9èmes RENCONTRES LITTÉRAIRES
DANS LE JARDIN DES PRÉBENDES, À TOURS

Vendredi 17 août 2007, de 17 h 30 à 19 h

 

Jean de La Fontaine,

un fabuliste de passage en Touraine

Portrait de Jean de LA FONTAINE par Catherine RÉAULT-CROSNIER.

 

Lire la présentation de cette « rencontre ».

 

Non, Jean de la Fontaine n’est pas un tourangeau et s’il a sa place dans ces rencontres littéraires, c’est par ricochet, pour avoir parlé de la Touraine dans ses « Lettres à sa femme » écrites lors d’un voyage dans le Limousin. Ce personnage est si étonnant et si connu de tous, qu’il fallait bien trouver un moyen de l’unir à ce beau pays de Touraine. Ce n’est pas l’auteur qui était un renard futé qui nous contredira.

Le public lors de la Rencontre littéraire du 17 août 2007, consacrée à Jean de La Fontaine.

Sa biographie

Son père Charles était conseiller du roi, maître des Eaux et Forêts du duché de Château-Thierry et Capitaine des Chasses. Sa mère, née Françoise Pidoux, originaire de Coulommiers dans le Poitou, était veuve. Elle avait douze ans de plus que son époux. Jean de La Fontaine est né en 1621 à Château-Thierry, puis son frère Claude en 1623.

En 1641, Jean de La Fontaine est novice à l’Oratoire ; n’ayant pas la vocation religieuse, il repart dix huit mois plus tard. Vers 1646, il vient parfois à Paris et y rencontre de jeunes amis lettrés, Maucroix, Antoine Furetière, Tallemant des Réaux, Paul Pellisson (ami de Fouquet puis académicien). Cette bande d’amis palatins se nomme la « Table Ronde ».

En 1647, il se marie avec Marie Héricart âgée de quatorze ans et demi : « son pere l’a marié, et luy l’a fait par complaisance », dit Tallemant des Réaux (Les Historiettes, tome 2, p. 230). En 1649, il devient avocat au parlement de Paris.

En 1652, il achète sa première charge de maître des Eaux et Forêts. Protégé de Fouquet, La Fontaine habita chez celui-ci pendant sept années.

En 1653, sa femme lui donne un fils, Charles dont il s’occupera peu. En 1654, La Fontaine publie sa première œuvre, une comédie « L’Eunuque », puis en 1658, « Adonis » qu’il offre à son protecteur, Fouquet qui lui versera une pension de mille francs, à partir de 1659. Jean de La Fontaine et Marie se sépareront de biens en 1659, par mesure de prudence, semble-t-il, pour soustraire la fortune de Marie aux créanciers que Jean avait hérités de son père. La séparation réelle se fera vers 1671, chacun préférant vivre à part.

En 1660, La Fontaine entre en relation avec Jean Racine, son petit-cousin par alliance, de dix-huit ans son cadet, qui fait à Paris ses débuts poétiques.

En 1661, Fouquet est arrêté, La Fontaine resta son plus fidèle défenseur. Il écrivit à cette occasion « L’ode au roi » et l’élégie « Aux Nymphes de Vaux ». Cette fidélité à Fouquet lui valut la haine de Colbert, puis celle de Louis XIV lui-même. La Fontaine doit trouver d’autres protecteurs. Si certains de ses détracteurs l’ont décrit comme un vieillard parasite et quémandeur, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’avait pas le choix, ne touchant pas de retraite et n’ayant pas d’argent d’avance.

En 1663, il entreprend son premier grand voyage et ce sera le seul, entre Paris et Limoges aller et retour, en carrosse, pour témoigner de sa solidarité à Fouquet emprisonné. Il décrit alors son voyage qui est pour lui, un grand événement, espérant ensuite publier ses notes.

De 1665 à 1682, il publie des « Contes et nouvelles » en vers irréguliers d’inspiration libertine. Il écrit aussi de 1664 à 1674 la moitié de ses fables, un roman, des poèmes, une comédie, des élégies, des traductions de vers latins.

En 1668, ses premiers livres de « Fables » furent édités. Certains thèmes ont été repris à Ésope, d’autres sont en rapport direct avec Rabelais.

En 1671, il publie « Clymène », une odelette anacréontique, « Contes » et un recueil de poésies chrétiennes.

De 1673 à 1695, La Fontaine logera chez Madame de la Sablière jusqu’à la mort de celle-ci puis jusqu’en 1695 (date de sa mort), chez Monsieur d’Hervart. Ses deux personnes lui épargneront les tracas de la vie.

Il fut aussi protégé et pensionné par le duc de Bourgogne, les princes de Conti et de Vendôme. Louis XIV fut à son égard indifférent. La Fontaine fréquenta le salon de Ninon de Lenclos et y rencontra Boileau, Racine et Molière.

En 1676, il a remboursé les dettes de son père mais il ne lui reste plus rien. Il vit des revenus irréguliers de sa plume, des générosités des grands qu’il encense, et de la bourse de ses amis. Cela peut lui avoir inspiré certaines fables.

En 1678, il publie cinq livres du deuxième recueil dans lesquels il fait hommage à Madame de Montespan.

