"Mur de poésie de Tours" 2002 - Poètes français du passé

 

MIDI

 

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'il n'achèvent jamais.

Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.

 

Charles-Marie LECONTE DE LISLE

(1818 - 1894)

 

Fils d’un chirurgien de la grande armée et d’une créole, LECONTE DE LISLE est né à Saint-Paul, dans l’île Bourbon ; il vécut à Nantes de trois à dix ans avant de retourner à l’Ile de La Réunion. Il vint achever ses études de droit à Rennes avant de retourner à Saint-Denis de La Réunion. De retour à Paris, il décide de commencer une carrière littéraire. Sa poésie plaît dès la première version des « Poèmes antiques » inspirés par l’Antiquité grecque. Il est classé parmi les parnassiens dès la parution de ses « Poèmes barbares » abordant alors les civilisations perdues. Sur le même thème paraîtront en 1884 les « Poèmes tragiques ».