Dossier Maurice Rollinat

 

MAURICE ROLLINAT

(1846 - 1903)

 

LA VOIX DU POÈTE

Portrait de Maurice Rollinat au piano par Catherine Réault-Crosnier.

 

Recherche documentaire

non exhaustive, réalisée par Régis Crosnier.

 

Version au 16 août 2019

 

 

– Jules Barbey d’Aurevilly
Lyon-Revue
, n° 17 de novembre 1881, pages 629 à 635.
« Rollinat, Un poète à l’horizon ! »

Cet article sera publié à nouveau dans Le Constitutionnel du 2 juin 1882, page 3, et dans Le Parnasse du 15 juin 1882, pages 4 à 6. L’auteur reprendra avec de légères modifications cet article pour constituer les points I à III (pages 321 à 331) de la partie consacrée à Maurice Rollinat dans son livre Les Œuvres et les Hommes – Les Poètes (Alphonse Lemerre éditeur, Paris, 1889, 361 pages).

(page 629)

(…) Il est musicien comme il est poète, et ce n’est pas tout, il est acteur comme il est musicien. Il joue ses vers ; il les dit et il les articule aussi bien qu’il les chante. Et même est-ce bien qu’il faut dire ; ne serait-ce pas plutôt étrangement ? Mais l’étrange n’a-t-il pas aussi sa beauté ? (…)

(page 634)

(…) Quand il dit ses vers ou qu’il les chante, avec cette voix stridente qui semble ne plus sortir d’entrailles humaines, il a ce que Voltaire exigeait qu’on eût quand on jouait la tragédie. Il a, positivement, le diable au corps. Il en a même deux, le diable de la musique et le diable de la mimique, et tous les deux, tout puissants ! (…) C’est un jeune homme de gracile élégance, de pâleur plus distinguée que sépulcrale, aux traits fins, beaux et purs, mais tout cela flambe et se transfigure, quand il est saisi par ces trois mains de la poésie, de la musique et de la mimique…, et on ne le reconnaît plus ! (…)

 

– Gustave Guiches
LE FEU FOLLET
– Avril 1882, pages 399 à 402.
« Portraits parisiens ».

(page 401)

(…)
Je citerai surtout M. Maurice Rollinat, une notoriété qui a déjà une œuvre forte à son actif.

M. Maurice Rollinat a ce privilège qu’il chante ses œuvres aussi bien qu’il les écrit.

Il faut remonter aux troubadours pour trouver un poète musicien chez lequel les deux talents se développent parallèlement avec une égale intensité.

C’est pourtant une particularité que l’onpeut apprécier chez l’auteur des Brandes.

Entendez-lui chanter le Bûcheron, le Cœur mort, la Croix, le Mort joyeux, et vous jugerez à quel résultat peuvent arriver la musique et la poésie découlant d’une même source et se fortifiant l’une l’autre dans leur expansion.

Il n’y a guère qu’un mot qui puisse caractériser le talent de M. Maurice Rollinat. « C’est de l’empoignant. » Cela saisit du premier coup. Le saisissement est parfois un cauchemar, une oppression provoquée par la mise à nu brutale d’une réalité terrible ; mais l’émotion est insurmontable, et si elle comprime parfois l’applaudissement, elle n’en est pas moins une admiration intime et recueillie comme celle que l’on doit avoir devant une création sérieuse de l’art.
(…)

 

– Léon Bloy
Le Chat Noir
des 2 septembre, 9 septembre et 16 septembre 1882.
« Maurice Rollinat ».
Ces trois textes, légèrement modifiés, vont constituer le début d’un article beaucoup plus long qui sera publié en trois parties dans Le Foyer illustré des 17 septembre, 24 septembre et 1er octobre 1882. Celui-ci sera intégré dans Propos d’un entrepreneur de démolitions (Librairie Stock, Paris, 1925, 296 pages), pages 257 à 294.)

N° 34 du 2 septembre 1882, page 2

(...)
Il s’assit au piano et chanta pendant près d’une heure. Il chanta des vers de Baudelaire et quelques-uns de ses propres vers. Dès les premières notes, je vis une chose que je ne me croyais pas destiné à jamais voir : une foule, à la lettre, ne respirant plus, comme si les doigts de ce très savant magicien, mis en contact avec les touches, faisaient couler sur nous tous qui étions là, un fluide extatique et stupéfiant. Pour moi, je ne conçois pas que la première impression de cette musique et de cette poésie puisse jamais s’effacer de l’âme, tant elle est inattendue, violente et profonde. J’étais assis solitairement dans un coin de cette salle, devenue soudainement le palais sonore du vertige, haletant, épouvanté, brisé. La musique, infiniment étrange, tour à tour suave et déchirante, s’enroulait à la plus cruelle et à la plus navrée des poésies dans une étreinte et dans un enveloppement si serrés et si forts, elles adhéraient et se collaient l’une à l’autre si tenacement, si inflexiblement, dans le centre d’un tourbillon si surhumain de clameurs, de sanglots et de prières, qu’on pouvait croire vraiment qu’à force d’intensité et à force d’art, une nouvelle espèce d’art androgyne et miraculeux, à la fois terrestre et angélique, venait enfin combler l’implacable abîme de deux milliards de cœurs humains qui sépare la réalité du rêve.
(...)

N° 35 du 9 septembre 1882, page 2

(…)
Il suffit en effet de l’avoir entendu une seule fois pour sentir l’étrange exception de cette nature si extraordinairement complexe par les facultés et si merveilleusement simple par l’expression. Assurément la musique et les vers de Rollinat peuvent très bien se passer d’être ensemble et vivre encore très glorieusement. Mais ils n’auront pas toute la vie que ce profond artiste a voulu souffler en eux. Comme je l’écrivais tout à l’heure, il a osé faire ce rêve de réunir – par l’infini dans la profondeur et l’intensité – en un seul art d’une espèce inconnue, deux arts aussi nettement distincts et d’y surajouter une interprétation assez puissante pour les souder et les cadenasser ensemble dans l’unité absolue de l’expression tragique. Et ces trois choses sont pour lui comme les trois rayons tordus de la foudre du vieux Pindare pour le sourcilleux Jupiter !

Or, voilà précisément l’inconvénient à peu près sans remède de ce superbe effort. Rollinat ne trouve pas d’interprétateurs. Soit indocilité d’esprit, soit impuissance d’âme, personne, jusqu’à présent, n’a pu surmonter l’inexprimable difficulté de cette musique inouïe, fantastique, extra-terrestre, qui corporise le rêve et la peur à force de les exaspérer. Tout au plus, arrive-t-on à dire ses vers en imitant comme on peut son étonnante manière. Mais qui pourra les dire comme lui avec cette voix stridente et gastralgique, ces voilements d’agonie, ces envols soudains, ces rentrées d’irrévélable angoisse et ces gestes trucidants d’homme éventré qui retient ses entrailles avant de bâver son dernier soupir ?

Très vraisemblablement, Rollinat est condamné à demeurer pour longtemps, pour toujours peut-être, son propre virtuose. C’est sa gloire et c’est son deuil. Ce qu’il y a de plus grand en lui aura le sort mélancolique de cette combinaison de mystère et de folie rêveuse qui fut l’âme chantante de Paganini, tradition bizarre et poétique qui va s’effaçant dans les hautaines et sombres encoignures de l’histoire.
(...)

 

Après la soirée chez Sarah Bernhardt

 

– Charles Buet
Le Gaulois
– Lundi 6 novembre 1882, page 1
« Bloc-Notes Parisien – Une Célébrité de demain » signé TOUT-PARIS

("TOUT-PARIS" est le pseudonyme de Charles Buet qui reprendra cet article dans son livre Médaillons et camées (E. Giraud et Cie éditeurs, Paris, 1885, 324 pages), pages 275 à 278).

(…)
Maurice Rollinat, que parfois l’on a comparé à Edgar Poe, à Baudelaire, à Hoffmann et à Chopin, n’est ni l’un ni l’autre de ces poètes et de ces musiciens, avec lesquels il n’a que de lointaines affinités. Il est lui, et c’est assez.

D’une puissante originalité, d’un esprit profondément imbu des plus hautes pensées, il chante les désenchantements de la vie, les horreurs de la mort, la paix du sépulcre, les espérances futures, les déchirements du remords. La musique avec laquelle il interprète la Mort des pauvres, la Cloche fêlée, le Flambeau vivant, l’Idéal de ce grand Baudelaire que je vis mourir, n’appartient assurément à aucune école « conservatoresque », dit-il lui-même en son langage singulièrement imagé.

C’est le cri de l’âme, c’est l’envolée de la conscience, c’est une mélodie extra-humaine, toute de sensation, de raffinement, qui parle aux cœurs ensevelis dans le scepticisme égoïste du siècle, et qui fait, sous sa voix aiguë, jaillir la douleur. (…)

Il a traduit le Corbeau, le Palais hanté, le Ver conquérant, et qui ne lui a pas entendu dire ces trois poèmes ne sait rien du pouvoir de la parole.

Maurice Rollinat est condamné, paraît-il, à être son propre rapsode. Il dit avec un art qui s’ignore, tout naturellement, des choses surnaturelles. Il a le geste en spirale des diaboliques ; il a le regard fulgurant des hantés. Nul mieux que lui ne comprend la nature ; nul ne la décrit d’un pinceau plus net, plus rapide. Il a le mot juste, l’épithète picturale et je crois, ma foi ! que, pour expliquer ce diable d’homme, – qui est peut-être l’homme du diable, – il faudrait lui emprunter son langage pittoresquement fantastique, bourré d’images inouïes, et qui est, à proprement dire, la langue des sensitifs.
(…)

 

– Albert Wolff
Le Figaro
– Jeudi 9 novembre 1882, page 1.
« Courrier de Paris ».

(...)
Sarah bondit sur ses coussins :

– Ce qu’il est ! s’écria la superbe emballée ; Rollinat est un poète de grand talent ; Rollinat est un tragédien de premier ordre ; Rollinat est un musicien inspiré ; Rollinat, c’est l’artiste le plus doué que j’aie rencontré. Il est, à l’heure présente, une des curiosités de Paris et je veux vous faire connaître Rollinat.

(…)

Un homme, jeune encore, était au piano ; sur le clavier, couraient ses mains fiévreuses ; une abondante chevelure noire encadrait un visage inspiré, d’une belle expression et rappelant les traits de l’acteur Taillade au temps de sa jeunesse. C’était Rollinat qui chantait, en s’accompagnant, un dialogue de Baudelaire, mis en musique par lui. La voix est vibrante et chaude, sans être belle, une de ces voix d’artistes qui ne savent pas chanter selon le Conservatoire, mais qui viennent de l’âme et vont au cœur. Sur le visage du chanteur, on lisait le poème autant que dans les paroles : tantôt le regard inspiré se voilait sous des tendresses infinies, tantôt les yeux flamboyants prenaient une expression sauvage et d’une singulière puissance dramatique. Certainement, cet être étrange était un artiste de la tête aux pieds, un de ces artistes primesautiers sur qui l’inspiration étend sa baguette magique et lui dit : Tu Marcellus eris ! tu seras quelqu’un !

