins difficiles, mais je m’ingénie à truffer les chants, à étoffer les accords, je rêve de sens littéraires, je tâche d’inoculer à mes harmonies de contrebande tout le sens des mots, tout le retors de la pensée, je m’occupe aussi de prose et de poésie : (…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Raoul Lafagette datée de juillet 1901 (collection particulière).

(…)
Je m’engouffre dans la Musique, la Poésie et la Prose, mais surtout dans la musique. Je compose pour chant et pour piano seul, des valses tristes - des morceaux bizarres - des rapsodies folles. De plus en plus, le travail me donne l’oubli de mes regrets et me console de mes misères.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Maurice Montet, publiée dans L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, n° 1629 du 10 octobre 1925, pages 759 et 760

Maurice Rollinat, musicien. – L’auteur des Névroses, Maurice Rollinat, était un musicien original ; il a laissé un souvenir inoubliable à ceux qui l’ont entendu au piano chanter les compositions d’une couleur puissante dont il accompagnait ses poèmes.

Sur sa conception de la création musicale, on nous communique une lettre inédite adressée au fils de Joseph Montet, son ami. Joseph Montet a été un chroniqueur brillant qui a appartenu notamment à la remarquable rédaction du Gil Blas qui a compté de si beaux noms.

 

Fresselines (Creuse).

Mon Cher Maurice,

Je le remercie bien cordialement de ta bonne lettre et je me fais un plaisir de te revoir dans quelque temps sur les bords de la Creuse. Tu es très doué pour la musique, c’est certain, mais il faut piocher tes gammes, bucher tes accords, arriver par le patient exercice à une digitalité souple et rapide qui te permette de réaliser au piano tes rêves d’harmonie comme tes fantaisies mélodiques.

Dans ta tête, laisse s’entrelacer et se grouper les notes d’une idée maigriote et vague que, plus tard, le travail aidant, tu sauras grossir et préciser.

Apprends à penser la musique et si tu y arrives, ce sera pour toi un grand avantage, car, alors, en dehors de tes heures scolaires, tu pourras n’importe où creuser ton sujet tout à ton aise, continuer tes recherches dans la pleine solitude de ton esprit.

Le cas échéant, suis l’inspiration de la souffrance et de la tristesse, elles sont 1es deux meilleures conseillères de l’imagination artistique, et si ton effort sait les utiliser, elles te feront faire de précieuses trouvailles.

Bien qu’actuellement tu ne veuilles produire du Toi que pour Toi-même, un jour viendra où comme tous les artistes, tu auras besoin de la consécration publique, puisque tu veux faire des symphonies, il faut donc que tu possèdes assez de science harmonique pour défier la critique musicale et pour varier et développer à ton gré tous les thèmes de ta songerie.

Dès maintenant, quand tes devoirs de classe seront terminés, étudie le solfège, pianote ferme, et déchiffre le plus possible et tu verras qu’avant un an, tu seras beaucoup plus à même de traduire sur le clavier tout ce qui bourdonnera dans ta cervelle.

Au revoir, mon cher Maurice, (…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Charles Frémine, datée de janvier 1903.
Publiée par Jean-Bernard dans son article « Lettre parisienne » paru dans Le Petit Troyen du 7 septembre 1904, page 3.

(…)
Depuis que je t’ai vu, j’ai travaillé terriblement : la Musique m’a passionné, possédé, ensorcelé. J’ai fait près de cent œuvres nouvelles et vraiment ! – sotte vanité d’auteur à part – je crois qu’il y a là dedans, quelque chose de neuf, d’inattendu dans le sauvage, le douloureux, le lugubre, le fantastique dans la tendresse et le mystère de l’Amour.
(…)

 

– Lettre de Maurice Rollinat à Charles Frémine, non datée (vraisemblablement début 1903).
Publiée dans Le Siècle du 24 octobre 1903, page 2.

(…)
Je bûche ferme. J’ai en chantier plusieurs livres de vers et de prose. Je m’engloutis surtout dans la musique qui me donne des joies et des sensations surnaturelles. Je tâche d’exprimer avec des sons tout l’imprécis, l’informe, le flottant, l’informulable de ma pensée.

Je fais maintenant des morceaux pour piano seul et je m’ingénie à rendre, par des notes évocatrices, la magie calme ou tourmentée, le clair ou le ténébreux, l’horreur ou la suavité de la nuit, ses silences, ses murmures stridents ou plaintifs, les surgissements vagues de ses silhouettes dans des paysages de pénombre.

