Maurice Rollinat et sa femme Marie, en poésie

 

Cette conférence a été lue à plusieurs voix avec des poèmes mis en musique par Michel Caçao, le 19 novembre 2011 à Argenton-sur-Creuse, dans le cadre de la soirée de poésie des journées annuelles de l'association des Amis de Maurice Rollinat, et le 26 novembre 2011 à la bibliothèque municipale de Tours.

 

Maurice Rollinat et sa femme Marie, portraits à l'encre de Chine de Catherine Réault-Crosnier.

 

À l’occasion des soixante-dix ans de la mort de Marie Rollinat née Sérullaz, nous la mettrons à l’honneur à côté de son poète.

 

Marie Sérullaz est née le 16 août 1855. Elle est la fille aînée de Jean Hippolyte Sérullaz, un agent de change, et de Claire Théodorine Guymon. Ses parents eurent sept enfants. Marie sait jouer du piano, dessiner et peindre. Sa famille est catholique et Marie jeune fille est très pieuse alors que Maurice Rollinat à cet âge est anticlérical. (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 236)

Maurice Rollinat né le 29 décembre 1846 à Châteauroux, est proche de son père, François Rollinat, avocat, grand ami de George Sand. Maurice a un frère aîné Émile. Il fait ses études à Châteauroux et retourne chaque été, pour les vacances, dans le domaine familial de Bel-Air dans l’Indre (domaine acquis par son père en 1850, situé au Buret, près d’Argenton-sur-Creuse). Il écrit des poèmes dès son enfance. Clerc à Châteauroux, puis à Orléans (en 1867, année où meurt son père), il gagne Paris pour, dit-il, devenir avocat comme son père et grand-père. En attendant, il travaille comme commis dans les bureaux de l’Hôtel de Ville et rêve d’être édité. Il publie des poésies dans diverses revues, (collabore à un recueil tiré à un petit nombre d’exemplaires, Les Dixains réalistes (1876) et figure, la même année, dans Le Parnasse contemporain avec « Les Cheveux »).

Régis Miannay, le président des Amis de Maurice Rollinat pendant trente ans, nous confirme que Rollinat avant même d’avoir connu Marie, s’intéressait au mariage car nous dit-il, Rollinat « nous paraît avoir vu d’abord dans le mariage un moyen d’assurer son indépendance financière » et d’obtenir la propriété de Bel Air s’il se mariait (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 228).

Maurice Rollinat a rencontré Marie Sérullaz en 1877, lors d’un séjour à Saint-Julien de Ratz dans l’Isère, chez son ami Camille Guymon dont Marie est la nièce. Camille Guymon, homme de Lettres et publiciste, admirateur d’Edgar Poe, est secrétaire de rédaction au Courrier littéraire, revue dépendant de la librairie Sandoz et Fischbacher (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, pp. 228 et 229). Dans une lettre écrite le 11 septembre 1877 à Camille Guymon, nous constatons l’état d’esprit du poète, à la fois angoissé et proche de la nature, réaliste et pessimiste ce qui est étonnant pour un futur amoureux : « Oh ! être seul, tout seul, dans un chemin la nuit ! Pourquoi donc ai-je un battement de cœur si particulier toutes les fois que je reviens de la pêche et qu’en traversant les prés, je hâte le pas comme un malfaiteur ?... ». (Rollinat Maurice, Lettre à Camille Guymon, p. 4).

De nombreux bruits ont couru sur leurs premières rencontres et il est difficile de cerner la vérité. Il semblerait malgré tout, que Marie ait été plus attirée par Rollinat que l’inverse. (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, pp. 229 et 330) Dans une lettre à son ami Raoul Lafagette (non datée, 1877 ? 1878 ?, expédiée de Bel Air), Maurice Rollinat présente Marie : « elle est on ne peux mieux douée pour la compréhension des choses musicales et littéraires, et joue du Chopin dans la perfection (…) la jeune personne a 100 mille francs de dot et (…) la famille vaut la mienne comme distinction de race et comme réputation d’honorabilité. »

Maurice Rollinat venait de publier Dans les Brandes dont les poèmes lugubres, fantastiques, à connotation triviale ou érotique, n’étaient pas dans les goûts de sa belle-famille. Nous pourrions penser que ces poèmes à connotation morbide pouvaient décontenancer cette jeune fille à marier mais non, elle s’intéresse à ses compositions musicales qu’elle transcrit et Rollinat en est flatté (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 234).

Régis Miannay nous donne de nombreux détails sur Maurice Rollinat et Marie Sérullaz et nous citerons quelques extraits significatifs. Le poète dit « à ses amis Guymon et Lafagette sa résolution de se détourner de ce genre de compositions et de cacher à sa future femme ses désordres passés pour ne pas la blesser » (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 236). Elle est un baume pour son cœur torturé. Il écrit dans une lettre à son ami Raoul Lafagette : « J’oublie l’homme célibataire (…). Clos désormais dans ma félicité paisible, je veux sentir pousser dans mon âme un regain d’innocence et m’en aller doucement dans l’idéal sur les ailes blanches de l’amour immaculé. » (id., p. 236)

Dans le poème « Aquarelle », Maurice Rollinat décline les caractéristiques de Marie qui l’attirent : son côté artiste, peintre, aimant la nature, sa facilité à s’effrayer, à s’attrister puis à rire. Maurice Rollinat glisse de temps en temps dans ses poèmes, un de ses animaux fétiches comme le serpent qui fait peur à sa bien-aimée. On sent son attachement à sa femme dès le début de ce poème « Ma mignonne » qui n’est pas sans nous rappeler la « Mignonne, allons voir si la rose (…) » du poème de Ronsard « A Cassandre » célébrant ses amours. (Ronsard, Odes, I, 1,17)

AQUARELLE

Adorablement naturiste,
Ma mignonne peint dans les bois,
Aux sons de harpe et de hautbois
Roucoulés par un ruisseau triste.