En 1684, il est reçu à l’Académie française et le directeur de l’Académie, l’abbé Pierre Cureau de La Chambre, fait son éloge en ses termes :

« L’Académie reconnaît en vous… un génie aisé, facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d’original et qui, dans sa simplicité apparente et sous un air négligé, renferme de grands trésors et de grandes beautés… » L’abbé continue son discours en lui demandant de ne pas offenser la vertu. Il fait par là allusion à la publication de ses « Contes » à tendance amorale. » (cité dans Poésie/Seghers, p. 59, p. 181 et 182)

À l’Académie, il retrouve ses amis, Boileau, Charles Perrault, Furetière.

En 1693, il sort un recueil de Fables daté de 1694 et dédié au duc de Bourgogne qui a onze ans.

À 71 ans, il adjure publiquement ses contes par peur de l’Enfer. Il meurt à Paris en 1695.

La Fontaine reste toujours à la mode et les enfants connaissent encore ses fables. Le Musée Jean de La Fontaine est situé dans la maison natale du poète, à Château-Thierry dans l’Aisne ; il permet à chacun d’entrer dans le monde de cet auteur, à travers ses livres et fables, des jeux autour de ses œuvres, des illustrations des fables, des eaux-fortes de Chagall par exemple. Une association pour le musée fait le lien avec le public dans le cadre des manifestations et expositions proposées. Certaines sont temporaires et étonnantes comme celle des fables de La Fontaine en provenance du monastère de Saint-Vincent à Lisbonne, permettant de découvrir des panneaux d’azulejos, ces carreaux de faïence émaillés et ornés, représentant trente-huit des fables de La Fontaine d’après les illustrations de Jean-Baptiste Oudry.

Un timbre a été édité par La Poste française en son honneur en 1938 et une bande de six timbres en 1995 intitulée « Fables de La Fontaine », représente « La Cigale et la Fourmi », « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf », « Le Loup et l’Agneau », « Le Corbeau et le Renard », « Le Chat, la Belette et le petit Lapin » et « Le Lièvre et la Tortue ».

De nombreux dessinateurs ont illustré des fables de La Fontaine, le plus célèbre est certainement Gustave Doré au XIXème siècle. Dans l’introduction de l’édition de 1866 publiée par la librairie Hachette, nous pouvons lire : « Des milliers de dessins ont porté le nom de GUSTAVE DORÉ jusque dans les moindres bourgades de la France ; (…). En confiant aujourd’hui à ce jeune maître l’illustration des Fables de la Fontaine, nous avons voulu réunir dans le même volume l’écrivain le plus aimé et l’artiste le plus populaire de notre pays, et tenter de mettre, au moyen d’un débit considérable, le plus grand luxe typographique à la portée des plus petites bourses. »

En avril 2007, un film de Daniel Vigne, « Jean de La Fontaine, le défi », met en valeur sa vie et son œuvre. Daniel Vigne propose sa vision personnelle : pour lui, le célèbre fabuliste était un rebelle qui s’est opposé à Louis XIV, à Colbert et a eu l’audace de soutenir Fouquet l’évincé pour qu’il soit réhabilité. Daniel Vigne a bien compris que les fables de La Fontaine n’étaient pas aussi anodines qu’elles pouvaient le paraître au premier abord. Elles lui permettaient de contester le pouvoir absolu du roi sans tomber dans la provocation ou la moralisation. La Fontaine qui semble donner raison à la fourmi dans sa fable, a vécu en cigale sans que cela lui porte préjudice mais ce fût grâce à son art de savoir dire les choses. Avouons que les gens du monde actuel sont proches de cet homme qui a su profiter de la vie sans se laisser dévorer par les puissants.

 

Son portrait

Certains l’appelaient « le Bonhomme » au vu de sa nonchalance et de son désintéressement, (Michel Mourlet dans l’introduction des « Lettres à sa femme », p. VIII) mais Jules Renard dira qu’il trouve irrespectueux ce terme (Journal de Jules Renard à la date du 19 janvier 1909).

Les écrivains et hommes de son temps lui donnaient des qualificatifs différents : « trop léger » pour les uns, « trop licencieux » pour d’autres, « trop libres » pour tous. Boileau trouvait son style « mineur » et il oublia de le mentionner dans son livre « l’Art poétique » (Michel Mourlet dans l’introduction des « Lettres à sa femme », p. VIII).

Tallemant des Réaux, écrivain de son époque (1619 - 1692) le décrit comme un grand rêveur : « Sa femme dit qu’il resve tellement qu’il est quelquefois trois sepmaines sans croire estre marié. » (Les Historiettes, tome 2, p. 230)

C’est aussi un épicurien qui aime autant les femmes que bien manger et bien boire comme nous le dit Léon Garnier dans « La vie de notre bon Jehan de La Fontaine contée par l’image » (p. 14) : « Peut-être est-ce à sa cave que La Fontaine a dès sa jeunesse puisé le secret de sa malicieuse bonhomie, car il aimait le vin frais issu des coteaux de sa champagne natale et qu’il buvait, à ce qu’assure Tallemant des Réaux, en mangeant de délicieux « dauphins » (petits pâtés à la viande en forme de dauphin, spécialité de Château-Thierry). » (cité dans http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/bulletin.htm)