(…)

Les poètes, quand ils disent leurs œuvres, sont des séducteurs dont il faut toujours se méfier et qui vous enveloppent par l’accent avec lequel ils disent leurs vers autant que par la valeur intrinsèque du morceau. Et ce Rollinat est le plus complet fascinateur que j’aie rencontré de ma vie ; il est là, campé devant vous, avec sa tête fatale autour de laquelle flotte l’abondante chevelure ; il est comédien autant que poète ; son visage reflète tour à tour toutes les sensations que l’écrivain exprime. Ce n’est pas un grand artiste dramatique possédant son art, c’est un inspiré, un halluciné. Quand le vers prend un tour ému ou attendri, le visage du comédien s’illumine d’un rayon de tendresse, comme dans les passages farouches ou énergiques, où le vers semble ciselé dans l’acier, Rollinat appuie sa pensée d’un geste tragique qui atteint souvent le sublime dans l’irrégularité. Mais partout où passe ce poète et cet acteur, il laisse des traces profondes ; le tragédien grave son image dans notre souvenir, en même temps que le poète nous transporte dans un tourbillon de pensées condensées dans une langue heurtée comme l’homme qui la fait entendre, mais pleine d’inspirations et de magnifiques beautés. (…)

 

– Saint-Michel (pseudonyme utilisé par Georges Rall ou Léo Trézenik)
La Nouvelle Rive gauche
, n° 2, vendredi 17 novembre 1882, page 2.
« A travers la Rive gauche ».

[À propos de l’article d’Albert Wolff paru dans Le Figaro du jeudi 9 novembre 1882, page 1, sous le titre « Courrier de Paris », suite à la soirée chez Sarah Bernhardt du 5 novembre 1882.]

(…)
– Et enfin, comme vous le dites, si vous allez le vendredi aux Hirsutes – encore une société où l’on se monte le coup, n’est-ce pas, Monsieur Wolf ? – vous l’y trouveriez quelquefois, vous l’auriez même trouvé, avant que l’eût découvert le chroniqueur du Figaro, faisant frissonner l’auditoire avec sa musique étrange, qu’il chante de cette voix stridente et sensassionnante qui lui est particulière.
(…)

 

– Harry Alis (pseudonyme utilisé par Jules-Hippolyte Percher)
Panurge
, Dimanche 19 novembre 1882, pages 1 et 2.
« Notes sur la vie : Maurice Rollinat ».

(page 1)

(…)
Nous avons tous conservé dans la mémoire la silhouette obsédante de Rollinat, debout, la main gauche dans la poche, la droite brandissant une cigarette fatale avec des saccades frénétiques. Sur son visage plissé ironiquement, tiré du nez vers la bouche en rides amères, le front barré de sillons sataniques, – voltigeait une mèche, une terrible mèche brune, fatidique, épouvantable, qu’un coup de tête rejetait en arrière et qui revenait obstinément mettre une barre d’ombre sur les yeux. Et, de la bouche, s’échappaient en paroles rauques, stridentes, plaintives, gouailleusement féroces, l’Enterré vif, l’Amante macabre, Troppmann.

La forme, le fond même disparaissaient devant l’art lugubre de la diction. On tressaillait d’épouvante – sans savoir exactement pourquoi.

(page 2)

Et c’était bien pis quand Rollinat chantait au piano la musique qu’il avait composée sur les vers de Baudelaire. Ses doigts surosseux frappaient les touches avec des fébrilités cruelles. Sa silhouette prenait des contours anguleux, contorsionnés, et, par derrière comme par devant revenait l’inévitable, la fatidique, l’épouvantable mèche agitée d’un mouvement fou…
(…)

 

– Joséphin Peladan
Les Voix de la patrie. Organe bi-mensuel de l’Académie poétique de France
, n° 94 du 30 novembre 1882, pages 253 et 254.
« Chronique parisienne ».

(…) C’est [chez Charles Buet] que je vis Rollinat pour la première fois. Après avoir causé de tout aussi bien que tous, il se mit au piano quand on l’en pria et chanta diverses pièces des Fleurs du mal, entr’autres le Jet d’eau, la plus voluptueuse chose du monde. Oh ! pensai-je, c’est du Schopin pire ; puis il déclama le Corbeau ; l’horreur qu’il mettait dans le fameux « jamais, jamais plus » était indicible. Le ver triomphant vint après cette page où Poë égale Orcagna et qui dépasse Quotrèleth. – Oh ! pensai-je, Baudelaire n’avait pas osé traduire Poë en vers ! Enfin il se décida à dire quelques-unes de ses romances. Il chanta : les Violettes, l’Ame des Fougères, les Yeux, l’Arc-en-ciel. Jamais la mélancolie noire, la tristesse navrante de l’esprit ne m’étaient apparues exprimées avec une intensité si effrayante, car la musique de Rollinat est aussi singulière que ses vers, et son dire complète trois éléments de véritable fascination esthétique. Certes, ceux qui étaient là sont des augures qui savent tous les secrets littéraires et qui ne pouvaient être dupes du procédé, si habile qu’il soit. Eh ! bien, si le lustre eut été éteint quand Rollinat chanta le Revenant, ils eussent eu peur, ils l’ont avoué. C’est un mort qui revient régner par la terreur, sur celle qu’il n’a pu fléchir, durant sa vie. Sous ce triple rapport, poète, musicien, chanteur, Rollinat est unique ; l’entendre vous met dans un état d’énervement et de malaise indescriptible ; il vous tord les nerfs. Je l’avoue, jamais ni Berlioz, ni Schopin, ne m’ont donné une sensation si intense qu’elle devienne physique. (…)

 

– Albert Delpit
Paris
du 4 décembre 1882, pages 1 et 2.
« Notes sur Paris ».

(page 1) (…)

Ce nouveau venu doit avoir trente-cinq ans. Au physique, il ressemble à Taillade. Mais un Taillade rêveur, beaucoup plus jeune, avec une teinte de mélancolie charmante. Il dit ses vers lui-même ; je crois bien que nul ne les dirait comme lui, avec une ardeur aussi pénétrante, avec une fougue aussi passionnée. Très musicien, il s’accompagne quelquefois. Alors chante ses mélodies comme un barde inspiré de la vieille France. Que ne puis-je traduire l’impression profonde qu’il m’a causée !

Il est telle poésie de lui, soutenue par la mélodie, qui remue et berce comme une valse de Chopin. Les champs semés de bleuets et de coquelicots, les bois aux pénétrantes senteurs, les ruisseaux jaseurs qui courent sur les cailloux : autant de tableaux divers que le double talent du poète et du musicien évoquent avec une incomparable puissance. Ah ! que je voudrais pouvoir rendre l’intensité de la mélodie qu’il intitule : la Perdrix grise ! La sensation éprouvée a quelque chose d’aigu. C’est le seul poète qui me fasse sentir le parfum des choses.
(…)

 

– Charles Frémine
Le Rappel
– 12 décembre 1882, page 3.
« Ni cet excès d’honneur, ni, etc. »

(…) Avant d’exalter ou de condamner Rollinat, il faut l’entendre. (…) Je connais Rollinat depuis dix ans. (…) C’est en 1872, dans un petit restaurant de la rue Grégoire-de-Tours, où je prenais alors mes repas que je vis pour la première fois Maurice Rollinat. (…)

Ceux qui ont entendu Rollinat savent quelle diction est la sienne. Il dit ses vers, il les fait valoir avec un art merveilleux. Pendant que les strophes de ce chant funèbre déployaient leur sombre mélodie, on entendait vibrer chaque mot, sonner chaque rime musicale et pleine. Nous étions réellement sous le charme. A cette pièce il en fit succéder une autre, puis une autre. A minuit, nous l’écoutions encore. Il allait toujours, sans fatigue apparente, si ce n’est que la pâleur de son visage s’était légèrement accentuée et que la petite flamme fauve qui danse sur ses yeux était devenue presque rouge.

(…)

Il chanta jusqu’au matin, sans discontinuer, avec une verve endiablée. Sa voix, qui était alors dans tout son éclat, avait des accents étranges, passionnés, qui mordaient sur le cœur. Elle parcourait sans effort toutes les gammes connues et même inconnues. Le piano haletait sourdement sous ses doigts enragés. Pâle, la tête renversée, ses yeux dardant leur flamme rouge dans le rêve, il paraissait véritablement inspiré. Ses chants nous prenaient comme ses vers. Valses macabres, marches funèbres, claires mélodies, tout y passa, – y compris un opéra, la Esméralda, de Victor Hugo, qu’il avait mis récemment en musique. (…)

 

– Fanfare (pseudonyme utilisé par Marcel Bailliot)
La Bavarde
(Lyon) du jeudi 14 décembre 1882 (édition paraissant en province)
ou La Bavarde du 16 décembre 1882 (édition de Paris paraissant le samedi),
page 4.
« Les Hirsutes ».

(…)
Les Hirsutes sont fiers d’avoir eu Rollinat, comme les Hydropathes d’avoir produit pour notre plus grande gaieté Coquelin cadet, Galipeaux, Villain et même Sarah Bernhardt.

Le poète macabre que Wolff a mis au jour, nous l’avons applaudi maintes et maintes fois, et nous en avons eu la primeur avant qu’il devienne la great attraction du Figaro. Nous avons frissonné souvent, en entendant le poète-musicien chanter avec sa voix étrange les poésies tirées de ses Brandes, et nous attendons avec impatience ses Névroses. Le Tout-Paris parlait hier encore de lui, et tous les chroniqueurs des grands journaux ont cru devoir lui consacrer au moins un article.
(…)

 

– Léon Cladel interviewé par Léo d’Orfer
La Revue critique
, n° 48 du 17 décembre 1882, page 384.
« Les hommes du jour, Maurice Rollinat ».

(…)
« – Il a noté des valses qui semblent devoir être dansées sur des tombes, et qui font tourner les têtes comme dans du noir. Quand il dit ses vers, vous laisseriez Taillade, Got et Coquelin, pour aller l’entendre. Il est plus fort que tous ; on croirait un squelette ressuscité qui hurle des poèmes du sombre royaume. (…) »

 

– Georges Gourdon
La Revue Libérale
du 1er janvier 1883, pages 160 à 167.
« Maurice Rollinat ».

(...)
Par un soir d’hiver de l’année 1879, j’assistais, rue de Jussieu, 29, à une séance des Hydropathes, société fondée par Emile Goudeau, (…). Tolbecque venait d’exécuter sur son violoncelle une fantaisie de haut goût, quand le président lança d’une voix sonore : Maurice Rollinat !

Un grand garçon, dont la tête expressive et pâle rappelait Edgard Poë, escalada la rampe et parut sur la scène. Puis, se campant de trois quarts, il commença le Soliloque de Tropmann. Cette pièce réaliste me plut médiocrement. Toutefois, dite par l’auteur, elle m’empoigna et j’applaudis, avec la mauvaise humeur d’un homme dont les nerfs sont agacés.

– « Les Babillardes ! le Cimetière aux violettes ! » cria l’auditoire. Et Rollinat se mettant au piano, exécuta avec une douceur d’expression impossible à rendre, ces deux mélodies dont le charme étonnant me suit encore.