Ingénu, curieux, artiste,
Et nuit et jour prompt aux effrois,
Son œil maudit les serpents froids
Et rit aux bluets d’améthyste.

Rougeoiement des feuilles de buis,
Usure verte des vieux puits,
Lueurs d’étoiles presque éteintes,

Lichens gris du ravin profond
Attirent ses regards qui vont
Se pâmer dans les demi-teintes.

Les Névroses, p. 44

Il se marie « à Lyon, le dix-neuf janvier 1878. Rollinat avait trente-deux ans et sa femme, vingt-trois (…). » Dans son contrat de mariage, Rollinat est désigné comme rentier domicilié à Châteauroux. (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 236)

Une partie de Bel Air avait été vendue ce qui lui permet d’avoir une rente annuelle et viagère de deux mille francs. Sa mère ne lui permet pas de s’installer à Bel Air comme il aurait tant aimé car elle se réserve la propriété de la maison et des terres restantes (id., p. 236). Au cours de son voyage de noces en Italie (id., p. 238) – certainement payé par la famille Sérullaz et seul grand voyage que le poète a fait –, il découvre en Marie comme un sauveur : « Étant donné que je suis un mort ressuscité par l’amour, je suis tout à la femme qui m’a rendu la vie (…). » (id., p. 237) Son amour pour Marie lui inspira des poèmes de tendresse. Il la voit comme un ange gardien qui veille sur lui.

L’ANGE GARDIEN

Archange féminin dont le bel œil, sans trêve,
Miroite en s’embrumant comme un soleil navré,
Apaise le chagrin de mon cœur enfiévré,
Reine de la douceur, du silence et du rêve.

Inspire-moi l’effort qui fait qu’on se relève,
Enseigne le courage à mon corps éploré,
Sauve-moi de l’ennui qui me rend effaré,
Et fourbis mon espoir rouillé comme un vieux glaive.

Rallume à ta gaîté mon pauvre rire éteint ;
Use en moi le vieil homme, et puis, soir et matin,
Laisse-moi t’adorer comme il convient aux anges !

Laisse-moi t’adorer loin du monde moqueur,
Au bercement plaintif de tes regards étranges,
Zéphyrs bleus charriant les parfums de ton cœur !

Les Névroses, p. 21

Ce poème est un acrostiche ayant donc chaque lettre de Marie Sérullaz en première lettre de chaque vers jusqu’au Z final. Parfois dans certains acrostiches pour elle, le Z devient S ou C, pour les besoins de la rime. Nous verrons plus loin que Maurice Rollinat a écrit six acrostiches à Marie Sérullaz. Nous sommes assurés que ces poèmes sont une louange à celle qui est un baume pour son cœur torturé. Il veut changer de vie et il demande à sa femme de le sauver. Régis Miannay dit que les poèmes à Marie ont une puissance salvatrice et que celle-ci détourne le poète, de l’angoisse (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 251).

Le bruit et la vue des petits souliers de Marie sont pour lui, rassurants. Ils révèlent sa présence, sa vivacité, sa jeunesse tout près de lui. Ils ont un rythme, une vie que Maurice Rollinat restitue avec beaucoup de charme dans la beauté de la nature, tout près « du vent », « des roseaux », « d’un pacage ».

LES PETITS SOULIERS

Tes petits souliers noirs grillés comme une cage
Emprisonnent tes pieds plus vifs que des oiseaux,
Laissant voir à travers leurs délicats réseaux
Tes bas coloriés fleuris comme un langage.

Ils ont le glissement du vent dans le bocage,
La grâce tournoyeuse et grêle des fuseaux,
L’air mutin de l’abeille aux pointes des roseaux
Ou de la sauterelle au milieu d’un pacage.

En vain, ils sont partout mes suiveurs familiers,
Par l’aspect et le bruit de tes petits souliers
J’ai toujours les yeux pris et l’oreille conquise ;

Et quand les mauvais jours me séparent de toi,
Ton souvenir les fait sonner derrière moi
Et brode sur mon cœur leur silhouette exquise.

Les Névroses, p. 43

Marie est un garde-fou contre ses pensées moroses ou un remède à sa tourmente mais sera-t-elle disponible et attentive à lui, si avide de reconnaissance littéraire et de liberté ? Régis Miannay nous dit : « Il n’est pas disposé à sacrifier ses activités de poète et de musicien ni à se retirer complètement de la mêlée littéraire parisienne. » (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 239) L’ange gardien devient l’ange pâle avec le temps car Maurice Rollinat veut continuer sa vie de bohême à Paris et écrire des poèmes à son goût même s’ils choquent sa belle-famille.

L’ANGE PÂLE

A la longue, je suis devenu bien morose :
Mon rêve s’est éteint, mon rire s’est usé.
Amour et Gloire ont fui comme un parfum de rose ;
Rien ne fascine plus mon cœur désabusé.