Charles Perrault qui l’a connu, s’étonne de lui : « (…) il y entre une naïveté, une surprise et une plaisanterie d’un caractère qui lui est tout particulier, qui charme, qui émeut et qui frappe d’une autre manière… » (cité par Pierre Clarac dans « Jean de La Fontaine » publié dans Poésie/Seghers, p. 182)

La Bruyère apprécie son style qui reflète son caractère : « (…) ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. ». (cité par Pierre Clarac dans « Jean de La Fontaine » publié dans Poésie/Seghers, p. 177)

D’Alembert dans son Éloge de Despréaux, compare avec beaucoup de justesse, les écrits de La Fontaine avec ceux d’autres écrivains : « Despréaux prétendait, dit-on, que La Fontaine n’avait rien inventé, que sa naïveté était celle de Rabelais et de Marot. Il oubliait que Rabelais n’est point naïf, que son caractère est une gaieté souvent excessive… Il oubliait que la naïveté de Marot tient à son vieux langage, celle de La Fontaine à son âme (…) » (cité par Pierre Clarac dans « Jean de La Fontaine » publié dans Poésie/Seghers, p. 183).

Paul Valéry dit de lui : « Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse et de rêverie, un murmure ordinaire d’absence et de distraction perpétuelle (…) » (cité par Michel Mourlet dans l’introduction des « Lettres à sa femme », p. XI) ; Paul Valéry peut aussi être très négatif à propos de ses œuvres : « Je ne puis souffrir le ton rustique et faux (des contes), les vers d’une facilité répugnante, leur bassesse générale, et tout l’ennui que respire un libertinage si contraire à la volupté et si mortel à la poésie. » (cité dans http://www.lafontaine.net/lafontaine/lafontaine.php?id=20)

À l’opposé, Madame de Sévigné trouve ses fables « divines ». Fénelon pense qu’il nous donne des leçons de sagesse, Voltaire est plutôt favorable à ses écrits, Rousseau reste sceptique. Pompidou fait ses éloges : « La Fontaine, maître dans l’art classique de « faire difficilement » des vers faciles. » (cité dans http://www.lafontaine.net/lafontaine/lafontaine.php?id=20).

Les avis sont variés mais personne ne reste indifférent. Ce qui est sûr, c’est que La Fontaine n’était pas un adepte de la fidélité conjugale. Épicurien et désinvolte, il crie haut et fort, ses goûts :

« Sous les cotillons des grisettes,
Peut loger autant de beauté,
Que sous les jupes des coquettes.
(…)

Une grisette est un trésor ;
(…)

On en vient aisément à bout ;
On lui dit ce qu’on veut, bien souvent rien du tout.
 »

(Extrait de « Joconde », Les Contes – 1ère partie, vers 318 à 320, 326, 329 et 330)

La Fontaine a su aussi retenir ses ardeurs érotiques pour ne pas perdre d’importantes faveurs, par exemple il resta très empressé auprès de Mesdames La Fayette, de Sévigné, de Thianges ou de La Sablière, mais se garda bien de leur faire la cour. Il ne fut jamais un grand amoureux, il se contenta de l’amitié des grandes dames et prit son plaisir avec les soubrettes et les servantes, sans jamais en paraître gêné.

Oui, La Fontaine recherche la vie facile, les plaisirs dont ceux de la sensualité :

« J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. »

(extrait de « Les amours de Psyché et Cupidon – Livre second »)

Peut-on lui en vouloir d’aimer s’amuser, de prendre du plaisir ? Il nous le rend bien en nous distrayant avec grâce, par ses écrits.

 

Son œuvre

Le style de Jean de la Fontaine est élégant, ses personnages réalistes, travestis en animaux, nous distraient en premier même si leur moralité peut être cruelle. L’auteur connut un succès immédiat. Son style plait de suite par sa fraîcheur, sa spontanéité, sa franchise et même sa malice qui lui donne un charme infaillible. « Peu d’écrivains nous parlent un français aussi fin sans que cela se remarque. », nous dit le romancier contemporain, Charles Dantzig. (Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, p. 434)

Il est à la fois productif et inventif, maniant la diversité des styles avec aisance. Ces textes mettent admirablement en pratique et en lumière, son art de la narration et son goût galant. Il varie les rythmes, les styles, les genres, passant des poèmes lyriques aux contes frivoles et coquins, des fables avec une morale aux épîtres à une personne célèbre. Il avait l’habitude de terminer ses livres par un hommage à une personnalité. Pour Madame de la Sablière, il se met dans la peau d’un vieux cerf qui prend la parole et ruse pour sauver sa vie ou de celle d’une perdrix qui fait croire qu’elle est blessée pour mieux s’enfuir. Il pensait bien sûr, à travers ces animaux, à sa propre expérience de la vie et à celle de ses amis.

Ses premières fables sont dédiées au dauphin, les dernières au duc de Bourgogne. Elles sont toutes pleines de grâce et d’enjouement, alertes et animées.

Il a traduit des vers latins dont Virgile et Horace. Il a écrit des sonnets, des ballades, des jeux de rimes, des récits mythologiques. La richesse de son inspiration, parfois à l’opposé dans les idées d’une œuvre à l’autre, peut nous étonner. La Fontaine se laisse guider par son instinct de créativité sans chercher plus. Il écrit comme il vit, pour le plaisir, plaisir des sens, plaisir d’écrire, plaisir de rire. Il a l’art d’avoir l’air naturel ; c’est un faux naïf et un astucieux.