(…)

A quelque temps de là, je rencontrai Rollinat sous les galeries de l’Odéon, ce rendez-vous du tout Paris littéraire. Le soir, nous étions réunis, rue Rotrou, à la brasserie Schaller, en compagnie de Charles Frémine, qui a le tort de garder en portefeuille des vers exquis, d’Armand Dayot, et de quelques autres, peintres ou poètes. Le local n’avait assurément pas le luxe du Café de Paris, mais il possédait un piano, et pour nous c’était l’essentiel. Rollinat, qui revenait du pays et se sentait au milieu d’un cercle d’amis, nous dit : « Voulez-vous que je vous chante la Ballade de l’Arc-en-Ciel d’automne ? C’était sa dernière pièce. Ses doigts effleurèrent le clavier et il entonna sa ballade… Une mélodie étrange s’éleva qui semblait faite de toutes les tristesses de la nature mourante ; puis l’hymne éclata en fanfares de joie et insensiblement les sons se fondirent comme les couleurs dans les sept nuances du prisme. Et alors, pendant que tous les yeux pleuraient, il me semblait voir les murs enfumés de la brasserie banale disparaître, et dans le ciel ébloui l’arc sublime s’arrondir, pendant qu’une foule enthousiasmée acclamait un nom glorieux. – Ah ! Rollinat, ce n’était qu’un rêve, mais demain, ce sera une réalité !
(…)

 

– Maurice Barrès
La Jeune France
du 1er mars 1883, pages 671 à 677.
« Les hommes de la Jeune France – Maurice Rollinat ».

(page 671)

(...)
Maurice Rollinat paraît. De longs cheveux noirs encadrent sa figure étrange, douloureuse, où l’œil met des lueurs soudaines et qui inquiètent. Avec un art admirable, il détaille ses poèmes visionnaires, il fait ruisseler la douleur qui le noie, il lance à pleine gorge sa sincérité ; et ses vers cabrés devant la vie, secoués de tous les frissons, mordus de toutes les fièvres, se frayent brutalement un chemin à travers les résistances, foulent aux pieds les traditions et marquent à jamais de leurs sabots vainqueurs l’auditoire sur lequel ils bondissent.

Puis le poète se met au piano. Il évoque les sensations rares près desquelles la parole reste impuissante, il interprète Baudelaire, il fait gémir les névroses. A son appel, des profondes ténèbres de l’Au-delà, des abîmes obscurs de la conscience, surgit le vol lourd et hagard des idées qui sommeillent ; et la Peur échevelée dont les prunelles se dilatent, et les squelettes reposant en la tombe, et les cauchemars accroupis dans la nuit, s’effarent et chevauchent sa musique.
(…)

 

– Jules Barbey d’Aurevilly
Le Constitutionnel
du 6 juillet 1883, page 3.
« Les Névroses par M. Maurice Rollinat ».

(et dans Le Pays du 6 juillet 1883, page 3 - les deux articles sont identiques)

(…) Talent à triple face, M. Maurice Rollinat, trois fois poète, l’était deux fois trop dans un pays où c’est même souvent trop que de l’être une fois. Il était poète, comme tous les poètes, mais il était le grand diseur et le grand acteur de ses vers comme il en était le musicien. Il les chantait lui-même sur une musique jumelle, puisée à la même source d’inspiration que sa poésie… (…)

 

– Émile Goudeau
La Presse
du 22 mai 1885, page 1.
« La jeune littérature (1875 – 1885) – Maurice Rollinat ».

Je ne connaissais Maurice Rollinat que par quelques pièces de vers publiées ici ou là.

Je fis sa rencontre au Sherry-Cobbler, et nous ne tardâmes pas à lier connaissance. Triste et sombre dans la solitude, il devenait un gai compagnon parmi nous. Et quand le joyeux et robuste Normand, Charles Frémine, et le vaporeux dessinateur, Georges Lorin, depuis devenu poète, se trouvaient être de la partie, on se rendait rue Racine, à l’entresol d’une minuscule brasserie, où se trouvait un piano, et, là, Maurice Rollinat plaquant des accords sauvages, faisait retentir de sa rude voix les entrailles des auditeurs, en chantant la musique presque religieuse, composée par lui sur des sonnets de Beaudelaire.

Maigre, le front ombragé par d’épaisses boucles de cheveux chatains, l’œil enfoncé sous l’arcade sourcilière, l’œil bleu-vert, la bouche grande, une moustache dure, la figure ravagée, tourmentée, grimaçante, et la voix surtout, la voix dont les deux octaves avaient tour à tour d’exquises tendresses, des miaulements fous, et d’empoignantes notes basses : tout cela impressionnait vivement et remuait les nerfs.
(…)

 

– Léon Bloy
Lettre de Léon Bloy à Maurice Rollinat, datée du 26 octobre 1885, publiée par René Martineau dans Léon Bloy, Souvenirs d’un ami, (Librairie de France, Paris, 1924, 150 pages), page 49.

(…) Prépares-tu un volume nouveau ? As-tu augmenté considérablement ton stock de mélodies ? Il y a de sacrés jours où je donnerais un quartier de ma charogne pour t’entendre encore. (…)

 

– Vincent.
Le XIXe siècle
, 4 mai 1886, pages 2 et 3.
« Rollinat ».

(…) Mais la voix surtout est étrange, une voix tantôt grave, tantôt suraiguë, toujours juste et d’un timbre pénétrant. Quand il chante, Rollinat se donne tout entier et ses compositions, dites par lui, prennent un caractère, une vie, une intensité qu’on ne leur eût point soupçonnés. Il faut le voir, vous dis-je, et l’entendre.
(…)

 

– Francisque Sarcey
La France
du 8 mai 1886, pages 1 et 2.
« Chronique ».

(page 2) (…)

Dans le temps, j’avais lu à mon public du boulevard des Capucines, quelques-unes des pièces qui composent le volume des Névroses, les meilleures à mon sens. J’avais excité plus d’étonnement que de plaisir. Il est vrai que ce public est tout imprégné de l’esprit universitaire, et puis, dame ! moi, je lis ces choses-là comme je peux ; et il faut les entendre lire ou chanter par l’auteur.

Car il y en a qu’il chante, d’autres qu’il récite tout simplement. Chanter, n’est peut-être pas le mot propre. C’est plutôt une déclamation notée, mais notée avec un sentiment profond du rythme, avec un art merveilleux d’accentuation.

Prenons un exemple : voici une courte pièce de trois strophes qui a pour titre la Folie :

La tarentule du chaos
Guette la raison qu’elle amorce ;
L’esprit marche avec une entorse
Et roule avec d’affreux cahots.

Entendez hurler les manchots
Dans la camisole de force !
La tarentule du chaos
Guette la raison qu’elle amorce.

Aussi la mort dans ses caveaux
Rit-elle à se casser le torse,
Devant la trame obscure et torse
Que file dans tous les cerveaux
La tarentule du chaos.

Lisez cela vous-mêmes ; dame ! entre nous, ça ne veux pas dire grand’chose. Je ne vois pas très bien ce que c’est que la tarentule du chaos et pourquoi ce sont manchots plutôt que les boiteux qui hurlent dans la camisole de force.

Ecoutez le dire : cette poésie se transfigure. Les syllabes accentuées, celles qui sont l’ossature de la phrase, qui donnent à la pensée son relief et sa couleur, sont avec une habileté prodigieuse marquées de notes sonores, qui les enfoncent dans l’oreille. Sur ces mots amorce, entorse, force, torse, la musique plaque un accord violent, en sorte que la dernière syllabe s’enlève dans une gamme qui éclate comme le rire strident de la folie.

J’ai lu dans les journaux que cette musique ne ressemblait à rien, qu’elle était étrange comme le poète lui-même. Mais point du tout. Elle est, au contraire, une application, instinctive si l’on veut, car je crois que M. Rollinat n’a point appris les règles de la composition, mais très ingénieuse, très maligne des procédés ordinaires de la déclamation notée. Cela consiste à bien se pénétrer du rythme d’un morceau, et à renforcer les syllabes accentuées. C’est après tout ce que fait Gluck ; rien n’est au fond plus classique. C’est de la diction, en musique tout bonnement.

J’ai voulu m’en assurer. J’ai prié M. Maurice Rollinat de quitter le piano et de nous réciter, sans accompagnement aucun, comme un liseur ordinaire, quelqu’une de ses pièces, celle qu’il voudrait.

L’épreuve, pour moi, devait être décisive. J’étais convaincu d’avance qu’il dirait, comme il chante, pratiquant dans les deux cas le même système.

Il a choisi une des pièces de son nouveau recueil : les Deux Solitaires :

Je sais que, depuis des années,
Vous habitez un vieux manoir,
Qui se dresse lugubre et noir,
Sur des landes abandonnées ;

Vous y vivez sans chat ni chien,
N’ayant pour toute galerie
Que votre conscience aigrie
Qui suppute et qui se souvient ;

La pièce est fort longue, et le poète y dépeint les mystérieuses terreurs de l’homme vivant seul dans ces grandes vieilles chambres désertes, écoutant les voix du silence.

Un bruit monte et descend ; cela
Est sournois, confus, marche, cause…
Vous pourriez en savoir la cause,
Mais jamais en ce moment-là…

Ni des caveaux pleins de cloportes,
Ni des greniers pleins de souris,
N’est-ce pas que pour aucun prix
Vous n’entrebâilleriez les portes… ?

Non, vous n’imaginez pas la science de diction que déploie Rollinat pour accentuer ces vers. Je laisse de côté ses effarements de voix et ses mystères de gestes. Ce n’est que l’extérieur de son art ; le fond, le vrai fond de son talent, c’est qu’il suit, avec une attention scrupuleuse, le mouvement du rythme ; c’est que la voix frappe toujours sur la syllabe accentuée, la détache et la met en saillie ; c’est que dans cette diction tout est loyal et net : point de ces méchants petits artifices dont se servent les comédiens de profession, tels que le déblaiement trop rapide préludant à un vers sur lequel porte ensuite tout l’effort de la récitation. M. Rollinat (cela va sans doute étonner bien des gens, et lui-même peut-être) M. Rollinat est en diction un classique et un classique des plus purs.

– Ma foi ! lui ai-je dit, j’ai entendu Delsarte, qui a été, je crois, le meilleur diseur de notre temps, vous me le rappelez. La question est de savoir si M Maurice Rollinat dirait d’autres vers aussi parfaitement que les siens ; il nous a dit du Baudelaire, mais il est de la famille de Baudelaire ; je voudrais qu’il s’exerçât à réciter du Victor Hugo, de l’Alfred de Musset, du Coppée, et même, j’ajouterai tout bas, du Corneille et du Racine ; il serait un des premiers dans ce bel art de la diction, dont les fervents sont aujourd’hui si rares.

 

– Le Livre – Revue du monde littéraire, 10 juin 1886, pages 292 et 293.
Dernières publications – Poésies
L’Abîme. Poésies, par Maurice Rollinat.
Un vol. in-18. Charpentier. – Prix 3 fr. 5o.
Article signé « O. U.).
Remarque de Régis Crosnier : « O. U. » sont vraisemblablement les initiales d’Octave Uzanne, rédacteur en chef de cette revue.

On se souvient du grand succès qui accueillit les Névroses, le second volume poétique de Maurice Rollinat, il y a bientôt trois ans. A ce moment, Rollinat fut un des lions du jour ; on parlait du poète non moins que du musicien et du superbe diseur, car entendre Rollinat soliloquer ses vers est assurément une joie non pareille ; l’homme s’identifie à l’œuvre, la fait valoir, l’exalte par sa parole vibrante, passionnée et tragique, par son geste large, saccadé, soulignant les moindres effets, par sa physionomie énergique, extraordinairement mobile et d’une beauté dramatique incomparable. Il apporte tant de fougue et de lyrisme dans son jeu et sa diction que, pour qui l’a entendu et admiré, il semblera toujours que derrière le volume imprimé, il manque l’homme pour l’interpréter encore et toujours ; ainsi devait-il en être pour ceux qui applaudirent à Chopin exécutant Chopin. Il reste une telle vision que la version écrite apparait froide, l’artiste n’est plus là pour l’orchestrer de son essence divine et pour ajouter au talent cette double croche de l’individualité agissante.
(…)

 

– Émile Goudeau
Dix ans de bohème
(La librairie illustrée, Paris, 1888, 286 pages).