Il me reste pourtant un ange de chlorose,
Enfant pâle qui veille et cherche à m’apaiser ;
Sorte de lys humain que la tristesse arrose
Et qui suspend son âme aux ailes du baiser.

Religieux fantôme aux charmes narcotiques !
Un fluide câlin sort de ses doigts mystiques ;
Le rythme de son pas est plein de nonchaloir.

La pitié de son geste émeut ma solitude ;
A toute heure, sa voix infiltreuse d’espoir
Chuchote un mot tranquille à mon inquiétude.

Les Névroses, p. 27

Pourtant Maurice Rollinat reste amoureux d’elle. Il s’accuse, demande pardon. Il promet monts et merveilles pour qu’elle revienne. Au début, elle reviendra mais ensuite elle s’écartera non pas par manque d’amour mais parce qu’elle n’en peut plus de promesses non tenues, de séparations et de retours. Marie Sérullaz avait les yeux bleus. Ils sont comme un talisman pour le poète et l’entraîne dans un autre univers. Il aime s’y mirer pour y boire la tendresse.

LES ÉTOILES BLEUES

Au creux de mon abîme où se perd toute sonde,
Maintenant, jour et nuit, je vois luire deux yeux,
Amoureux élixirs de la flamme et de l’onde,
Reflets changeants du spleen et de l’azur des cieux.

Ils sont trop singuliers pour être de ce monde,
Et pourtant ces yeux fiers, tristes et nébuleux,
Sans cesse en me dardant leur lumière profonde
Exhalent des regards qui sont des baisers bleus.

Rien ne vaut pour mon cœur ces yeux pleins de tendresse
Uniquement chargés d’abreuver mes ennuis :
Lampes de ma douleur, phares de ma détresse,

Les yeux qui sont pour moi l’étoile au fond d’un puits,
Adorables falots mystiques et funèbres
Zébrant d’éclairs divins la poix de mes ténèbres.

Les Névroses, p. 32

De nombreux poèmes sont consacrés à la préservation de son amour (avant 1882) (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 252) dont l’envoi de « Ballade de l’Arc-en-Ciel » (Les Névroses, p. 128) qui célèbre Marie :

« O toi, le cœur sur qui mon cœur s’est appuyé
Dans l’orage du sort qui m’a terrifié,
Quand tu m’es apparue en rêve comme un ange
Devant mes yeux chagrins l’arc-en-ciel a brillé,
Bleu, rouge, indigo, vert, violet, jaune, orange. »

Il veut oublier ses anciens amours, ne plus se laisser séduire par le charme féminin volage et il l’exprime dans « Chanson de l’Amant » (Les Névroses, p. 370). Il espère ne plus souffrir de ses angoisses, de ses hantises et nous le confie dans « Le cœur guéri » (id., p. 125).

Mais en contre partie, il aime avoir une vie de nomade et sa liberté : par exemple, il vit de mars à juillet 1878 au château d’Yvours près de Lyon (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 239). Rollinat est alors euphorique « j’étais fait pour le mariage ! (…) Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas m’être marié plus tôt ! » (Lettre à Raoul Lafagette écrite au Château d’Yvours, 1878). Il est difficile de savoir si Rollinat dans cet élan oratoire, n’a pas dépassé sa pensée ou ne l’a pas basée en grande partie, sur des considérations matérielles. Puis il revient à Paris où il retrouve ses anciens camarades, artistes et poètes ; il se rend ensuite en province, à Bel Air en août et octobre (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 239). Il retourne à Paris lors de la fondation des Hydropathes le 11 octobre 1878 (id., p. 240). Ses beaux-parents se fâchent de ces allers-retours. En 1879, Marie est excédée (id., p. 240). Mais il rêve encore à elle, son « Cher ange » et ce rondeau peut s’y référer :

LES YEUX BLEUS

Tes yeux bleus comme deux bluets
Me suivaient dans l’herbe fanée
Et près du lac aux joncs fluets
Où la brise désordonnée
Venait danser des menuets.

Chère Ange, tu diminuais
Les ombres de ma destinée,
Lorsque vers moi tu remuais

Tes yeux bleus.

Mes spleens, tu les atténuais,
Et ma vie était moins damnée
A cette époque fortunée
Où dans l’âme, à frissons muets,
Tendrement tu m’insinuais

Tes yeux bleus !

Les Névroses, p. 33

Les yeux sont comme un talisman pour le poète. Il les associe au paysage, « La pierre, les forêts profondes », à l’expression des sentiments, « le rire », « les pleurs » et veut garder confiance en eux même s’il se méfie.

LES YEUX

Les diverses teintes des yeux
Évoquent les lointains, les ondes,
La pierre, les forêts profondes,
Les grèves, le gouffre et les cieux ;

Paupières à peine décloses,
Ils remontrent, fondus en eux,
Tous les coloris lumineux,
Tous les miroitements des choses.

Certains dans le rire et les pleurs
Apparaissent comme des fleurs,
Comme des étoiles de songe.

Ah ! si l’on pouvait confiant
N’avoir jamais en les voyant
Peur d’un sarcasme ou d’un mensonge !