Il écrit aussi pour vivre et certains le critiquent lorsqu’il copie Marot ou Voiture, pour répondre à une commande. Mais ses vers plaisent, sont applaudis dans les salons et Madame de Sévigné fait partie de ses admirateurs.

La nonchalance, le naturel, sont deux traits caractéristiques de son style d’écriture. Sous la naïveté, l’art de parler se décèle. Il est le poète de l’eau et dès qu’il décrit une source, une fontaine, son imagination ne lui fait jamais défaut comme dans « Le Héron » :

« L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commère la carpe y faisait mille tours,
Avec le brochet son compère. »

(« Le Héron », vers 4 à 6)

La Fontaine proche de la nature, aimait l’observer et la décrire dans ses fables, donnant spontanément un cadre à ses histoires.

 

Ses écrits en relation avec la Touraine

Son récit de voyage, « Lettres à sa femme » est paru après sa mort, les quatre premières lettres en 1729 puis les deux dernières en 1820. Il y décrit ses impressions de voyage mais très peu les endroits où il est passé ou d’une manière assez banale en dehors de la Loire qui a une place privilégiée. Il la cite comme une « rivière charmante » (p. 21), par exemple à Orléans :

« Elle est près de trois fois aussi large que la Seine l’est à Paris, (…) De chaque côté du pont on voit continuellement des barques qui vont à voiles : les unes montent, les autres descendent ;(…) » (p. 22)

Pour décrire ce fleuve, il agrémente sa prose d’un poème dont voici trois extraits :

« (…)

La Loire est donc une rivière

Arrosant un pays favorisé des cieux,
Douce, quand il lui plaît, quand il lui plaît, si fière
Qu’à peine arrête-t-on son cours impérieux.
Elle ravageroit mille moissons fertiles,
Engloutiroit des bourgs, feroit flotter des villes,

Détruiroit tout en une nuit :
Il ne faudroit qu’une journée
Pour lui voir entraîner le fruit
De tout le labeur d’une année,

Si le long de ses bords n’étoit une levée

Qu’on entretient soigneusement :
Dès lors qu’un endroit se dément,
On le rétablit tout à l’heure ;
La moindre brèche n’y demeure
Sans qu’on n’y touche incessamment ;
Et pour cet entretènement,
Unique obstacle à tels ravages,
Chacun a son département,
Communautés, bourgs, et villages.

(…)

Mais le plus bel objet, c’est la Loire sans doute :
On la voit rarement s’écarter de sa route ;
Elle a peu de replis dans son cours mesuré ;
(…)

Elle répand son cristal
Avec magnificence ;
Et le jardin de la France
Méritoit un tel canal. »
(p. 36 et 37)

Dans la lettre IV, il parle d’Amboise et des tours du château :

« Vous saurez, sans plus, que devers la ville il est situé sur un roc, et paraît extrêmement haut (…) Ce qu’il y a de beau, c’est la vue : elle est grande, majestueuse, d’une étendue immense : l’œil ne trouve rien qui l’arrête : point d’objet qui ne l’occupe le plus agréablement du monde. On s’imagine découvrir Tours, bien qu’il soit à quinze ou vingt lieues ; (…). » (p. 39, 40 et 43)

Puis il longe l’Indre, s’arrête coucher et dormir à Port-de-Piles avant de repartir le matin suivant pour Richelieu. Par ci, par là, sa prose est coupée d’un poème impromptu qui apporte une note légère et évite que les descriptions ne deviennent monotones et ennuyeuses dont voici un extrait qui n’a rien à voir avec le paysage :

« (…)
Nous nous piquons d’être esclaves des dames ;
Vous vous piquez d’être marbres pour nous ;
Mais c’est en vers, où les fers et les flammes
Sont fort communs et n’ont rien que de doux. »
(p. 61)

La Fontaine, le conteur galant ne peut s’empêcher de distraire le lecteur par ses propres pensées galantes qui lui trottent dans la tête tandis que le carrosse continue son chemin.

 

Ses contes

Les Contes jugés blâmables, s’opposent aux Fables. Pour d’autres, ils sont délicieux. C’est tout au moins l’avis général de son époque en dehors de ceux qui étaient choqués par la morale de cet auteur. Ses contes sont divisés en cinq livres publiés de 1664 à 1682. Ils empruntent leurs sujets à Boccace, l’Arioste et aux nouvellistes italiens.

Son style poétique y est varié comme dans « Le Cocu battu » dont le titre est parlant à lui seul. Ce poème en décasyllabes de style marotique est aussi proche de Molière. Dans une nouvelle, « La Joconde », il utilise des vers irréguliers pour éviter la lassitude et créer des effets.

Par contre les intrigues sont assez banales et les personnages immuables ; c’est presque toujours la même histoire, du mari vieux et trompé, la jeune femme galante, l’amant comblé, le moine paillard, le beau corsaire, la femme bernée. Le cadre reste conventionnel et insipide ; seule la trame amoureuse donne un peu de saveur à l’histoire. Il n’y a rien de profond.