(page 77)

(...)
Je ne connaissais Maurice Rollinat que par quelques pièces de vers publiées ici ou là.

Mais en face du piano révélateur de cette minuscule brasserie, nous ne tardâmes pas à lier connaissance. Triste et sombre dans la solitude, il devenait un gai compagnon parmi nous. Et quand le joyeux et robuste Normand Charles Frémine et le vaporeux dessinateur et gentil poète Georges Lorin se trouvaient être de la partie, on disait des vers et des chansons, et, peu à peu, le sauvage Rollinat se laissait entraîner, et, alors, plaquant des accords sauvages, il faisait retentir avec sa rude voix les entrailles des auditeurs, en chantant la musique presque religieuse composée par lui sur des sonnets de Beaudelaire.

(page 78)
Maigre, le front ombragé par d’épaisses boucles de cheveux châtains, l’œil enfoncé sous l’arcade sourcilière – l’œil bleu vert – la bouche grande, une moustache dure, la figure ravagée, tourmentée, grimaçante, et la voix surtout, la voix dont les deux octaves avaient tour à tour d’exquises tendresses, des miaulements fous et d’empoignantes notes basses : tout cela impressionnait vivement et remuait les nerfs.
(...)

(page 81)

(...)
[À propos du poème « L’Hôte suspect » de Maurice Rollinat]
Le vers de onze syllabes employé là ne prend toute sa valeur que quand le poème est déclamé par Maurice Rollinat ; il fait passer à travers ce système claudicant l’intensité de la peur, de l’horrible peur dont le poète est saisi en ce pays berrichon si sauvage, mais qu’il adore parce que précisément il y éprouve le vertige de l’épouvante !
(...)

(page 83)

Ceux qui n’ont eu sous les yeux que la musique gravée de Rollinat, ceux qui n’ont pas entendu cet artiste original, bizarre et tourmenté, gémir d’une voix profonde les deux quatrains, lancer violemment le premier tercet, et terminer par un cri terrible d’angoisse effroyable le second, ne peuvent pas se rendre compte de l’effet produit par ce chant, la première fois qu’on l’entendait.
(...)

(pages 175)

(...)
Dénombrons ! dénombrons ! C’était Maurice Rollinat qui venait, de sa grande voix de lamentation, chanter les Platanes de Dupont dont il avait écrit la musique, ou qui, secouant sa chevelure sur son front, dardant de terribles regards, et tordant sa bouche en un satanique rictus, débitait le terrible Soliloque de Troppmann, ou quelqu’une de ses autres pièces : Mademoiselle Squelette, la Dame en cire, etc. (1). Auteur, acteur, compositeur, chanteur et pianiste, Maurice Rollinat obtenait un succès incroyable, en torturant les nerfs de ses auditeurs. Si je devais seulement citer les pièces, ou les musiques, qui firent trépigner les hydropathes, dans un délire d’applaudissements, je serais obligé de prendre la liste de ses poèmes, les Brandes et les Névroses, et de ses (page 176) chants publiés chez Hartmann. Qui n’a fait que le lire, n’a point connu ce merveilleux artiste.
(...)

(1) Les Brandes, les Névroses de Maurice Rollinat, Charpentier, édit.

 

(page 194)

(…)
Et maintenant parlons un peu de musique. Oh ! quelques noms à peine. (…) Maurice Rollinat avec ses compositions macabres, et sa terrible voix de deux octaves, âpre, dure, perforante. (…).

 

– Charles Buet
Revue politique et littéraire – Revue bleue
, n° 14 du 6 octobre 1888, pages 443 à 448.
« Les artistes mystérieux – M. Maurice Rollinat ».

(…)
[Maurice Rollinat] se mit au piano. Il voulait tout d’abord étonner son auditoire, et, de fait, il le surprit avec la sombre et plaintive mélopée du Fantôme d’Ursule. Puis il chanta, à la défilée, interrompu à chaque strophe par des applaudissements d’abord discrets, plus vifs ensuite, et finalement enthousiastes, la Causerie, l’Idéal et la Mort des pauvres, de Baudelaire ; sa mélodie des Corbeaux, le Cimetière aux violettes, et, pour bouquet, la prestigieuse ballade de l’Arc en ciel d’automne. A ce moment je regardai M. d’Aurevilly : le fier gentilhomme pleurait. (…)

Après trois heures de cette musique infernale, nous étions tous ivres, mais de la plus douce et de la plus bizarre ivresse. Victor Hugo, qui félicitait Baudelaire d’avoir créé « un frisson nouveau », aurait pu féliciter Rollinat d’inventer une ivresse nouvelle de l’intelligence. Il est vrai qu’il se contenta de dire, peu de jours plus tard : « C’est d’une beauté horrible ! » M. d’Aurevilly, songeur, murmurait : « C’est une Euménide ! » Les jeunes, tous, oublieux des jalousies généreuses que provoque l’éclatante supériorité d’un camarade qui ne peut pas être un grand homme pour ses familiers, battaient des mains, exaltés par cette poésie étrange, par cette musique sans règle, ni lois, ni grammaire, ni science, et si puissante ! et si vibrante !… échauffés par cette voix qui parcourait toutes les notes de la gamme, allant du soprano aigu, au bourdonnement de la basse. Mais comment expliquer et décrire des impressions si multipliées ? On ne dissèque point la musique géniale de Rollinat, pas plus qu’on ne décompose la couleur et le procédé des peintres florentins. Ce n’est pas du Chopin, ni du Schumann, ni du Schubert, ni du Wagner, ni de l’allemand, ou de l’italien, ou de l’iroquois.

C’est une phrase musicale, une mélodie si vous voulez, qui s’adapte exactement aux paroles qu’elle doit transmettre, et que toute autre musique ne porterait pas. (…)

 

– Armand Dayot
Le Figaro
du 14 janvier 1892, page 1.
Article « Rollinat ».

(…)
Voilà quinze ans que je vis Rollinat pour la première fois. C’était dans une petite brasserie du quartier latin, tout à côté de l’Odéon. Il n’avait encore publié aucun volume et, rapsode errant de la rive gauche, il noctambulait infatigablement à travers les ruelles désertes des vieux quartiers et le long des quais silencieux, toujours accompagné d’un groupe d’admirateurs fervents, avides des sensations aiguës et troublantes qui naissaient de ses vers et de ses chansons tristes.

Parfois le groupe des promeneurs s’arrêtait devant un café, riche d’un piano presque aphone et très délabré, mais auquel d’effrayants accords rendaient miraculeusement la jeunesse et la voix.

L’impression que produisit sur moi cette rencontre fut si profonde, qu’aujourd’hui encore je ne puis me fredonner à moi-même un de ces airs si douloureusement évocateurs, si étrangement nostalgiques, sans revoir aussitôt, à travers toutes ces années disparues, cette petite salle de brasserie, toute basse, tout enfumée, pleine d’auditeurs attentifs, poètes, écrivains, peintres, sculpteurs…, dont beaucoup sont aujourd’hui célèbres. Et au son de cette musique inouïe, faite de mélodieux lambeaux dont Rollinat habillait tour à tour, avec un art magique, les poésies de Baudelaire et les siennes, des émotions confuses, puis poignantes, prenaient tous ces cœurs d’artistes et bien des yeux s’emplissaient de larmes.

Quant à Rollinat, tantôt si bas courbé sur son piano que les longues mèches de ses cheveux noirs en balayaient les touches, tantôt brusquement redressé, les yeux au ciel, la lèvre tordue, le masque douloureusement tragique, il me faisait songer à l’étrange et vivante ébauche de Paganini par Delacroix. Vous rappelez-vous ce maigre personnage vêtu de noir, à la taille très courbée, presque déhanchée ? Son teint est d’une mortelle pâleur, son sourire amer et satanique, et de son Guarnerius enchanté on croit entendre s’échapper à la fois, dans une fantastique harmonie, les lamentations de Moïse et les ricanements des stryges.

Tel Rollinat m’apparut pour la première fois dans cette petite brasserie enfumée, au milieu de cet auditoire très compréhensif.
(…)

 

– Gustave Geffroy
Le Gaulois du 17 janvier 1892, page 1.
Article « Maurice Rollinat ».

(…) J’ai entendu le poète, dans la petite église de la Creuse, au milieu du village où il vit, je l’ai entendu chanter des airs glorieux et simples composés pour cette nuit de Noël. Il chantait, et notre ami Louis Mullem tenait l’harmonium, et je puis dire l’attention haletante de la foule des humbles au dessus de laquelle planait cette voix dominatrice.
(…)

 

– Gustave Geffroy
La Justice
du 16 février 1892, page 1.
« Chronique : Au Théâtre d’Application, Poésie et musique de Rollinat ».

(…)
Il n’était pas là, lui, le poète de cette poésie, le musicien de cette musique, l’acteur et le chanteur à la voix et au geste inoubliables. Il n’était pas là, et ses amis, par extraordinaire, se réjouissaient de son absence. Son inspiration était confiée à des interprètes, elle connaissait le sort commun de toutes les pages violemment personnelles qui s’en vont trouver la foule à travers l’acteur.

Un tel départ dans le hasard, un tel appareillage pour l’inconnu, la mise en communication périlleuse et vaillante avec le public, voilà ce que quelques-uns souhaitaient depuis longtemps pour Rollinat. Il se trouve qu’ils ont eu raison. La certitude s’est faite que son piano et sa voix, à lui Rollinat, ne constituaient pas tout son art. On s’est enfin aperçu que cet art existait par lui-même, et qu’il y avait un poète sous l’acteur, un musicien sous le chanteur, une pensée sous les paroles, un rythme sous les douceurs, les mélancolies et les cris passionnés de la voix.

Et comment les choses seraient-elles autrement ? Il aurait été impossible à Rollinat de fanatiser les auditoires qu’il a eus avec les seules qualités physiques de l’expression du visage et de la puissance de la voix. S’il n’y avait eu qu’une matérialité de moyens mise au service de rien, ceux qui auraient été pris et étonnés une fois n’y auraient pas été repris. Ils auraient regretté leur étonnement, ou tout au moins ils auraient passé outre. Mais non, ils ont été des captifs et des fanatiques de leur impression première. Ils n’ont pas eu de repos qu’ils ne l’aient eu renouvelée, ils n’en ont jamais été lassés.
(…)

 

– Francisque Sarcey
Le Temps
du 22 février 1892, page 2.
« Chronique théâtrale ».

(…)
Le Cercle d’application nous a conviés, dimanche dernier, à entendre un certain nombre de poésies de M. Maurice Rollinat, chantées ou dites avec accompagnement de musique par différents artistes, qui n’étaient, certes, pas les premiers venus.

Cette représentation, qui devait être unique, avait été organisée par les amis du poète, afin de célébrer l’apparition d’un nouveau recueil de poèmes, qu’il vient de publier, sous ce titre : la Nature. J’avoue qu’aimant Rollinat je n’étais pas sans inquiétude sur l’issue de l’entreprise. Ses poésies et la musique dont il les accompagne me semblaient ne pouvoir être dites que par lui : à ces vers étranges il sait donner des sonorités fantastiques : on se croit, en l’écoutant, transporté dans le pays du rêve, où chuchotent des voies mystérieuses, où éclatent de temps à autre de stridents coups de trompette.