Fin d’Œuvre, pp. 81 et 82

Maurice Rollinat promet souvent sans tenir ; il semble d’accord pour ne plus aller à Paris mais il y retourne régulièrement. Dans « Tranquillité » (Les Névroses, p. 386), il ne sait plus s’il doit avoir confiance en elle, « La femme couleuvre et colombe », sans se rendre compte qu’il a aussi sa part d’ambivalence. Il lui écrit qu’il accepte tout, de censurer ses écrits, d’habiter chez ses beaux-parents pour qu’elle revienne : « (…) En fait de productions artistiques, je ferais toutes les réserves que tu voudras ! (…) Je t’aime de toutes mes forces et je ne peux plus vivre sans toi. (…) accueille dans ton âme mon profond repentir et dis-moi bien vite que nous allons nous installer à Lyon pour n’en plus jamais sortir qu’à ta volonté ! (…) » (Lettre de Maurice Rollinat à sa femme, citée par Hugues Lapaire, Rollinat, Poète et Musicien, p. 93).

Régis Miannay nous dit de plus que : « Le mariage de Maurice Rollinat, l’évolution de sa vie conjugale et ses relations avec sa belle-famille sont étroitement mêlés à la phase finale de la composition des Névroses, à l’histoire de la publication de ce recueil et à l’installation de ce poète à Fresselines. » (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 227)

Les beaux-parents de Rollinat n’acceptent pas certains de ses poèmes et lui demandent de retirer tout le chapitre Les Luxures des Névroses (Émile Vinchon, Maurice Rollinat - Étude biographique et littéraire, p. 74). Il leur promet de s’assagir et de retirer ces poèmes érotiques et macabres. Il tergiverse devant eux, tiraillé entre le désir de plaire à Marie et à sa famille, et son inspiration personnelle qu’il veut garder à tout prix. Mais lorsque son livre paraît, aucun poème n’est enlevé.

À Paris, il fréquente un milieu bohème d’artistes et d’écrivains. Il adhère au club des Hydropathes d’Émile Goudeau et commence à se tailler dans les salons et les cafés, un extraordinaire succès de pianiste et de chanteur, ce qui lui vaut un article retentissant de Barbey d’Aurevilly dans Le Constitutionnel du 2 juin 1882, et au lendemain d’une soirée chez Sarah Bernhardt, un autre article, non moins retentissant, d’Albert Wolff dans Le Figaro du 9 novembre 1882. Quand Les Névroses paraissent enfin, éditées par Charpentier, c’est la gloire. Et en même temps une campagne de dénigrement, où est dénoncé le cabotin, le plagiaire de Poe et de Baudelaire.

La vie réelle ne correspond pas à ses promesses. Il se fâche avec ses beaux-parents à chaque fois qu’il vit chez eux. Il ne se sent pas responsable : « La Belle-mère m’a vaincu et jamais harpie cléricale n’a mieux triomphé d’un hibou réfractaire. (…) Lyon sera désormais notre Lieu d’habitation ordinaire. (…) Bel-Air, il faut absolument que j’y renonce. » (Maurice Rollinat, Lettre à Raoul Lafagette, Paris, le 19 octobre 1881). Régis Miannay dans sa thèse, soulève cette question : « N’a-t-il pas espéré faire admettre par sa femme un mode d’existence plus conforme à ses propres désirs ? » (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 240). Marie se lasse des engagements non tenus par Rollinat. La confiance du départ de leur relation s’estompe et inversement Rollinat ne la comprend plus : « Marie n’aime pas plus Paris que les bords de la Creuse. L’énorme ville sans les siens, c’est pour elle un séjour d’exil. Je m’en aperçois, j’en gémis et je n’y peux rien, quoi que je fasse. » (Lettre de Maurice Rollinat à Camille Guymon, citée par Régis Miannay en date du 20 décembre 1878, id., p. 241).

Pourtant Maurice Rollinat est triste sans elle et la supplie encore et toujours comme dans ce poème peu connu « La Ballade du retour », vraisemblablement écrit en 1879, où elle revient vers lui, après quatre mois de séparation :

LA BALLADE DU RETOUR

Je vis seul dans la rue et dans ma chambre, hélas !
Où que j’aille, je suis sombre comme un trappiste
Et tout ce que j’entends me fait l’effet d’un glas
Puisque ma violette aux reflets d’améthyste
N’enchante plus mes yeux de poète et d’artiste.
Mais voilà que le ciel bleuit, chaque maison
Se transfigure et perd sa mine de prison !
Je me sens amusé par la moindre fadaise
Et je ne souffre pas du froid de la saison :
L’express va ramener ma petite Lyonnaise.

Paix aux mauvais rimeurs ; je les trouve moins plats.
La cuisine m’embaume et le garçon Baptiste
Me sert des mets exquis dans d’admirables plats.
Je souris aux fâcheux acharnés à ma piste
Et mon rugueux collègue est doux comme un batiste.
Je pardonne au voisin d’hôtel sa pamoison
Qui toutes les nuits passe à travers ma cloison.
La migraine me lâche et mon ennui s’apaise
Et je suis fort comme un gendarme d’Eguzon.
L’express va ramener ma petite Lyonnaise.

Le vieux qui va cognant ses jambes d’échalas
Me paraît plus gaillard, moins lugubre et moins triste.
Un sommeil bienfaisant sort de mes matelas
Et distille son calme à mon cœur paroxyste
Qui s’endort en disant que le bonheur existe !
Mon rêve confiant souffle sur un tison.
Mon espoir revenu pour la bonne raison
Dans les phrases du spleen ouvre sa parenthèse
Et je ris comme un lac au milieu des gazons,
L’express va ramener ma petite Lyonnaise.