L’aspect gaulois ne l’offusque pas, bien au contraire et il aime à parler gras, surtout dans ses contes, comme dans « L’anneau d’Hans Carvel » :

« Hans Carvel prit sur ses vieux ans
Femme jeune en toute manière ;
Il prit aussi soucis cuisants ;
Car l’un sans l’autre ne va guère.
(…)
 »

(« L’anneau d’Hans Carvel », vers 1 à 4)

Hans surveille sa femme, craignant d’être cocu. Pour être sûr de la garder, il rêve qu’il lui passe la bague au doigt ; presque comme dans un cauchemar, il se réveille :

« (…)
Là-dessus achevant son somme,
Et les yeux encore aggraves,
Il se trouva que le bon homme
Avait le doigt où vous savez.
 »

(« L’anneau d’Hans Carvel », vers 44 à 47)

La sensualité est un trait caractéristique de La Fontaine. Sous un apparent abandon, l’auteur décrit des grâces nonchalantes ou coquines. Dans ces historiettes osées, il varie les plaisirs littéraires avec légèreté ou insolence. Il est vrai qu’il va parfois loin dans l’art d’afficher ses idées, d’aimer ou de séduire des jeunes filles non consentantes, sans regret, comme par exemple, dans « La Clochette » qui se déroule en Touraine. Un jeune bachelier y cajole une fille trop jeunette, « Non qu’à treize ans on y soit inhabile » (vers 34) mais « Pour qui l’amour était langue étrangère » (vers 42) ; les cris n’émurent pas l’amant qui en sortit vainqueur.

Son audace lui vaudra les foudres de la censure en 1675 et il manquera de peu son élection à l’Académie française en 1683. Il finira par renier ses « contes infâmes, pernicieux, abominables… » selon certains.

Séparé de sa femme, n’ayant jamais montré d’intérêt pour son fils, menant une vie de garçon et ayant du goût pour les auteurs licencieux, sa manière de vivre choquait. Épicurien de nature, son goût pour les plaisirs faciles ressort encore plus dans ses contes, assorti d’un esprit gaulois qui le rapproche de Rabelais. Il est l’ami du badinage.

 

Ses fables

Elles restent son chef d’œuvre et elles ont traversé les siècles sans prendre une ride. Basées sur la diversité des situations, elles se caractérisent par la richesse de leurs couleurs, de la chaleur du style, du frémissement de la vie qui s’en dégagent d’une manière sensuelle. Se servant de la fiction et des animaux qui parlent, La Fontaine peint avec minutie, la vérité et la vie de tous les jours, la France de son époque.

« (…)
Tout parle en mon Ouvrage, et même les Poissons :
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes.
Je me sers d’Animaux pour instruire les Hommes.
(…) »

(Dédicace du livre 1er « A Monseigneur Le Dauphin », vers 4 à 6)

Pierre Bornecque, auteur contemporain, dans son livre « La Fontaine fabuliste » a recensé 479 personnages dans les fables dont 125 animaux, les forts et les puissants, les faibles, les victimes, 123 hommes de toutes classes sociales, peu de femmes, des personnages mythologiques, d’autres historiques, littéraires, légendaires et philosophiques dont la Mort qui a une place importante dans l’œuvre de ce poète. Ses 240 fables ont été publiées dans leur intégralité, en trois recueils, comprenant chacun un nombre varié de « Fables ».

Taine (1828 – 1893), membre de l’Académie française, est un philosophe, critique et historien. Il a rédigé une thèse sur « La Fontaine et ses fables » dans laquelle il explique le style de cet auteur. Pour lui, La Fontaine s’est inspiré de Rabelais, Marot et de Marguerite de Navarre. De plus, « Il essayait des dizains, des ballades, des rondeaux, des virelais ; il revenait à la source gauloise, au style naïf, au petit vers leste et campagnard, qui aime des mots francs, qui dit en courant les choses vraies. C’est ainsi qu’à la fin il rencontra les fables et les contes. » (Taine, La Fontaine et ses fables, p. 42) La Fontaine s’est aussi inspiré d’Ésope, de Phèdre et de Boccace. Il lit Platon, discute contre Descartes, goûte Épicure et Horace (Taine, id, p. 64). Il propose une galerie de portraits à la manière de La Bruyère, de Saint-Simon (Taine, id, p. 64). Il esquive l’emphase par la naïveté et l’enthousiasme. (Taine, id, p. 65)

Contrairement aux contes, ici la diversité est omniprésente car La Fontaine aime varier l’attrait de la présentation. Il suffit de lire les titres : « Le mal marié », satire contre les femmes d’un emportement rabelaisien, « La Fille », un conte narquois, « Les souhaits », un conte de fées, « Le Lion », un essai politique, « Les Souris et le Chat-huant », une observation de naturaliste, « Le Songe d’un Habitant du Mogol », une méditation poétique, « Le Paysan du Danube », un tableau d’histoire, « Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire », thème de l’approche de la mort.