Je m’intéresse tellement à cette composition où le raisonnement n’a aucune part, toute de sentiment mystique, d’une pression confuse et nerveuse, que je m’oublie à travailler pendant des six ou sept heures de suite, et que je quitte mon piano comme si je sortais d’un songe !
(…)

 

 

II – Dans ses textes en prose

– Dans En Errant :

(page 119)

MUSIQUE

Subjugué, possédé, ensorcelé par lui, dans tous les replis de mes fibres et de mon esprit, dans toutes les sensibilités de mon être, je crie bien haut que le grand Wagner est encore plus que le magicien des sons, puisque, dans leurs tempêtes, leurs délires, leurs démences représentant.la fougue brutale et la colère des éléments, il sait faire pleurer la mélancolie des choses, chanter, clamer, gémir les amours, les regrets et les pensées des êtres.

Et je le trouve d’autant plus grand que, pour moi, ses idées transparaissent précises au rutilant miroir de sa pompeuse formule, avec leur signification expresse, dans la plus limpide intelligibilité : je suis tout le détail, toutes les nuances de son sentiment à travers le serpentement fantasque et omnicolore de son enveloppe de sonorités et d’harmonies toutes-puis-(page 120)santes, sous la houle de leurs mugissements, la brume de leurs murmures et la vapeur de leurs soupirs.

Certes ! J’aime et j’admire ses prodigieuses musiques polyphoniques, où, avec toutes les intonations du drame et de la passion, tout l’expressif des gloires et des triomphes, ondule et se déploie orageusement, comme des vagues foisonnantes, l’innombrable fourmillement des notes, tour à tour isolées, molles, tranchantes – rapprochées, lointaines – combinées et fondues. Je me laisse emporter pas leurs flots élastiques et compacts, écrasants et frôleurs, roulants et précipités, qui tourbillonnent et se balancent, se creusent et se bombent, se ramassent et se déchaînent ! Mon âme se baigne, nage, s’envertigine et plonge dans ces ouragans harmonieux qui la brassent, la tordent, l’engloutissent aux gouffres pour la resoulever jusqu’aux cimes !

Mais, s’il n’y avait que des symphonies orchestrales, quelle musique resterait donc aux retirés du monde qui cherchent et trouvent précisément dans ces douleurs, ces folies, ce passionné, ce rire et ces larmes des sons, l’aliment et l’expression de leurs rêves ?

(page 121)
Heureusement pour eux, que, s’égrenant toujours surnaturel en leur souvenir, tel chant lugubre ou séraphique peut les bercer dans leur tristesse, et qu’un pauvre petit clavecin leur peut encore exhaler le gémissement d’une éternelle phrase toujours neuve ! tant il est vrai, qu’au rebours des dilettantes et amateurs qui semblent n’aimer que les volumineuses auditions qu’ils ne retiennent pas, il faut au poète des musiques parlantes, installées comme des remords au plus creux de son âme, qu’à toute heure et partout il retrouve et réentende : s’appropriant, s’adaptant, par là même, à toutes les phases de son cœur, à tous les états de sa pensée dont elles sont pour ainsi dire la continuation fantastique, le prolongement dans le songe.

La lune remplit le ciel sans son cortège d’étoiles, et la profondeur des nuits est peut-être plus solennisée de cette solitude de son astre : ainsi, un seul chant divin suffit à combler le vide d’une âme, à peupler magnifiquement le désert d’un cœur !

Oui ! sans vouloir déprécier l’imposante et tumultueuse beauté des grands concerts d’orchestres, on peut dire qu’ils comportent mieux (page 122) le monde que la retraite, qu’ils sont plus faits pour l’homme de la vie en public, sociale et artificielle, que pour celui de l’intimité sauvage, discrète et recueillie.

Le sensitif, bien réduit à son seul individu, aimera mieux sans doute quelque musique une et unique de suggestion intérieure, de mentale signification, nuancée seulement par son accent d’âme, par le singulier, l’étrange saisissant de son uniformité, par l’impressionnante monotonie de son mode mineur, se dessinant comme un songe dans son imprécis, dans son vague, – errante, perdue et solitaire comme lui-même.

Assurément ! cette musique-là, interprétant, soliloquant sa propre conscience, il devra la préférer a tous ces foisonnements de somptueuses sonorités, trop fugaces, trop vaines, trop confuses, malgré tant de grondements, de chocs, de clameurs, et pour ainsi dire panoramiques, en ce sens qu’elles sont à l’oreille ce que sont les immenses fouillis paysagiques pour le regard qui les embrasse sans les distinguer nettement, et qui, venant de les voir, ne saurait se les représenter.

Rien ne vaudra pour l’homme, bien enfoui (page 123) dans sa tristesse, une certaine simple mélodie rendant à elle seule tout le frémissement des alarmes, criant l’agonie d’un rêve, la mort d’un amour : chant pleuré, gémissante parole, sans mots prononcés, mais où se raconte un tel deuil ! si communicative d’un regret prostré, d’une pensée inconsolable !