ENVOI

Mon lit, sois bon tremplin et chauffeuse toison,
Restaurateur Foiret, remplace ton poison
Par des filets juteux et cuits sur de la braise.
Et toi, fiacre, galope et cours comme un bison !
L’express va ramener ma petite Lyonnaise.

(publiée par Hugues Lapaire, Rollinat, Poète et Musicien, pp. 95 et 96)

Marie ne supporte plus ses fréquentations littéraires. Un peu plus d’un an après son mariage, il est déjà question de séparation. Ils choisissent l’arrangement amiable (Régis Miannay, Maurice Rollinat poète et musicien du fantastique, p. 243). Marie reste de plus en plus dans sa famille plutôt que de suivre son mari à Paris (id., p. 246). Maurice doute du pouvoir salvateur de Marie comme le montre ce poème de déception où la rancœur, la rancune dominent et où le morbide tombe comme un couperet en final de ce poème : « Je l’interroge encore et puis encore... mais, / Hélas ! autant vaudrait questionner la tombe !... »

L’INTROUVABLE

Ton amour est-il pur comme les forêts vierges,
Berceur comme la nuit, frais comme le Printemps ?
Est-il mystérieux comme l’éclat des cierges,
Ardent comme la flamme et long comme le temps ?

Lis-tu dans la nature ainsi qu’en un grand livre ?
En toi, l’instinct du mal a-t-il gardé son mors ?
Préfères-tu, – trouvant que la douleur enivre, –
Le sanglot des vivants au mutisme des morts ?

Avide de humer l’atmosphère grisante,
Aimes-tu les senteurs des sapins soucieux,
Celles de la pluie âcre et de l’Aube irisante
Et les souffles errants de la mer et des cieux ?

Et les chats, les grands chats dont la caresse griffe,
Quand ils sont devant l’âtre accroupis de travers,
Saurais-tu déchiffrer le vivant logogriphe
Qu’allume le phosphore au fond de leurs yeux verts ?

Es-tu la confidente intime de la lune,
Et, tout le jour, fuyant le soleil ennemi,
As-tu l’amour de l’heure inquiétante et brune
Où l’objet grandissant ne se voit qu’à demi ?

S’attache-t-il à toi le doute insatiable,
Comme le tartre aux dents, comme la rouille au fer ?
Te sens-tu frissonner quand on parle du diable,
Et crois-tu qu’il existe ailleurs que dans l’enfer ?

As-tu peur du remords plus que du mal physique,
Et vas-tu dans Pascal abreuver ta douleur ?
Chopin est-il pour toi l’Ange de la musique,
Et Delacroix le grand sorcier de la couleur ?

As-tu le rire triste et les larmes sincères,
Le mépris sans effort, l’orgueil sans vanité ?
Fuis-tu les cœurs banals et les esprits faussaires
Dans l’asile du rêve et de la vérité ?

– Hélas ! autant vaudrait questionner la tombe !
La bouche de la femme est donc close à jamais
Que, nulle part, le Oui de mon âme n’en tombe ?...
Je l’interroge encore et puis encore... mais,
Hélas ! autant vaudrait questionner la tombe !...

Les Névroses, pp. 38 et 39

En 1879, il regretta encore une fois ses torts et essaya de vivre avec Marie, à Lyon chez ses beaux-parents, pour une réconciliation mais celle-ci se termina par une séparation, un peu plus d’un an après son mariage : « La séparation s’est faite doucement, très placidement comme une chose inévitable et prévue par le cœur autant que par la raison. Que voulez-vous ? On ne lutte pas contre la destinée. » (Maurice Rollinat, Lettre à Camille Guymon en date du 19 mai 1879, citée par Régis Miannay, id., p. 242) La rupture aura lieu en 1880 bien que les époux se retrouvent à Cannes en 1881 (id., p. 247).

Le chapitre Les Âmes des Névroses comprend de nombreux poèmes inspirés par Marie dont six sonnets acrostiches « L’Ange gardien », « L’Ange pâle », « Les étoiles bleues », « Aquarelle », « A l’inaccessible » et pour finir, « L’étoile du fou ». Présentons ici les deux derniers qui montrent bien que leur amour devient regret, méfiance, rêve et illusion.

A L’INACCESSIBLE

Argile toujours vierge, imburinable airain,
Magicien masqué plus tyran que la femme,
Art ! Terrible envoûteur qui martyrise l’âme,
Railleur mystérieux de l’esprit pèlerin !

Il n’est pas de poète insoumis à ton frein :
Et tous ceux dont la gloire ici-bas te proclame
Savent que ton autel épuisera leur flamme
Et qu’ils récolteront ton mépris souverain.

Rageuse inquiétude et patience blême
Usent leurs ongles d’or à fouiller ton problème ;
L’homme évoque pourtant ton mirage moqueur ;

Longuement il te cherche et te poursuit sans trêve,
Abîme où s’engloutit la tendresse du cœur,
Zénith où cogne en vain l’avidité du rêve !