La Fontaine garde dans toutes ses fables, une force d’évocation : comme dans la vie, ce n’est pas toujours le plus juste qui gagne. La flagornerie, la cruauté, l’injustice, la comédie mènent le jeu. Le réalisme des fables nous permet d’imaginer des situations identiques dans notre vie personnelle ou dans notre entourage :

« Entre les pattes d’un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu’il était et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un Lion d’un Rat eût affaire ? »

(« Le Lion et le Rat », vers 5 à 11)

La Fontaine est un bon poète qui sait varier les styles en fonction des effets qu’il recherche. Il s’adapte à son auditoire avec élégance et facilité car sa poésie coule de source. Il utilise des vers irréguliers pour se plier au mouvement du récit, en épouser l’allure, mieux jouer avec les changements de mouvements, de pensée comme dans « La jeune Veuve », fable composée d’une stance à rimes embrassées :

« La perte d’un époux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;

Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d’une année
Et la Veuve d’une journée

La différence est grande : on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne.

(…)

L’Epoux d’une jeune beauté

Partait pour l’autre monde. A ses côtés sa femme
Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler.

Le Mari fait seul le voyage.

La Belle avait un père, homme prudent et sage :

Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler,

Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l’heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports ;

Mais, après certain temps, souffrez qu’on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt. – Ah ! dit-elle aussitôt,

Un Cloître est l’époux qu’il me faut.

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe.

L’autre mois on l’emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure.

Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d’autres atours,
Toute la bande des Amours

Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,

Ont aussi leur tour à la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.

Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle :

Où donc est le jeune mari
Que vous m’avez promis ? dit-elle.

(« La jeune Veuve », vers 1 à 8 et 16 à 48)

Le rythme a beaucoup d’importance pour ce fabuliste ce qui explique la richesse des styles utilisés. Taine a répertorié « vingt sortes de rimes, redoublées, entrecroisées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson. » (Taine, id, p. 48) et cet académicien admire comment La Fontaine peut être à la fois satirique, philosophe, connaisseur de l’homme (Taine, id, p. 49). Tout humain, il est vrai, se plaint un jour de son sort mais même si la vie est passable, il préfère vivre car « Mieux vaut souffrir que mourir, c’est la devise des hommes. » (Taine, id, p. 51)

La Fontaine n’hésite pas à se laisser inspirer par d’autres écrivains comme Rabelais (1494 – 1553) qu’il admirait ; dans trente et une de ses fables, un lien avec Rabelais peut être fait. Voici quelques exemples. Dans sa fable « La mort et le Bûcheron » qui a des ressemblances avec la sibylle de Panzoult, Taine nous explique : « Cette fécondité d’invention ne tarit pas. Il ressemble à Panurge, « qui avait soixante trois manières pour trouver de l’argent à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin furtivement fait, malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé, ribleur s’il en était à Paris, au demeurant le meilleur fils du monde ; (…) » (Taine, id, p. 95)

Dans « L’Ours et les deux Compagnons », La Fontaine nous décrit les deux marchands :

« Deux compagnons pressés d’argent
A leur voisin Fourreur vendirent
La peau d’un Ours encor vivant,
Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent.
(…)

Dindenaut prisait moins ses Moutons qu’eux leur Ours :
(…) »

(« L’Ours et les deux Compagnons », vers 1 à 4 et 9)

La peur aura le dessus car mieux vaut sauver sa vie en premier ; le marché conclu sera oublié :

« (…)
Il m’a dit qu’il ne faut jamais
Vendre la peau de l’Ours qu’on ne l’ait mis par terre. »

(« L’Ours et les deux Compagnons », vers 37 et 38)

Chez Rabelais, Dindenaut est le marchand qui répond avec force et fracas à Panurge qui hasarde une timide objection. Rabelais nous parle de « la faconde intarissable de Dindenaut, qui étourdit le chaland, ne le laisse plus respirer, le couvre, l’ensevelit, le noie sous un flux de paroles, (…) » (Taine, id, p. 146). De même, chez La Fontaine, le loup accuse l’agneau de raser l’herbe devant lui.

Panurge, quand venait le danger, « s’enfuyait le grand pas, de peur des coups qu’il craignait naturellement. » (Taine, id, p. 98) La Fontaine suit son exemple car il préfère ne pas être au premier plan quand il y a des coups à recevoir.

Marc Fumaroli, écrivain contemporain (qui a écrit « Le poète et le roi : Jean de La Fontaine en son siècle », éd. Fallois), a très bien compris la proximité de cet auteur avec Rabelais :

« (…) Il y a bien quelque chose de pantagruélique dans l’art de La Fontaine, le plus érudit de notre langue ; mais ce qui se voyait chez Rabelais, ce qui était voyant chez Ronsard, s’évapore chez lui en une essence volatile et lumineuse, (…). »

La Fontaine est aussi un renard avisé qui ressemble au Rastignac de Balzac, nous dit Taine (id, p. 102). Comme plus tard Balzac, La Fontaine, sous un aspect enfantin, a écrit lui aussi, sa comédie humaine, celle de son époque, l’histoire de son temps, le roi, le noble, le courtisan, le bourgeois, l’artisan et le peuple. C’est un monde entier qui est répertorié ici comme dans des archives avec en plus la verve de l’auteur. Il a senti aussi l’humble beauté d’une vie tranquille et d’une nature épanouie. Comme Virgile, il voyait le port majestueux du chêne et montrait les souffrances de l’arbre comme un être vivant. (Taine, id, p. 180)

Aimant rire de nos déboires et des siens, La Fontaine se rapproche aussi de Molière, tel Acaste, beau diseur, sémillant, important, importun, petit maître, le petit marquis de Molière qui ressemble aux frelons de notre fabuliste :

« A l’oeuvre on connaît l’Artisan.