Le mélancolique abandonné bénira cette phrase aiguë, insinuante, pénétrant au plus profond de son cœur par tant de sympathique et similaire évocation : il sera bercé, consolé, ensorceleusement charmé par un lamento de Chopin, ce fantasque génie morbide et fatal, par un mélodique sanglot, frisson, écho, reflet de sa grande âme tendre et tragique, chantant d’abord d’instinct son délire, sa passion, sa peur et sa torture !

N’y a-t-il pas telles musiques qui, notes à notes, si chagrines, d’une si fondante affliction, semblent faire tomber dans votre âme un délicieux goutte à goutte de pleurs qu’elle aspire et qu’elle boit comme ses propres larmes ? Ils se suffisent à eux-mêmes tous ces airs divinement humains qui sont à chaque sentiment d’ordre amoureux et tendre, triste et poétique, (page 124) angoisseux et navré, ce que le Dies iræ est pour nos impressions mortuaires, pour notre effroi de la tombe.

Et, lui aussi, s’en passe d’accompagnements le terrible psaume ! Dans sa courte et grêle, mais si glaçante nudité, il est complet d’horreur, saturé d’épouvantable !

Tout seul, si à voix basse qu’il soit psalmodié, il impose au rêve de la vie l’atroce réalité de la mort ressentie et soufferte ; il nous rend cadavre en pensée ; imaginairement, en leur oblong hideux, si étroitement hermétique, nous fait endurer la double geôle et les doubles ténèbres du cercueil et de la fosse ; tel, sans nulle magie des orgues, il demeure la sentence du néant, le ricanement du vide, le cri sourd de la terre qui saisit sa proie, s’entr’ouvre et se referme !

Il n’a besoin que de ses quelques notes pour clamer à l’univers le définitif jamais plus, pour retentir au plus intime de nos consciences, à la fois comme le suprême et déchirant adieu de toutes choses, comme la dernière plainte de ce qui reste de l’homme, et comme le dernier sarcasme de sa destinée !

L’harmonie décore, brandit, berce, exalte et (page 125) glorifie les phrases musicales, hautes et subtiles révélatrices de sentiments et de songes, ruminés, gestés, dignes ainsi, de façon suprême, d’être nommées les chants quintessenciés d’un esprit et d’un cœur, par la précision de leur vague, le délice de leur tendresse et la profondeur de leur spiritualité.

Quasi divine quand elle collabore jumellement avec d’admirables mélodies vécues et pensées, l’harmonie, en dépit de toute la sorcellerie d’artifice de ses combinaisons, demeure humaine, quoi qu’elle fasse ; quand, prétendant se suffire à elle-même, jusqu’à se croire toute la musique, elle n’accompagne et ne seconde, en les drapant de ses richesses, que des chants conventionnels, en quelque sorte extérieurs, par rapport au fond de l’être humain, empreints d’influence d’école, de mode et de socialité, ou si incertains, si insaisissables, si vides qu’on ne les retrouverait même pas si on voulait les défalquer de leur grandiose entour, les désenvelopper de leurs sonores luxuriances, de leurs splendeurs et magnificences d’accords.

Toute musique qui, l’orchestre ou le piano parti, demeure brouillée dans le souvenir au lieu (page 126) d’y rester claire et bien chantante, mélodiquement savourable, n’est due qu’au seul savoir, au seul talent professionnel, à la maîtrise de la science, mais ne relève nullement de la souffrance intérieure, du drame enduré, du cri et de la trouvaille naturels de l’âme.

La mélodie ?… On veut la suivre sur le tumulte des sons, comme la voile blanche sur le moutonnement des vagues ! De même que les vêtements ajoutent à la beauté d’une forme, mais ne la lui confèrent pas, de même les accords ne sont que l’ornement d’une mélodie, l’harmonie, que la parure d’un chant : mais, chant et mélodie peuvent et doivent exister intégralement par eux-mêmes, justement parce qu’ils sont le germe et l’ossature, le corps et l’âme, l’essence même de la musique.

Ce qui fait si grands Beethoven, Chopin et Schumann, c’est que leurs toutes-puissantes idées musicales pourraient se passer d’ornements, qu’elles sont complètes à elles seules, et qu’ainsi dévêtues – cris – plaintes – grondements – rires et hosannas, – elles vous poursuivent dans le réel comme dans le rêve, vous hantent, vous possèdent comme (page 127) l’idéale expression de la vie des choses et du frissonnant mystère de tous les êtres ; c’est que par elles, en vous silencieusement murmurantes, au plus enterré des déserts et des ténèbres, ils peuvent encore vous parler leur âme, leur grande âme triste et solitaire, peut-être plus divine, tout instinctive et toute nue, que revêtue de toute la fastueuse féerie de leur harmonie surhumaine.