Les Névroses, p. 58

Dans le sonnet « L’étoile du fou » qui termine le chapitre, nous trouvons toutes les facettes de Maurice Rollinat à savoir son attachement à sa femme malgré leurs divergences, sa tendance au spleen, à la névrose, à l’obsession de la mort. Pourtant il appelle encore sa femme à son secours. Il espère que son étoile va le sauver mais le poème se termine par le mot « Suicide » sans que l’on sache jusqu’où cette idée est ancrée en lui. On sait qu’il voit facilement la vie en noir, que son frère s’est suicidé alors il se pose la question de savoir jusqu’où peut aller son désespoir.

L’ÉTOILE DU FOU

A force de songer, je suis au bout du songe ;
Mon pas n’avance plus pour le voyage humain,
Aujourd’hui comme hier, hier comme demain,
Rengaine de tourment, d’horreur et de mensonge !

Il me faut voir sans cesse, où que mon regard plonge,
En tous lieux, se dresser la Peur sur mon chemin ;
Satan fausse mes yeux, l’ennui rouille ma main,
Et l’ombre de la Mort devant moi se prolonge.

Reviens donc, bonne étoile, à mon triste horizon.
Unique espoir d’un fou qui pleure sa raison,
Laisse couler sur moi ta lumière placide ;

Luis encore ! et surtout, cher Astre médecin,
Accours me protéger, si jamais dans mon sein
Serpentait l’éclair rouge et noir du Suicide.

Les Névroses, p. 60

Bien sûr d’autres poèmes évoquent la femme du poète sans que Rollinat le dise ouvertement, d’autres par le thème y font penser dont : « Les Yeux », « Violette », « L’Introuvable », « Les petits Souliers », « A une mystérieuse », « La Chanson des yeux ». Les yeux fascinent Maurice Rollinat car ils parlent un autre langage que les mots. Les yeux qui s’aiment, aident à se réconcilier et Rollinat connaît leur pouvoir.

LA CHANSON DES YEUX

J’aime tes yeux d’azur qui, tout pailletés d’or,

Ont une lueur bleue et blonde,

Tes yeux câlins et clairs où le rêve s’endort,

Tes grands yeux bougeurs comme l’onde.

Jusque dans leurs regards savants et nuancés,

Si doux qu’ils te font deux fois femme,

Ils reflètent le vol de tes moindres pensers

Et sont les vitres de ton âme.

Dans la rue on subit leur charme ensorceleur ;

Ils étonnent sur ton passage,

Car ils sont plus jolis et plus fleurs que la fleur

Que tu piques à ton corsage.

Oui, tes yeux sont si frais sous ton large sourcil,

Qu’en les voyant on se demande

S’ils n’ont pas un arome harmonieux aussi,

Tes longs yeux fendus en amande.

Dans le monde on les voit pleins de morosité,

Ils sont distraits ou sardoniques

Et n’ont pour me parler amour et volupté

Que des œillades platoniques ;

Mais, tout seuls avec moi sous les rideaux tremblants,

Ils me font te demander grâce,

Et j’aspire, enlacé par tes petits bras blancs,

Ce qu’ils me disent à voix basse.

Les Névroses, p. 87

Dans le poème « L’amour », c’est la rancœur qui domine. Le poète traite l’amour, de « perfide assassin ». Mais on peut aussi comprendre Marie comme nous le dit Hugues Lapaire, Marie qui « ne comptait plus les infidélités de l’époux libertin. C’était un voluptueux, un faible, un inégal comme Alfred de Musset. Il ne savait pas résister à l’entraînement de la chair ; il se laissait prendre facilement aux provocations hardies de la femme, au magnétisme de l’amour, amours passagères sans doute, mais auxquelles son état nerveux n’était pas étranger et qui avaient leur douloureuse répercussion dans les dissensions du ménage. » (Hugues Lapaire, Rollinat, Poète et Musicien, p. 129)

Il accuse l’amour de provocation, de traîtrise. Il n’a plus confiance en ses vertus d’apaisement.

L’AMOUR

L’Amour est un ange malsain
Qui frémit, sanglote et soupire.
Il est plus moelleux qu’un coussin,
Plus subtil que l’air qu’on respire,
Plus provocant qu’un spadassin.

Chacun cède au mauvais dessein
Que vous chuchote et vous inspire
Le Dieu du meurtre et du larcin,

L’Amour.

Il voltige comme un essaim.
C’est le prestigieux vampire
Qui nous saigne et qui nous aspire ;
Et nul n’arrache de son sein
Ce perfide et cet assassin,

L’Amour !

Les Névroses, p. 79

 

Puisque nous célébrons cette année, les soixante-dix ans de la mort de Marie Rollinat née Sérullaz (1855-1941), nous terminerons en lui rendant hommage à travers ses écrits.