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
Des Frelons les réclamèrent.
Des Abeilles s’opposant,
Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.
(…)

Travaillons, les Frelons et nous :
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
Des cellules si bien bâties.
Le refus des Frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir ;
Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties.
(…) »

(« Les Frelons et les Mouches à miel », vers 1 à 5 et 25 à 30)

En bon épicurien, La Fontaine se met du côté de Tartufe de Molière qui « buvant à son déjeuner quatre grands coups de vin, et mangeant fort dévotement deux perdrix avec un moitié de gigot en hachis », n’aurait pas eu l’idée d’en avoir du remords. (Taine, id, p. 122)

Il utilise aussi les fables de Pline l’Ancien comme « Les deux Chèvres », celles de Sénèque « Jupiter et les tonnerres », les fables d’Ésope, les Lettres d’Hippocrate, une phrase d’Aristophane citée par Plutarque pour décrire le lion, et de bien d’autres écrits encore. (Pierre Clarac, La Fontaine, l’homme et l’œuvre, p. 127 et 128).

Bien sûr, Ésope lui a aussi servi de modèle dans ses fables. Ésope était un fabuliste grec (VII° et VI° siècle avant J-C), esclave bègue et bossu. Il vivait à la cour du roi de Lydie et écrivit des fables en s’inspirant des contes orientaux. Ésope a écrit une fable intitulée « Les voyageurs et l’Ours » dont La Fontaine se servira dans « L’Ours et les deux Compagnons ».

De même, la fable « L’Estomac et les Pieds » d’Ésope, a servi de trame à celle de La Fontaine intitulée « Les Membres et l’Estomac », ce qui lui permet d’en profiter pour décrire le fonctionnement de la monarchie et essayer de le justifier.

Phèdre est un écrivain latin (15 av J-C, 50 ap J-C). Il imita Ésope dans ses cent vingt-trois fables qui dotèrent la littérature latine d’un genre nouveau. La fable « L’Oeil du Maître » de La Fontaine est directement inspirée de « Le Cerf et les Bœufs » de Phèdre mais La Fontaine y a ajouté sa touche personnelle comme il l’indique dans la conclusion :

« (…)
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n’est, pour voir, que l’oeil du Maître.
Quant à moi, j’y mettrais encor l’oeil de l’Amant. »

(« L’Oeil du Maître », vers 37 à 40)

La Fontaine est un observateur attentif aussi bien des mœurs de son temps que de la vie de la nature. Les premiers vers de « L’Alouette et ses petits, avec le Maître d’un champ » reflètent bien l’arrivée du printemps et du renouveau :

« (…)
Les Alouettes font leur nid
Dans les blés, quand ils sont en herbe,
C’est-à-dire environ le temps
Que tout aime et que tout pullule dans le monde :
(…) »

(« L’Alouette et ses petits, avec le Maître d’un champ », vers 4 à 7)

Les grenouilles dans une autre fable sont encore plus dynamiques par l’effet de deux alexandrins qui s’allongent un peu comme des batraciens sautant en plongée (Pierre Clarac, La Fontaine, l’homme et l’œuvre, p. 80) :

« (…)
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes,
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
(…) »

(« Le Lièvre et les Grenouilles », vers 24 et 25).

La Fontaine sait si bien faire vivre ses animaux que nous n’avons aucune peine à les humaniser et à les rapprocher de nos manières de vivre, telle la fin de « La Chauve-souris, le Buisson et le Canard »:

« (…)
Je connais maint detteur qui n’est ni souris-chauve,
Ni Buisson, ni Canard, ni dans tel cas tombé,
Mais simple grand Seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier dérobé. »

(« La Chauve-souris, le Buisson et le Canard », vers 38 à 41)

La morale de La Fontaine peut nous surprendre. Chaque fable en a une qui se veut une sentence et qui peut nous gêner car « La raison du plus fort est toujours la meilleure » (« Le loup et l’agneau », vers 1). « La Fontaine approuve la perfidie, et quand le tour est profitable ou bien joué, il oublie que c’est un guet-apens. (…)Il loue la trahison politique. » (Taine, id, p. 53) La Fontaine est aussi un épicurien qui veut jouir de la vie à tout prix et sans arrière pensée. Son insouciance, sa légèreté de mœurs peuvent indigner, peu lui importe, il prêche le plaisir avec autant de zèle que la vertu comme dans la morale de « La Laitière et le Pot au lait » :

« (…)
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :

Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,
Je suis gros Jean comme devant. »

(« La Laitière et le Pot au lait », vers 30 à 43)

La Fontaine aime passer du sérieux au plaisant, du sourire à l’émotion ; il dénonce les dangers de l’humeur errante, par exemple dans « Le discours à Madame de La Sablière » ou dans la fable « Les deux Pigeons » :

« Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux, s’ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
(…)

Mais un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d’à moitié

La volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l’aile et traînant le pié,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s’en retourna.
Que bien, que mal elle arriva

(…)

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
(…) »