J’ignore si Rollinat, bien qu’il soit artiste jusqu’au bout des ongles et qu’il possède une diction d’une netteté et d’une force rare, saurait aussi bien traduire du Lamartine ou du Victor Hugo. Ses vers et lui ne font qu’un. C’est aussi ce qui fait qu’ils perdent dans une autre bouche beaucoup de leur prix.
(…)

 

– Armand Dayot
Revue Illustrée
du 1er mars 1892, pages 189 à 194.
« Maurice Rollinat ».

(page 189)

(…) On nous avait changé notre Rollinat, celui dont la voix cruellement ensorceleuse faisait jadis vibrer tous nos nerfs et nous mordait si profondément au cœur, celui dont le masque tragique reflétait si bien les angoissantes émotions que faisait naître en nous sa musique lorsque, assis devant son piano, le buste droit, les yeux perdus dans le rêve, les doigts crispés sur les touches, il secouait les mèches longues et noires de ses cheveux en jetant au ciel ce cri déchirant :

Ne cherchez plus mon cœur, les bêtes l’ont mangé…

 

Hélas ! ces mèches sont allées « où nous irons tous. » Elles n’ont pu trouver grâce devant les impitoyables ciseaux du perruquier de Fresselines. – Que les biographes se le disent.

Fort heureusement, aucune des forces du poète ne résidait dans l’opulence absalonienne de sa chevelure, et le cruel coup de ciseaux du Figaro champêtre n’eut aucun fâcheux effet sur les cordes vocales. Il me semble (page 190) même que la voix de Rollinat a aujourd’hui plus d’ampleur, plus de sonorité, plus d’étendue qu’il y a quelques années, cette voix inclassable, tour à tour d’une douceur exquise et d’une gravité profonde, puis mordante, presque grinçante et qui tout d’un coup, sans transition aucune, se pliant brusquement aux folles exigences de la musique qu’elle traduit, franchit sans effort tout l’espace du clavier. – Lorsque je songe aux sensations d’art si aiguës, si rares, si troublantes, que j’ai personnellement éprouvées en écoutant chanter Rollinat, je ne puis m’empêcher de plaindre ceux qui ne l’ont pas entendu, et qui sans doute ne l’entendront jamais, s’il persiste dans sa résolution, fort sage peut-être, fort regrettable assurément, de ne plus dire lui-même ses œuvres en public, afin de prouver, une fois pour toutes, que la puissance de son art existe en dehors de la magie de son interprétation personnelle.

Oh ! cette inoubliable voix qui remuait jusqu’au fond de l’âme les plus insensibles et triomphait des natures les plus rebelles à la musique. Théophile Gautier eût versé des larmes en écoutant Rollinat chanter le Recueillement ; Hugo eût applaudi à la sombre mélodie de la Nuit tombante qu’on écoute avec le même sentiment de terreur vague que celui qu’on éprouve en sentant s’épaissir autour de soi les ténèbres dans la solitude ; Théodore de Banville ne pouvait se lasser d’entendre la musique éolienne de la Blanchisseuse du Paradis. – (…)

 

– Les Annales Politiques et Littéraires, n° 454 du 6 mars 1892, page 149.
« Les Échos de Paris ». Article non signé.

(...)
Nous ayons parlé à nos lecteurs de Maurice Rollinat. Nous leur avons présenté le poète, mais ils ignorent le musicien. Or, Rollinat est aussi curieux comme musicien que comme poète… Il chante lui-même ses compositions, et son chant a quelque chose de particulier, d’original et de saisissant. Il possède une voix étrange et superbe, une voix qui se plie à toutes les nuances du sentiment, douce comme les caresses de la brise quand elle exprime l’amour, terrible quand elle traduit la passion ou la colère, stridente quand elle rend l’impression de la folie.

Nous avons eu le plaisir d’entendre Rollinat au dernier vendredi de notre collaborateur Francisque Sarcey. Il nous a chanté quelques morceaux qui nous ont secoué jusqu’aux moëlles. L’un d’eux surtout, intitulé le Convoi funèbre, nous a fait passer un grand frisson. Il s’en exhale une tristesse infinie et une poésie délicieuse.
(…)

 

– Octave Uzanne
L’Art et l’Idée
du 20 mars 1892, pages 192 à 195.
Article « Maurice Rollinat, Le poète d’antan – Silhouette de souvenir, A propos d’un portrait de Gaston Béthune ».

(…)
Le portrait de Gaston Béthune suffit à évoquer ce Rollinat d’antan, alors qu’il plaquait des accords pour accompagner l’air macabre du Mort joyeux ou les mélodies exquises des Blanchisseuses du Paradis. On retrouve surtout dans ce portrait, l’être falot, à l’œil pervers, au masque tragique, au geste pittoresque, à l’esprit prime-sautier avec lequel on s’attardait de longues heures nocturnes pour le plaisir d’entendre, secoué par un singulier frisson sépulcral, ses plus récentes compositions funèbres qu’il aimait à dire, campé sous un réverbère, avec des accents d’un lugubre inoubliable, des manières à la Taillade, et un amour de la reprise des dernières stances, quatrains ou tercets différemment exprimés sur ces intonations, pour mieux faire valoir ce dont il était satisfait et l’ancrer davantage dans l’esprit de son auditeur.
(…)

 

– Lucien Descaves
L’Écho de Paris
du dimanche 28 juin 1896, pages 1 et 2.
« Maurice Rollinat ».

(page 2)

(…)
Rollinat chantait, et chantait incomparablement, la musique dont il couronnait les vers de Baudelaire ou les siens, comme on répand sur des fleurs artificielles des essences appropriées. Excepté les compositeurs qui jugeaient Rollinat sur une succession de quintes et refusaient de prendre au sérieux un homme manifestement brouillé avec les mathématiques de la fugue et du contre-point, il n’était personne que Rollinat, au piano, ne subjuguât. Quiconque l’a entendu interpréter de Baudelaire : le Jet d’eau, Madrigal triste, l’Invitation au voyage, Chanson d’après-midi, ou telle pièce des Névroses et de la Nature, emporte un souvenir ineffaçable de ce talent exaspéré, agreste et charmeur, corrosif et balsamique à la fois, qui râpe les nerfs, vrille le cerveau, glace le cœur et panse ensuite les blessures qu’il a faites, en évoquant le champ de colzas, les pêchers roses, la perdrix grise dans le sillon, des paysages de qualité et d’apaisement.
(…)

 

– Maurice Guillemot
Gil Blas
du 29 juin 1896, page 2.
« La Vie littéraire – Les Apparitions, par Maurice Rollinat ».

(…)
Poète et musicien, les deux ne faisant qu’un, sachant noter l’harmonie des choses et combiner le rythme des mots, connaissant les mille onomatopées éparses sur la terre, il est bien l’aède rustique qui va chantant ses vers en toute la sincérité et la conviction de son âme. Sa Muse est une sphinge à la crinière de couleuvres et de vipères, aux regards profonds d’ombre, aux lèvres terribles de vampire, à la croupe rude et annelée du squelette.

Le rêveur des grands bois, le campagnard de là-bas, le solitaire des brandes, familier aux bruits de la nature, aux « aboiements des chiens dans la nuit », est l’auteur né d’un art théâtral unique, d’une mélodramatique mimique effroyablement suggestive ; Rollinat se met au piano, plaque de ses doigts nerveux des accords répétés, se penche sur l’instrument comme pour l’étreindre, rejette sa tête ainsi qu’en un recul d’épouvante, et d’une voix tour à tour caverneuse, vibrante, douce ou formidable, chante la mélopée du « fou », et l’on est saisi alors malgré soi d’un trouble – même pénible – d’admiration, des frissons vous courent dans les moelles, la jouissance artistique confine au malaise, c’est tenaillant et douloureux, c’est superbe !
(…)

(NB : Ce texte était déjà paru dans Le Pierrot n° 9 du 31 août 1888, page 4, mais signé « Collodio ».)

 

– Francisque Sarcey
Le Temps
du lundi 27 juin 1898, page 2.
« Chronique théâtrale ».

(…)
– Prenez Rollinat lui-même, dis-je ; c’est encore lui qui dit le mieux ses vers. Il a dit chez moi deux ou trois de ses pièces, en s’accompagnant au piano ; nous avons tous, en l’entendant, senti passer le vent de la mort. C’était un frisson horrible et délicieux. Nous nous sommes crus transportés en plein conte d’Hoffmann.
(…)

 

– Judith Cladel
La Fronde
, mardi 28 juin 1898, page 1.
« Ceux que j’ai vus – Maurice Rollinat ».

(…)
Après le repas improvisé, il se mit au piano, préluda, d’un jeu saccadé et précipité, avec ses longs doigts noueux, ligneux autant que les crochets de bois des faux, et tout son corps, depuis ses pieds et ses jambes enroulées autour de sa chaise, jusqu’à sa mèche toujours flottante et voltigeante, remué et trépidant il chanta.

Il chanta surtout des vers de Baudelaire auxquels il avait étroitement ajusté des mélodies prenantes, enlaçantes, pleines de pureté et de beauté élancée, des mélodies qui collaient à cette magique poésie, autant qu’un voile sur un corps nu. La Tristesse de la Lune, le Madrigal triste, la Causerie, l’Idéal, l’Invitation au voyage, il en déroulait les magnifiques et sanglotantes paroles, portées de haut en bas, sur le chemin sonore des gammes, que grimpait et descendait impunément sa voix de si séduisante souplesse, qui grinçait aux notes aiguës, telle qu’une vrillante chanterelle, puis s’épanouissait en ondes sereines et charmantes, aussi lucides que parfumées, tout à coup réveillées d’un éclat qu’il arrachait d’un coup de gosier comme on donne un coup de dent, avant de sombrer aux profondeurs caverneuses où la poussait le drame constant de sa pensée ténébreuse.
(…)

 

– Jacques-André Mérys
Journal des débats politiques et littéraires
du 4 juillet 1898, page 2.
« Maurice Rollinat chez lui ».