Marie a conservé toute sa vie, l’amertume de l’échec de sa vie conjugale, de son amour malheureux. Maurice et Marie se rejoignaient certainement à travers la poésie comme à travers la musique puisqu’elle aime écrire des vers et jouer du piano. Marc Beaumont-Sérullaz, descendant de la famille de Marie nous envoie cinq poèmes inédits, non datés, tirés d’un carnet manuscrit, Notes intimes – coups de pinceaux, constitué de pièces en vers, qui ont pu être écrites à différentes périodes et dont la date n’est pas identifiée. M. Marc Beaumont-Sérullaz n’a aucune lettre de Rollinat, ni de notes de Marie qui seraient bien évidemment précieuses dans une nouvelle étude, pour préciser l’époque de ces écrits. Citons ses impressions sur ces poèmes : « « Novembre » a sa valeur par la qualité de la composition comme par le témoignage, intéressant pour nous, de ses plaies jamais cicatrisées. « Octobre » est plus descriptif d’ambiance d’automne de la Chartreuse à la manière de Rollinat quand il nous restitue ses flâneries autour de Fresselines. »

Nous pouvons ajouter que ces deux poèmes reflètent aussi la sensibilité de Marie devant la nature et son spleen. Son cœur torturé s’exprime dans ses associations de mots « noisetiers » et « étranglent », « rocs » et « meurtrières », « l’herbe a froid ». Dans « Novembre », on trouve le « froid » du vent, qui s’ajoute au « spleen ». La nature bat à l’unisson de sa détresse d’un passé sans espoir, d’un amour perdu : « Le passé n’est que cendre, amertume et poison, / Le présent me terrasse avec ses mille glaives ».

OCTOBRE

Les noisetiers étranglent les clairières
De leurs bras blonds faits pour s’entrelacer ;
Le hoche queue aime à s’y balancer
Les bons lutins y disent leurs prières.

Les buis cirés sont venus s’enchâsser
Aux creux des rocs pareils aux meurtrières
Et que les eaux, ces lentes ouvrières,
Avec le temps arrivent à gercer.

Sur quelques-uns la mousse caressante
Met ses velours brodés au plumetis
Plus de cigale à l’aigre cliquetis

L’herbe a froid, sous la brume opalescente
Passe un levraut yeux bleus et poils mouillés ;
Le gland vacille aux chênes effeuillés.

 

NOVEMBRE

Le vent froid de novembre a soufflé sur mes rêves
Inoculant à flots son spleen à ma raison ;
Hélas ! Je ne crois plus au bleu de l’horizon
Et mon cœur cherche en vain toutes ses vieilles sèves.

Le passé n’est que cendre, amertume et poison,
Le présent me terrasse avec ses mille glaives,
Et l’automne anguleux, serrant ses heures brèves
Jette sur mon esprit des lueurs de prison.

Tandis que lentement la nature agonise
Aux teints de la mort mon âme s’harmonise ;
Le « souviens-toi » me bat comme un torrent houleux,

Et je songe, à genoux sur les vieux mausolées,
Entre la terre pâle et le ciel nébuleux,
Aux tombes de mon cœur qui ne sont point scellées.

« Sur un coffret de lettres », le troisième poème, est selon M. Beaumont-Serullaz, « poignant et donne l’autre côté du miroir que Rollinat a su si bien nous faire briller. Ainsi outre la qualité du sonnet on a là un fragment de biographie du couple. »

Oui, la nostalgie, le désespoir d’un bonheur perdu imprègnent ce poème « Inutile témoin d’un bonheur suranné » mais l’amour est-il totalement enterré ? Non, car il lui reste présent dans sa pensée. « Pourquoi vouloir revivre un amour profané », nous confie Marie qui a besoin de parler de son amour même si elle l’associe à « la chambre des morts ».

SUR UN COFFRET DE LETTRES

Inutile témoin d’un bonheur suranné
Echo d’un son perdu, folle réminiscence
A la poussière, au choc du temps et de l’absence
Sans larmes, sans regrets je vous ai condamné !

Pourquoi vouloir revivre un amour profané
D’où mon rêve s’est envolé comme une essence ;
Voici que le mal cède et que mon cœur fané
S’ouvre au vide charmant de la convalescence.

Quand l’automne a mordu les feuilles des buissons
Mille magie hélas ! ne les ferait renaître
Ainsi j’ai vu tomber tous mes anciens frissons.

Si j’ai accueilli l’oubli, c’est que – peut être –
La route mal choisie éveille mes remords
Et je n’aime pas voir la chambre de mes morts.

Après ces trois sonnets, Marc Beaumont-Sérullaz ajoute à cet envoi, deux autres poèmes de Marie en alexandrins, « Avant l’orage » et « La nuit » :

AVANT L’ORAGE

Ce soir le ciel pâlit et semble se faner ;
Le soleil lutte mal avec le crépuscule ;
Des nuages blafards que l’ouest véhicule,
Sur l’horizon chagrin commencent à planer.

Le vent dans les sapins se met à ricaner ;
Là-bas un tourbillon de poussière circule ;
Un moulin pirouette au dos d’un monticule,
La faucille luisante a cessé de glaner.

La vallée apparaît plus creuse et plus maussade,
Sous la lourdeur des pics dressés en palissade ;
Le malaise de l’air éteint les chants d’oiseaux

Et tandis que les toits apprêtent leurs gargouilles,
Le lac triste où croasse un peuple de grenouilles
S’extravase en écume au creux de ses roseaux.

* S’extravaser signifie en médecine, se répandre, en parlant d’une humeur, hors des vaisseaux qui la contiennent // se dit des sucs végétaux. (Littré) (Note de M. Beaumont, lors de la transcription)

Là encore, l’ambiance est morose : « le ciel pâlit », « Le soleil lutte », « l’horizon chagrin », « la faucille », « le malaise de l’air », « le lac triste » créent une atmosphère angoissante, reflétant le mal d’être de Marie et son expression dans des descriptions champêtres. Puis la nuit vient :

LA NUIT

Sous l’horizon plié comme un dôme d’église,
Par les gradins rocheux teintés des gris du soir,
La nuit d’ambre et d’acier monte dans le ciel noir
Tandis qu’à l’orient tout fuit et s’opalise.