(« Les deux Pigeons », vers 1 à 7, 54 à 61 et 65 à 69)

On dénonce chez La Fontaine, l’immoralité de sa morale mais il veut avant tout nous montrer la vie telle qu’elle est. « Ces petits récits, amusettes d’enfants, contiennent en abrégé la société du dix-septième siècle, la société française, la société humaine. » (Taine, id, p. 74) et il est vrai qu’au fil des siècles, la loi de plus fort reste la meilleure. Ses fables prêchent la résignation mais non l’amour, la fatalité mais non l’utopie – l’agneau sera dévoré par le loup quoiqu’il fasse –. Il est l’écrivain du réel tout en faisant que ses récits coulent de source et nous amusent. Épicurien de nature, bon joueur, il veut nous distraire comme en témoignent certains titres, tel « A Femme avare, galant Escroc ». Tout le talent de cet auteur est dans l’analyse si fine des êtres et des choses, dans leur diversité. Ses livres reflètent son art d’écrire avec aisance, imagination, finesse et beaucoup de vérité.

 

Conclusion

La Fontaine, a créé une œuvre importante et étonnante, autant pour la diversité de ses textes que par son aisance de style, autant pour la vivacité de ses personnages que pour la modernité de ses analyses de caractère. Il a l’art sous une impression de facilité, de faire passer des messages variés et humains, sans faire de morale, sans parler de bien et de mal mais en constatant la vie telle qu’elle est.

Dans ses contes comme dans ses deux-cent-quarante fables, on trouve l’ironie, la sensualité, l’émotion, la pitié, le courage, les plaisirs épicuriens, l’acceptation des échecs et pourtant il reste encore ici une place pour le rêve, la métamorphose, l’allégorie, le merveilleux ! Quel vaste univers de sensations et de tableaux de mœurs décrits avec malice ! Quel feu d’artifice des couleurs de la vie, à travers les récits de cet écrivain au talent toujours frais, jeune et dynamique ! Analysant les mœurs de caractères et riant de nos travers, Jean de La Fontaine vit en harmonie avec l’art et le naturel ; rien d’étonnant alors qu’il nous rassemble et reste indémodable pour notre plus grand plaisir.

 

Catherine RÉAULT-CROSNIER

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Marc Blancpain, La Fontaine avant La Fontaine, Édition n° 1, Paris, 1994, 178 pages

Pierre Clarac, La Fontaine l’homme et l’œuvre, Boivin & Cie, Paris, 1947, 201 pages

Pierre Clarac, Jean de La Fontaine, Écrivains d’hier et d’aujourd’hui n° 20, Pierre Seghers éditeur, Paris, 1965, 192 pages

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, éditions France Loisirs, Paris, 2005, 968 pages

Jean de La Fontaine, Lettres à sa femme, Voyage de Paris en Limousin, Valmonde-Tredaniel, Paris, 1995, 103 pages

Les fables de La Fontaine illustrées par Gustave Doré, Librairie de L. Hachette et Cie, Paris, 1868, 864 pages

Jean Orieux, La Fontaine ou la vie est un conte, Éditons France Loisirs, Paris, 1976, 684 pages

Jules Renard, Journal de 1905 à 1910, http://www.readme.it/libri/4/4069014.shtml

Hippolyte Taine, La Fontaine et ses fables, Librairie Hachette, Paris, 1907, 351 pages

Tallemant Des Réaux, Les Historiettes, tome deuxième, librairie Garnier Frères, Paris, 1932, 343 pages

 

Pages trouvées sur Internet

De très nombreux sites parlent de Jean de La Fontaine, nous nous bornerons à ne citer ci-après que ceux qui nous ont été une aide dans cette étude.

http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=100, Jean de La Fontaine, élu en 1684 au fauteuil 24 (consulté le 24/10/2005)

http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/, Musée Jean de La Fontaine, Château-Thierry (consulté le 24/10/2005)

http://www.lafontaine.net/nouveau-site/index.php, À la découverte de Jean de La Fontaine (consulté le 24/10/2005)

http://www.adpf.asso.fr/adpf-publi/folio/lafontaine/som_lafontaine.html, Dossier sur Jean de La Fontaine (consulté le 24/10/2005)

http://www.lire.fr/imprimer.asp/idC=32458, Présentation du livre « Le poète et le roi : Jean de La Fontaine en son siècle » de Marc Fumaroli (consulté le 24/10/2005)

 

Dans les journaux

« Jean de La Fontaine, le défi », La Nouvelle République du Centre-Ouest, Loisirs week-end, vendredi 20 avril 2007, p. 6

 

 

À la fin de cette rencontre littéraire, certains poètes présents ont pris la parole pour mettre en valeur une fable de La Fontaine de leur choix. Ont été lues :

  • « Le renard et les raisins » par Guy Bacquié,

  • « La cigale et la fourmi » par Jeanne Zotter,

  • « Le corbeau, la gazelle, la tortue et le rat » par Jean-Jacques Arvers,

  • « Le lion et le rat » par Claire Crosnier,

  • « La colombe et la fourmi » par Joël Cormier,

  • « Le coq et le renard » par Michel Caçao,

  • « La montagne qui accouche » par Catherine Réault-Crosnier,

  • « Le lion amoureux » par Régis Crosnier.