(…)
Il faut entendre chanter le poète, quand il s’accompagne au piano, pour connaître la sincérité d’émotion qu’il a mise dans son œuvre. L’étrangeté de la note et du verbe s’accroît de celle de la voix, dont les ressources, le timbre, l’accent sont d’une originalité saisissante. Ceux devant lesquels il a interprété les Yeux morts, l’Aboiement des chiens dans la nuit, la Chanson d’automne, la Chanson de la perdrix grise, tant d’autres mélodies de sa composition, n’oublieront jamais le frisson qu’ont fait passer en eux ces évocations de la nature et du monde intérieur, l’émotion artistique d’une qualité si rare que leur a causée cet effort surhumain pour exprimer l’inexprimable.
(…)

 

– Maurice Talmeyr
Le Matin (Derniers télégrammes de la nuit)
du 4 mars 1901, page 1.
« Souvenirs de Journalisme – Nouvelle série – Lancement d’une bière… »

(…) Tiens, reprenait-il [Mario Proth] en même temps, en entendant des accords, voilà le piano… Ah !… tenez, c’est par ici, dans la pièce à côté… Allez entendre… Ça doit être Rollinat…
(…)

Rollinat !… Je ne le connaissais pas encore non plus, mais on parlait déjà de lui. Il faisait des vers sur Troppmann, mettait Baudelaire en musique, et je passais, pour l’écouter, dans la chambre voisine… (…)

Les accords, cependant, soufflaient comme en tempête, et c’était bien Rollinat qui les tirait du clavier. Il avait une tête pâle et juvénilement satanique, qu’on aurait pu dessiner en trois coups de plume sur une feuille de papier blanc : un long rectangle blême pour le visage, un casque d’encre pour les cheveux, un petit trait fin pour la moustache, et deux trous de vrille pour les yeux. Il ne plaquait pas ses accords, mais les déchaînait, et chantait, en même temps, sur un rythme emporté, des vers morbides, d’une voix sombre… C’était saisissant et frénétique, et des « ah ! » d’admiration, ou des approbations plus froides, partaient des auditeurs qui se hissaient sur le bout des pieds, fumotaient à petits jets et lampaient à petits coups… (…)

Remarque de Régis Crosnier : Cette scène se déroule chez Mario Proth qui organisait ce soir-là le lancement d’une bière autrichienne, la Pilsen. Régis Miannay, dans son article « Rollinat et Baudelaire » paru dans le Bulletin de la Société "Les Amis de Maurice Rollinat" n° 39 – Année 2000, pages 3 à 5, situe cette soirée « probablement en juin 1873 ».

 

– Octave Uzanne
L’Écho de Paris
du jeudi 29 octobre 1903, page 1.
« Le Chantre des Frissons, de la Peur, des Spasmes et de la Mort ».

(…)
Il exerça sur tous ceux qui l’approchèrent une impression spéciale, caractéristique, exceptionnelle, ineffaçable. Il était bien l’homme et l’acteur de son œuvre, qui ne prenait toute sa valeur qu’interprétée par lui. (…) Aussitôt qu’il était lancé, échauffé par une atmosphère de sympathies, rien ne l’arrêtait plus. L’œil en feu, le geste démoniaque, la main fantômale, rejetant, d’un geste en arrière, les boucles de sa chevelure qui tombaient en branches de saule-pleureur sur son front noblement triste, il chantait d’une voix pénétrante, inexprimable : Le Mort dans le brouillard, ou bien : Le Meneur de loups, sinon : Les Blanchisseuses du Paradis. Et jamais il ne se lassait ; jamais il ne donnait la plus légère sensation de satiété. « Encore, Rollinat ! Encore ! » disait-on. Alors le diseur à physionomie composite de Taillade, de Paganini, de Baudelaire et de Rubinstein relevait de nouveau les boucles folles qui lui empanachaient le regard, et toussant, proférant des hum ! hum ! satisfaits, il plaquait de nouveaux accords et chantait volontiers de sa voix vibrante et ténébreuse des couplets pleins de frissons, de voluptés, d’effroi et de mystère.
(…)

 

– Le Pays du 29 octobre 1903, page 2.
Article « Rollinat » non signé.

(…)
Il faut reconnaître que les vers de Rollinat dits par lui-même, aussi bien que ses mélodies chantées par lui, s’accompagnant au piano, avaient une prodigieuse intensité.

Mais il leur communiquait par son tempérament particulièrement vibrant, par sa voix très personnelle aussi, quelque chose qui leur faisait défaut quand un autre interprète se substituait à lui.
(…)

 

– Gustave Geffroy
La Dépêche
(Toulouse) du 31 octobre 1903, pages 1 et 2.
« Causeries – Maurice Rollinat ».

(page 1)

(…) Pour moi, je l’ai beaucoup vu, et c’est dire que je l’ai beaucoup aimé. Pour la première fois, il m’est apparu, – et c’est bien le mot exact lorsqu’il s’agit d’un tel être, qui avait vraiment quelque chose de particulier, d’étrange, de fantastique, – il m’est apparu, dis-je, chez Camille Pelletan, un soir de réveillon, avant la publication des Névroses. Jeune, ardent, en pleine possession de ses dramatiques moyens de chanteur et d’acteur, il faisait une impression profonde sur tous ceux qui l’entendaient. Sa voix était infiniment expressive, donnait la valeur nuancée à chaque mot, à chaque son, des pièces qu’il disait debout, gesticulant, ou qu’il chantait en s’accompagnant lui-même au piano. (…)

(page 2) (…)

Il fut aussi un musicien, et sa musique chantée par lui était un enchantement. Hélas ! nous n’entendrons plus cette voix mordante et suave, qui savait exprimer l’horreur et la douceur avec la même puissance. Un grand charme a disparu du monde.
(…)

 

– Lucien Descaves
Le Journal
du 1er novembre 1903.
« L’ÉVADÉ ».

(…) Il faut l’avoir entendu, ne fût-ce qu’une seule fois, pour apprécier à sa profondeur son influence magnétique. La fibre qu’il avait touchée vibrait encore vingt ans après la secousse première. Il suffisait, pour réveiller dans la mémoire de l’oreille le son de sa voix, que son nom fût simplement prononcé, qu’on aperçût sur un piano un recueil des poèmes qu’il avait mis en musique, ou bien qu’un imprudent se risquât à les interpréter après lui. Il apparaissait alors en vision, la chevelure houleuse, le corps projeté, les mains au clavier, frappant, cravachant, éperonnant, domptant la bête sonore qui grondait et gémissait aux appels stridents de son maître.
(…)

 

– Georges d’Esparbès
Le Matin
(derniers télégrammes de la nuit) du 7 novembre 1903, page 1.
« Le cygne noir ».

(…)
Je prétends que si l’on n’a jamais entendu Rollinat, on ne peut rien en savoir, puisqu’on n’a rien ressenti. Pour en parler, il faut avoir connu ce triste chanteur de la Mort, ce cygne noir des Mélancolies et des Détresses.
(…)

Pour ceux qui l’entendirent alors, quand il chantait en s’accompagnant au piano, quel souvenir ! Car ce poète était aussi un musicien, créateur d’un art sinistre et fantastique, aux échos d’outre-tombe, où retentissaient tour à tour des harpes d’anges et des râles de démons.

Un rictus à sa bouche glacée, ses doigts maigres effleurant les touches, assis sur l’angle d’un tabouret, le corps à demi tourné, sa belle tête pâle et noire penchée vers nous, il psalmodiait, ce soir-là, plus qu’il ne le chantait, un poème composé la veille et intitulé la Maladie. Je ne sais comment, soudain, pendant qu’il chantait, nos yeux se rencontrèrent. Aussitôt, il dilata les siens et me regarda comme on bouscule, comme on enfonce, comme on tue, en faisant une atroce grimace de mourant, suivie d’un petit cri léger, d’une sorte de râle qui interrompit deux secondes la mesure… J’avais vingt ans. Devant cette tête à l’agonie, ce regard inexprimable, cette mèche bleue qui coupait ce front et cette langue molle de noyé, je sentis, dans cet instant court, l’envahissement, par tout mon être, d’une terreur que je n’ai plus jamais ressentie. Ainsi, ce comédien génial s’amusait à bouleverser les âmes et à les rouler dans les ténèbres.
(…)

 

– Gustave Geffroy
Revue universelle
, n° 99 du 1er décembre 1903, pages 617 à 626.
« Maurice Rollinat (1846-1903). »

(page 624) (…) Les musiciens peuvent nier la science de Rollinat, ils ne peuvent nier son instinct profond. Qu’ils analysent l’effet produit et recherchent sa cause, qu’ils nous rendent compte, s’ils le peuvent, de l’étrange phénomène, de l’émotion née de ces chants, de ces accords. On mettra tout au compte de l’interprétation du poète et du musicien par lui-même. Rollinat eut, il est vrai, le don du diseur et du chanteur à un degré prodigieux. Ceux qui l’ont entendu garderont toujours en eux l’écho de cette voix incomparable, à la fois si grave et si aérienne, résonnante comme le bronze et le cristal, si mordante et si tragique, puis si douce. Mais cela n’aurait pas suffi. Il aurait été impossible à Rollinat de fanatiser son auditoire avec les seules qualités physiques de l’expression du visage et de la puissance de la voix. (…)

 

– Raoul Lafagette
La Revue Méridionale
(Carcassonne) de janvier 1904, pages 5 à 8.

(…)
Je ne puis le juger comme musicien, mais quiconque eut la haute joie de l’entendre interpréter lui-même au piano, de sa voix profonde et brûlante, les mélodies surnaturelles composées par lui sur ses vers personnels, ou sur les poésies congénères des Fleurs du Mal, proclamera que nul artiste en ce siècle n’a eu plus de fougue passionnelle et n’a vibré plus éperdument !
(...)

 

– Albert Chantrier
Revue du Berry du 15 mars 1904, page 78.
« Souvenirs de Fresselines ».

(…) Je m’installai bien en face de lui dans le fauteuil qui était près du piano, et il commença :

Voici venir les temps, où vibrant sur sa tige.

Je restais étonné, ému, rêveur, la mélodie large en était fort belle, cette voix brisée, qui semblait vouloir surmonter un sanglot, ou farouche et rugueuse mordant comme un acide, m’avait totalement emballé. (…)

 

– Gabrielle Delzant
Lettres de Gabrielle Delzant, 1874-1903
, publiées par M. Louis Loviot, Hachette et Cie, Paris, 1906, XXXII+281 pages.
Extrait (pages 127 et 128) publié dans l’article « La musique de Rollinat – Un témoignage de Gabrielle Delzant » paru dans le Bulletin de la Société "Les Amis de Maurice Rollinat", n° 19 – Année 1980, pages 15 et 16.

(…) Les Névroses parurent, on les acheta et Rollinat, dans les salons, les récita et les chanta.

Oui – je ne me trompe pas – il les chanta en leur faisant une basse au piano, et ces mélodies bizarres ressemblent à des chants de tziganes.

Devant le clavier, avec ses grands yeux noirs et fixes, son épaisse crinière qu’il rejette en arrière, sa figure pâle et ravagée, on le prendrait pour un fou inspiré et, de son chant, de sa personne, de sa poésie se dégage un charme étrange.

On ne peut pas dire que c’est beau, ni que c’est effrayant ; on ne trouve même pas cela agréable ; non ! il vous magnétise, comme le ferait une gerbe de fleurs trop odorantes. Il porte aux nerfs, à la tête : on voudrait secouer son influence et il vous retient.

Le Soliloque de Tropmann, le Guillotiné, le Squelette, la Morgue, la Putréfaction, la Luxure, la Vache au taureau, voilà les jolis titres et les jolis sujets des Névroses. Poésie de maniaque et de fou, avec des rythmes savants.

Il retrouve la santé morale quand il parle de la nature, sa vraie maîtresse.

L’autre soir, il a chanté quinze fois et il a dit la pièce principale des Névroses : « La Peur ». Sa récitation est curieuse, le geste précède toujours et mime les paroles. C’est si personnel, si naturel qu’il n’est pas ridicule.
(…)

 

– Docteur Grellety
Souvenirs sur Rollinat – Étude médico-psychologique
(Protat Frères imprimeurs, Macon, 1907, 29 pages).

(pages 9 et 10)  

(...)
Il stupéfiait ceux qui l’approchaient pour la première fois par son masque tragique, l’éclair de ses yeux, la tonitruance de sa voix, ses gestes désordonnés, son allure inspirée de Jérémie moderne, par l’aspect méphistophélique de tout son être et la chaleur communicative qu’il dégageait (…).

 

– Edmond Haraucourt
La peur
(Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle éditeur, Paris, 1907, IX + 304 pages).