La voilà taciturne et glissante, venant
Estomper les objets de ses mains langoureuses
Faire les traits confus, les lignes vaporeuses,
Changer la forme en rêve et l’être en revenant.

Elle traîne en passant dans les plis de sa robe
Tout le troupeau fluet des ombres au déclin ;
D’une écharpe lactée elle entoure le globe,

Et pâle, du sommeil dont son œil est trop plein,
S’enveloppant les reins de nuages de laine,
Endort toute la terre avec sa fraîche haleine.

Marie nous parle de « la nuit d’ambre », « taciturne et glissante » à son image, elle qui se replie sur sa douleur, sur cette pente où elle avance au risque de tomber. Comme la nuit, « Elle traîne ». Marie crée de belles images poétiques en personnalisant et féminisant la nuit, « dans les plis de sa robe », près des « ombres », avec « son écharpe lactée ». Elle aussi est « pâle » et veut s’endormir en union avec « les nuages de laine », et la « fraîche haleine » de la nuit.

 

Si la vie sépare les cœurs qui s’aiment, Maurice Rollinat et Marie Rollinat née Sérullaz ont fait un bout de chemin ensemble. Marie a gardé toute sa vie, la nostalgie de cet amour qu’elle a vécu comme un échec ce qui explique que ses lettres et ses poèmes sont souvent tristes. Après plusieurs essais pour revenir car Maurice la supplie, après tant d’échecs de réconciliation, elle a fini par écouter sa famille et habiter chez eux. Elle a perdu tout espoir d’entente ; elle a trop souffert et préfère rester séparée de lui pour ne plus souffrir encore. Mais elle l’aime. Elle est restée sa femme et elle a voulu que son nom soit marqué sur le faire-part de décès de Maurice Rollinat à côté de celui de la mère du poète et elle est présente à son enterrement. Terminons en lisant le début d’une lettre qu’elle a écrite à la mère du poète (Isaure Rollinat), après la mort de celui-ci et qui témoigne de la fidélité de son amour hors du temps.

 

Marie Rollinat à Isaure Rollinat

(Cette lettre est non datée, mais a dû être envoyée début novembre 1903, après l’enterrement de Maurice Rollinat.)

Yvours. Irigny. Rhône.

Ma bien chère Maman,

Malgré les soucis de la direction de la maison et de l’état de maladie de ma mère, je n’ai cessé d’être enveloppée ces jours-ci par les tristes souvenirs du passé conjugal et de ceux de la journée de jeudi passée auprès de vous. La pensée de la mort rapide de notre pauvre Maurice toujours si souffrant, me suit pas à pas. Il revit maintenant dans les nombreuses pages d’éloges que lui consacrent les journaux, et revit mille fois plus encore dans les évocations de mon cœur attristé. Dieu qui avait permis les choses qui nous ont séparés a sans doute voulu nous épargner la douleur de la suprême entrevue alors que Maurice, comme en témoigne la lettre que vous m’avez donnée, repensait à moi qui n’ai jamais cessé de penser à lui. Vous-même, chère Maman n’avez-vous pas prié chaque jour pour notre réconciliation. J’ai l’espérance que votre prière maternelle ne sera pas rejetée et que nous nous retrouverons dans la miséricorde divine et dans l’éternité sans souffrances. (…)

(…)

Marie Rollinat

 

 

Septembre à novembre 2011

Catherine Réault-Crosnier

 

Bibliographie :

Miannay Régis, Maurice Rollinat, Poète et Musicien du Fantastique, imprimerie Badel, Châteauroux, 1981, 596 pages

Rollinat Marie, cinq poèmes envoyés par M. Marc Beaumont-Sérullaz, non datés, tirés d’un carnet manuscrit, Notes intimes – coups de pinceaux

Rollinat Marie, Lettre à Isaure Rollinat, écrite à Yvours (Irigny, Rhône), vraisemblablement début novembre 1903 (collection particulière)

Rollinat Maurice, Les Névroses, G. Charpentier, Paris, 1883, 399 pages

Rollinat Maurice, Dans les Brandes, poèmes et rondels, G. Charpentier, Paris, 1883, 281 pages

Rollinat Maurice, Fin d’Œuvre, Bibliothèque Charpentier, E. Fasquelle, Paris, 1919, 341 pages

Rollinat Maurice, Lettre à Camille Guymon, tiré à part du Berry médical, Issoudun, 1950, 6 pages

Rollinat Maurice, Lettre à Raoul Lafagette (non datée, 1877 ? 1878 ?), expédiée de Bel Air (collection particulière)

Rollinat Maurice, Lettre à Raoul Lafagette écrite au Château d’Yvours, commune d’Irigny-près-Lyon, cachet de la poste du 22 mai 1878 (collection particulière)

Rollinat Maurice, Lettre à Raoul Lafagette écrite à Paris le 19 octobre 1881 (collection particulière)

Lapaire Hugues, Rollinat, Poète et Musicien, Paris, Librairie Mellottée, 1930, 267 pages

Vinchon Émile, Maurice Rollinat - Étude biographique et littéraire, Jouve et Cie éditeurs, Paris, 1921, 248 pages

 

NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter sur le présent site, le dossier qui leur est consacré.