Ceux-là étaient des songes de la nature, des pensées de l’infini, des voix de l’éternité. Ils aimaient leur art comme ils aimaient l’espace et la nuit, et ils auraient pu, sans labeur, épancher leur génie sauvage : car leur cœur dominait leur esprit, leur inspiration commandait leur science ; et, si quelques-uns ont été les grands musiciens de la poésie, eux seuls ! furent et seront à jamais les trois grands poètes de la musique !

 

* * *

(page 199)

La grande musique, la seule qui soit digne du frisson des hommes, tire sa beauté même, à la fois terrestre et surnaturelle, de son absolu indéfini. A l’inverse des assemblages de sons gais ou tristes qui ne répondent qu’au banal sentiment de l’ordinaire humanité, elle n’évoque et n’interprète que les tempêtes et les nuits, les immensités et les solitudes, ou les pensées, douleurs, tristesses, vastes et profondes comme elles. Et l’on se dit, telle est la prodigieuse étrangeté de cet art inexplicable, que, tous les hommes ayant disparu du monde, l’infini qu’il a exprimé de leur vivant, il devrait continuer à le rendre tout seul par sa propre essence, étant peut-être encore plus que la foudre et l’ouragan le mugissement du vide et la lamentation du mystère.

 

 

– Dans Ruminations :

(page 7)

Il n’y a que la Musique qui puisse créer des impressions ignorées de l’homme, bien que provenant d’un esprit mortel, mais d’un esprit inspiré pour ainsi dire malgré lui de quelque Puissance d’un autre monde, son possédé privilégié, récompensé de ses efforts d’idéal, jusqu’à avoir été choisi par elle pour être son interprète de l’inimaginé, de l’inressenti, son porte-voix de l’inentendu dans l’universelle monotonie de cette terre.

__________

N’empruntant aucune nuance à nos sentiments les plus subtils, n’évoquant rien d’humain ni de terrestre, unique essence d’inconnu formée de son seul mystère, composée de son seul vague, cette musique arrache l’homme hors de lui-même, de sa pensée, de ses visions, de son entour, de son atmosphère, et lui donne le bercement de l’extase insupposable, le frisson du rêve insoupçonné où alors, emportée partout et nulle part, son âme se fond et se dissout jusqu’à n’être (page 8) plus qu’une sensation qui flotte, perdue en sa jouissance impersonnelle et divinisée.

 

* * *

(page 240)

Mais il n’y a que la Musique qui emporte l’âme dans l’outre-tombe, la repaisse d’indéfini, la fasse la souveraine de l’inconnu, la reine extasiée de l’invisible et de l’impalpable !

 

* * *

(page 274)

Les plus grands poètes ou artistes qui n’aiment pas la musique donnent par là même une mesure amoindrissante de leur âme souveraine par ses dons magnifiques par ses exorbitants privilèges d’intellectualité limpide, raisonnante et définisseuse, mais fermée à ce charme des charmes que vous donne la seule musique : l’incarnation dans le rêve, l’extase dans l’indécis, le bercement dans le vague.

Que dire de ces génies disgraciés, nés totalement morts à ce divin langage des sons qui laisse la pensée impuissante à la porte de l’inconnu, tandis qu’y pénétrant d’un seul coup d’aile de sa démence harmonieuse, il en rapporte la plainte, les frissons et les souffles dans le rythmé de sa clameur !

(page 275)
Hélas ! malgré tant de richesse, ils sont déshérités dans tout leur être, enfouie qu’est leur âme en sa surdité native, ils sont bornés dans leur faculté de comprendre, goûter, savourer, qui s’arrête précisément devant l’art qui exalte le plus surnaturellement la découverte de l’homme et qui fait descendre le plus d’idéal sur la terre.

Il faut plaindre ces infirmes du cœur, ces inachevés de l’impression, ces bénis de la nature qui les a maudits quand même, car ils demeurent à jamais les orphelins de la suprême ivresse de l’âme, privés jusqu’à la tombe de tout le surhumain d’une sensation, de tout l’infini d’un songe.

 

 

– Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 1 de novembre 1948, page 7.
Extraits d’un carnet de Maurice Rollinat.

De toute ma pensée, de tout mon esprit, j’aime Beethoven, Schumann et Wagner. De toute l’intimité de mon rêve, de toute la solitude de mon cœur j’aime et je bénis Chopin.

 

 

(NB : Ne figurent pas dans cette recherche les travaux des biographes de Maurice Rollinat comme Émile Vinchon, Hugues Lapaire ou Régis Miannay.)