Préface : (page VII) (…) En ce promeneur d’enfer, réchappé du Dante ou des ténèbres, tout décelait l’angoisse d’une hantise : son masque pâle, aux traits purs et nets, encadré dans l’auréole d’une crinière noire qui s’agitait comme si des bouffées de frissons l’eussent traversée sans repos, et ses prunelles électriques, sa bouche crispée, qui lui faisait peur à lui-même… Assis devant le piano banal, qui sous (page VIII) ses doigts devenait une lyre de l’autre monde, il se tournait de trois quarts, et chantait en vous regardant : l’atroce peur dont il était rempli sortait de lui en effluves magnétiques, entrait en vous, et les plus sceptiques comme les plus gouailleurs, lorsque leur œil avait rencontré l’œil de cet homme-là, ne savaient plus rire de tout un soir, mais remportaient chez eux les épouvantes d’un mystérieux au-delà…

 Aucune tragédienne, aucun orateur, nul autre aède et nulle sibylle n’ont su plus violemment empoigner l’auditeur par ses fibres profondes, le pincer jusqu’à la douleur aiguë, le tordre jusqu’à l’écrasement.
(...)

 

– Georges Lorin
La revue musicale S.I.M. (Société Internationale de Musique)
n° VI du 15 juin 1913, pages 14 à 29.
« Souvenirs sur Rollinat ».

(page 20)

[lors d’une soirée chez Paul Eudel]
A la soirée, Clémenceau, Massenet, Taskin. Nous fûmes plusieurs à dire des vers mais il était établi que nous préparions la salle. On attendait autre chose ! Nous mîmes Rollinat au piano. Clémenceau ne le quitta plus. Toutes les dames le clouèrent à ce piano. Elles rapprochaient leurs chaises à chaque mélodie. Il riait de surprise, disait : « Mais… je ne sais plus ! » et continuait. Taskin murmura à côté de moi : « Si c’est çà qu’il leur faut, je ne chanterai pas ce soir » et il s’en alla, étant, lui, officiellement sur le programme. J’entendis Massenet dire : « Je voudrais l’avoir comme élève ». (…)

 

– Jean Ajalbert
L’Écho de Paris
du 15 janvier 1920, page 1.
Article « Passants et Souvenirs ».

(…) Non, pas comédien ; la nature même. Il le prouva, tout de suite, en renonçant à la gloire tapageuse du musicien, du chanteur fêté, pour rester aux lettres, dans la solitude de la Creuse. Au piano, accomplissant ce miracle d’ajouter à Baudelaire, il était un possédé. Le génie ruisselait sur son front, dans le feu de ses regards, dans la fureur démoniaque ou la douceur divine de la voix, dans le geste irrésistible des mains qui arrachaient au piano pantelant des plaintes, des sanglots, du charme, de l’épouvante… Aussi, personne ne pouvait-il reprendre après lui sa chanson…

 

– Gustave Guiches
Au Banquet de la Vie
(Éditions SPES, Paris, 1925, 239 pages).

(page 57)

LE SPECTRE DE LA NÉVROSE

Le mercredi suivant, avenue de Breteuil, j’arrive des premiers, m’excusant de ma familière assiduité. Le maître de maison m’accueille avec sa cordialité chaleureuse quand un vacarme, qui a plutôt l’air d’un écroulement que d’une ascension, retentit dans la cage de l’escalier et me fait sursauter. Buet me dit :

– Ce sont les poètes.
(…)

Mais la porte s’ouvre et Léon Bloy annonce d’une voix qui commande silence :

– Rollinat !…

La portière s’est soulevée, et c’est un fantôme qui entre. Le spectre de la Névrose. Le corps est si fluet, si élastique et vêtu d’étoffe si neutre qu’il s’efface. La tête seule apparaît. Enorme, chevelue et livide, elle oscille, d’une épaule à l’autre, comme si elle battait la mesure ou marquait le rythme de pas flexibles et muets. C’est un extraordinaire masque de puissance, d’angoisse et d’amère ironie. A la lumière, la pâleur devient cadavérique et, comme une agonie, s’étend sur tous les traits. La crinière s’engrise. Le front, immense, blêmit. Les yeux se décolorent. Le nez se pince. Sous la moustache qui se cendre et s’embrouille, la bouche se crispe, et d’un brun jeune homme de trente-cinq ans, la lumière fait, tout à coup, un homme presque vieux qui s’inquiète, qui souffre et qui a peur. Et rien, dans la tenue ou l’expression, de voulu, de « chiqué » comme on dit à Montmartre ou de cherché pour épater le monde ! Autant le personnage de Barbey d’Aurevilly est un chef-(page 59)d’œuvre de travail et de composition, autant celui-ci est un être de nature de qui la sensibilité de plein vent se cogne, se meurtrit, se blesse, s’épouvante dans l’étroitesse des rues et l’étouffement des salons parisiens. Il est berrichon, fils de Rollinat qui, député en 48, fut ami, lui aussi, de George Sand. La bonne dame eut, dit-on, le père à ses pieds et fit danser le fils sur ses genoux.

Ce n’est pas un rustre. C’est un rustique frappé au cœur par la passion natale. Délogé de ses brandes par une fringale de gloire, il sera repris par la fringale du sol. Et le drame intérieur que révèle ce visage en détresse, c’est la lutte de ses racines qui le tirent contre le succès qui l’attire, du Berri qui le rappelle par son petit nom et de Paris qui continence à murmurer son nom. Avec une cordialité automatique, il tend la main à ses amis, salue, d’un brusque coup de tête et d’un « bonjour madame » ou « monsieur », sans voir le monsieur ou la dame, et va, fantomatiquement, s’asseoir sur la plus modeste chaise en se plaignant du temps.

On l’y supporte à peine quelques minutes. Buet supplie. Rollinat n’en demande pas tant et, déjà, le voilà au piano, interrogeant :

– Que voulez-vous ?

– Du Baudelaire ! s’exclament quelques poètes.

Mais la majorité réclame :

– Du Rollinat !

– Il est décent de commencer par Baudelaire !

(page 60)
Et, ayant annoncé : La Tristesse de la Lune, il chante. Est-ce un chant ? C’est hors de toute composition et de toute technique. C’est au-dessus de tout solfège, et c’est inimaginable de mystère, de magnificence et d’émoi. Le premier accord saisit par la surprise du son entendu pour la première fois et on écoute, on regarde, on voit, on respire les somptueuses voluptés que dévoile, en se confondant avec elles, cette voix âpre et féline qui languit et se pâme :

Ce soir la lune rêve avec plus de paresse
Ainsi qu’une beauté sur de nombreux coussins.

Sous la magique suggestion de cette voix, on se baigne dans cette splendeur jouisseuse. On en reçoit l’haleine. On en respire les parfums. On en voit la chair pâle et rose qui :

D’une main légère et distraite caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,

et l’on entend le soupir de la nuit qui défaille d’amour en attendant le premier baiser du soleil. Et c’est beau à tomber à genoux !…

Mais voici que, maintenant, Rollinat chante du Rollinat.

C’est la terre natale qui, avec lui, chante et s’éplore. C’est elle qui réclame son poète, son enfant prodigue et prodige. C’est Eurydice qui rappelle Orphée et dresse passionnément, devant ses yeux, les (page 61) visions des paysages aimés. La figure du chanteur est sillonnée d’expressions. Elle ne s’appartient plus. Les sentiments et les choses évoqués la peignent, la décomposent, la recomposent, la crispent, l’épanouissent. Il est comme désincarné et, tour à tour, réincarné. Il devient le pâtre au creux du vallon, le moissonneur de qui la faucille d’or rase la plaine ou le bouvier qui pousse, à l’horizon, ses bœufs dont les cornes allument des étoiles. J’en suis, moi aussi, d’une contrée où il y a de ces choses ! Et c’est pourquoi, tandis qu’il chante, j’assiste, la mort dans l’âme, à sa Mort des fougères, je me recueille, avec le silence, qui « revient dans les couchants roses », je m’attarde dans le « cimetière aux violettes » qui embaume tous les alentours, je m’éblouis à l’apparition du :

Grand fer à cheval du firmament mouillé
Bleu, rouge, indigo, vert, violet, jaune, orange,

je me lamente avec le « chant d’automne », me racontant qu’il n’est :

Plus de nénuphar sur l’étang !
L’herbe se meurt, l’insecte râle,
Et l’hirondelle, en sanglotant,
Disparaît à l’horizon pâle.

Et voici que, tout à coup, mes vingt ans s’épanouissent en recevant ce coup de soleil matinal :

(page 62)

Dans le champ planté de colzas,
De luzerne et de betteraves,
Devant les grands bœufs doux et graves,
Je passais lorsque tu passas.

Mais, à présent, sous un rythme frappant à coups pesants et redoublés, comme s’il clouait un cercueil, le chanteur reprend, avec Baudelaire, le terrible acheminement de l’homme « à travers la tempête et la neige et le givre ! » le mène vers l’auberge où « l’on pourra dormir et manger et s’asseoir », puis, dans une assomption, peut-être libératrice, l’élève jusqu’à l’entrée de sa patrie mystérieuse en lui disant :

C’est le Portique ouvert sur les cieux inconnus.

Avec tous les auditeurs, à chaque halte, j’ai crié :

– Encore ! Encore !

Il me semble que d’incomparables arcanes de beauté viennent de m’être révélés et que je suis initié à une foi nouvelle. Je suis étourdi, fanatisé et je rentre chez moi, la pensée tournoyante, titubante, absolument ivre, au sortir de cette orgie de poésie et de chant, qui fut, véritablement, une saoulerie d’art !…

 

(page 87)

SOIRÉE CHEZ SARAH BERNHARDT

(pages 92)

(...)

Le silence a fermé toutes les bouches et la curiosité braqué tous les regards. Rollinat s’est levé. La tête baissée, le pas élastique, il va vers le piano. Il s’asseoit, se recueille quelques secondes, se redresse en rejetant en arrière les longues mèches qui balaient ses joues et sa voix âpre annonce : la Mort des fougères.

Jamais son chant n’a été plus poignant, n’a plus désespérément sangloté l’agonie des beaux jours. Je contiens mon émoi pour recueillir les impressions sans doute éveillées en tous ceux qui m’entourent. Ardemment je regarde les regards et, tout à coup, de l’anxiété me vient. Derrière cette attention et, au fond de ce silence, je démêle de l’incompréhension, de la résistance et de la raillerie. Je surprends l’imperceptible sourire du compositeur que déroute et égare l’instabilité d’une telle musique et aussi des coups d’œil de poètes échangeant des : « C’est donc ça ? » avec des : « Quand je vous le disais ! » (page 93) Les applaudissements sont tout au plus courtois et les : « Délicieux ! adorable ! divin ! » de Sarah des défis que, déjà, l’hostilité relève.

Elle se donne libre cours quand il chante le Cimetière aux violettes. J’entends chuchoter :

– C’est puéril !… écrit pour les oiseaux !…

– Paderewski devenu fou !

J’enrage, non seulement contre ces auditeurs imperméables à la beauté, mais aussi contre moi-même qui ne retrouve plus mon émotion dans cette atmosphère empoisonnée de blague. Aussi que diable a-t-il eu l’idée de leur chanter ? Qu’est-ce que ça peut bien leur faire à ces indécrottables Parisiens que des « fougères meurent », que des « oiseaux perdent la parole », et qu’un « cimetière embaume tous les alentours » ? Qu’est-ce que ça leur fiche ? Il est allé au-devant de leurs flèches ! Il s’est livré lui-même à leurs coups ! Ils vont en profiter. Ils vont étouffer, là, un incomparable poète !…

 Mais il a, lui aussi, relevé le défi. Ses doigts osseux frappent des accords si imprévus et si puissants que tous les fronts se redressent et, comme si elle surgissait de la terrifiante cacophonie de cabanons en révolte, la voix de Rollinat qui est, à présent, celle de la démence elle-même, clame à toute volée :

La tarentule du Chaos
Guette la raison qu’elle amorce.

Il semble que, tout à coup, un poing mystérieux a (page 94) cassé un carreau et qu’un vent de mort s’est rué sur les épaules qui se haussaient de dédain et qui, maintenant, sont figées de terreur. Vraiment l’extraordinaire a sauté dans la salle. Un cauchemar d’horreur et de beauté pèse sur toutes les poitrines. Les visages sont pâles, les traits crispés, et, si les oreilles reçoivent, sur leurs tympans, des accents indicibles et des cris inentendus jusqu’à présent, les yeux s’hallucinent au spectacle de cette tête qui, tranchée au col, posée sur une table rase, apparaît comme le chef livide, chevelu, et bouche ouverte d’un saint Jean-Baptiste de la folie humaine. Le chant est fini que l’oppression étrangle encore la parole des auditeurs. Mais, tout à coup, elle se dégage et de toutes ces âmes d’artistes, incapables de réfréner l’élan d’une émotion sincère, l’enthousiasme jaillit en une ovation frénétique où les mots ne signifient plus rien et ne sont que des cris.

A présent, il tient ses auditeurs. Il a, sous ses doigts, leurs fibres et leurs nerfs. Il en joue à sa volonté. Tour à tour aux voluptueuses extases qui bercent la Tristesse de la Lune, dans les merveilleux émois de l’Invitation au voyage, par les rythmes nostalgiques du Serpent qui danse, sous les coups de fouet de la tempête qui pousse le bétail humain vers la mort, il les caresse, les énerve, les pince, les exaspère, les affole, et l’auditoire qui ne s’appartient plus, qui défaille d’enthousiasme et qui s’enroue à crier de beauté :

(page 95)
– Encore ! encore ! va peut-être demander grâce quand Rollinat se dressant, tout à coup, près du piano, leur donne la commotion suprême avec cette pantelante tragédie : Le soliloque de Troppmann.

Alors c’est le délire. Tout le monde est debout entourant ce miraculeux et surnaturel évocateur qui, pendant deux heures, nous a tenus haletants dans toutes les splendeurs du mystère. On l’acclame, on le presse. Sarah Bernhardt l’embrasse. Ses amis l’étreignent.

 

– Roger Lafagette
Mémorial Maurice Rollinat, Éditions du Gargaillou, Châteauroux, 1927, 116 pages, page 48.
« Discours de M. Roger Lafagette ».

 

(...)
Les Yeux morts.
Quelle grandeur prenait ce petit rondel, chanté par lui ! Aux deux derniers vers :

Mais je ne vois plus que les trous
De ses grands yeux chastes et fous !

la voix, âpre et caressante, avait le cri aigü, plaintif de bête traquée, un cri où l’horreur et la tendresse se perdaient dans la folie, cependant que la face n’était plus qu’une tête de spectre aux orbites vides.
(...)

 

– Lucien Descaves
Le Journal
du 18 septembre 1930, page 4.
« Maurice Rollinat et son œuvre ».

(…)
Ce fut même, de ma part, la cause d’une prévention que Barbey d’Aurevilly avait déjà manifestée en reprochant à Rollinat, comme une profanation, d’avoir composé de la musique sur des Fleurs du mal. Je ne concevais pas cela non plus. Et je changeai d’avis, je l’avoue, la première fois qu’il me fut donné, chez Alphonse Daudet qui aimait Rollinat, d’entendre le poète démoniaque chanter l’Invitation au voyage, le Jet d’eau, la Mort des amants, Madrigal triste

 Rollinat pétrissant le clavier, la bouche crispée, le front ravagé d’inspiration sous une chevelure romantique, Rollinat était réellement doué d’un pouvoir fascinateur. Il avait l’air d’un rebelle enchaîné qui fait effort pour briser ses liens. Pas une minute on ne doutait qu’il n’y parvînt, tellement il prêtait à ses vers, comme à ceux de Baudelaire, des accents surhumains. Orageuses ou sereines, ses harmonies dégénéraient malheureusement dans une autre bouche que la sienne et déconseillaient d’en reprendre : le charme était rompu. La musique de Rollinat était-elle de la musique ? Son vin poétique était-il sans mélange, pur jus ? On ne se le demandait pas à l’audition ; on était subjugué, enivré… Le tzigane inspiré communiquait son frisson… ; mais je conviens qu’il faut l’avoir éprouvé pour accorder du génie plutôt que du talent au poète compositeur qu’il est difficile à présent de ressusciter d’entre les dieux morts.
(…)

 

– Lucien Descaves
Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques
, du 24 mars 1934, page 1.
« Du nouveau sur Rollinat par Lucien Descaves, de l’Académie Goncourt. »

(...)
Qui ne l’a pas entendu ne peut se faire une idée du fluide magnétique qui émanait de sa personne à ce moment-là. La musique le transfigurait et dénaturait sa voix. Couché sur le piano dont il balayait les touches de sa chevelure rebelle, il relevait tout à coup sa tête, la renversait en arrière et jetait au plafond des appels stridents qui le perforaient.

Nous écoutions cela, certains que nous n’entendrions jamais plus rien de pareil. Paroles et musique faisaient corps avec Rollinat, et c’est vrai qu’il en a emporté l’accent et l’âme dans la tombe.
(...)

 

– Eugène Alluaud
La Vie Limousine
, n° 155 du 25 février 1938, pages 335 à 340.
« Nos interviews – M. Eugène Alluaud nous parle de son ami : le poète Maurice Rollinat. »

(page 338)
(...) Sa voix ! Ah ! sa voix ! Elle était l’un des éléments de son influence. Une voix aussi riche que le violoncelle aux mains d’un virtuose. Une voix qui pouvait passer de la gravité la plus émouvante aux stridences les plus déchirantes… Je l’ai vu faire pleurer des auditeurs en leur lisant des fables de La Fontaine.
(...)

 

Hugues Lapaire
La Dépêche du Berry
du 24 mai 1939, page 3.
Extrait du discours publié dans l’article « Inauguration du Monument Maurice-Rollinat à Châteauroux ».

(…)
Quand je suis allé demander à mon éminent maître et ami Lucien Descaves, de vouloir bien accepter la présidence du nouveau Comité, tous les bustes de Rollinat qui nous avaient été présentés ne répondaient pas à l’image que nous attendions. Il fallait pourtant aboutir. Nous eûmes alors la même pensée : Pourquoi pas le buste que Georges Lorin exécuta après la mort du poète, le « Rollinat chantant », cette tête hirsute, aux regards profonds, qui semble clamer dans le vent la suprême élégie des douleurs humaines ?

Nous nous représentions si bien cette figure étrange, superbe et tourmentée, sur un fond de verdure, surmontant un bloc de rochers envahis par les lichens et les fougères sauvages, devant un clair miroir d’eau, que d’accord avec la plupart des membres du Comité et nos amis dévoués Brimbal et Thibault, nous nous arrêtâmes à ce projet.

Aussitôt, des critiques s’élevèrent : « Ce Rollinat chantant à perpétuité, disait-on, est une erreur en statuaire ». Possible, mais tous ceux qui ont connu Rollinat, qui l’ont entendu, ont pu vous dire que lorsqu’il chantait ou déclamait ses vers, sa diction, sa musique, son interprétation bouleversait ses auditeurs. Le visage du poète à ce moment là prenait une expression de beauté farouche inexprimable. Son masque pâle et tragique comme le Paganini de Delacroix, ses yeux hallucinants, froids comme deux lames d’acier, ses narines frémissantes, sa crinière brune agitée, sa voix qui lançait des notes aux ailes de feu, des rimes tendres ou violentes comme l’amour, aigües ou profondes comme la douleur, fouillait les chairs, ensorcelait les âmes, faisait courir à fleur de peau des frissons d’épouvante. Il mettait une telle passion, une telle frénésie dans ses chants et ses poèmes, qu’il finissait par s’oublier lui-même. Son cœur, son cerveau, ses nerfs, ses organes, tout son corps donnait son paroxysme de vie…

Eh bien ! c’est la vue, le souvenir de ce Rollinat là qui inspira son ami fidèle, son admirateur fanatique, Georges Lorin.
(…)

 

– Hector de Corlay (pseudonyme de l’Abbé Jacob)
Bulletin de la Société "Les Amis de Maurice Rollinat"
n° 22 – Année 1983, pages 17 et 18.
« Un impromptu chez Rollinat ».

(page 18)

(…)
Puis, tout à coup, passant du plaisant au sévère, le poète musicien observa : « Pour accueillir un abbé, il ne faut point que du pittoresque. Tentons, si vous le voulez bien, l’interprétation d’une Séquence liturgique ! »

Et, déjà au clavier, il interprétait le Dies irae.

Or, durant ce nouveau laps de temps, son visage s’était tellement transfiguré, son regard s’était tellement dilaté, sa voix s’était faite si impressionnante, que, tous, nous étions sous le coup d’une émotion qu’il nous est impossible de traduire ici !
(…)

 

 

À propos du nombre d’octaves de la voix de Maurice Rollinat :

 

– Georges Lorin dans le livre d’Henriette Willette Georges Lorin et Rollinat (Éditions Sansot, Paris, 1928, 126 pages) parle de cinq octaves (page 21).

 

– Yvette Guilbert dans l’article « L’Art de faire vivre une chanson », paru dans Les Annales politiques et littéraires (n° 2289 du 1er juillet 1927, page 19), dit « Rollinat avait la peur affreuse des « grandes chanteuses », la peur des voix qui chantaient « lyriquement ». Il voulait l’utilisation de l’organe « en plume d’écrivain », me disait-il, et personne ne savait le satisfaire, car chacun chantait trop. Et lui avait quatre octaves dont il usait comme un virtuose des lettres. Avoir entendu Rollinat rend impossible d’écouter ses interprètes. C’était fantastique ! ».

Cet article sera repris presque à l’identique dans L’art de chanter une chanson d’Yvette Guilbert (Paris, Bernard Grasset, 1928, 157 pages), pages 11 à 36 ; la partie concernant Maurice Rollinat se trouve aux pages 28 et 29 ; il est également cité page 40.

 

– Émile Goudeau, dans Dix ans de bohème (La librairie illustrée, Paris, 1888, 286 pages) décrit Maurice Rollinat ainsi : « Maigre, le front ombragé par d’épaisses boucles de cheveux châtains, l’œil enfoncé sous l’arcade sourcilière – l’œil bleu vert – la bouche grande, une moustache dure, la figure ravagée, tourmentée, grimaçante, et la voix surtout, la voix dont les deux octaves avaient tour à tour d’exquises tendresses, des miaulements fous et d’empoignantes notes basses : tout cela impressionnait vivement et remuait les nerfs. » (page 78).

 

 

(NB : Ne figurent pas dans cette recherche les travaux des biographes de Maurice Rollinat comme Émile Vinchon, Hugues Lapaire ou Régis Miannay.)