LA GRÂCE DANS L’ŒUVRE DE MAURICE ROLLINAT

 

 

(Conférence de Catherine Réault-Crosnier lue à trois voix avec des poèmes mis en musique par Michel Caçao, à la médiathèque de Châteauroux le 23 mars 2024, dans le cadre du Printemps des Poètes.)

 

 

La grâce a mille-et-uns visages comme il y a mille-et-une nuits ou mille-et-un jour.

Elle peut correspondre à la beauté, à un charme particulier de quelqu’un ou de quelque chose, à une faveur ou un don surnaturel (dictionnaire Larousse).

Elle est aussi accordée à quelqu’un pour lui être agréable. Elle est alors synonyme de : avantage, gentillesse, gracieuseté, honneur… Nous rendons grâce alors pour remercier.

Être en état de grâce pour jouir de sa considération ou d’une faveur ou à l’opposé être en mauvaise grâce, être de mauvaise volonté. Elle est aussi présente dans de très nombreuses expressions imagées : « le coup de grâce » quand on achève un condamné ou « crier grâce » pour demander la clémence et éviter la mort. L’exclamation Grâce ! correspond à un cri par lequel on demande d’être épargné.

Donnons maintenant des exemples de la grâce dans les poèmes de Maurice Rollinat au fil de ses livres.

 

Son recueil Dans les brandes, poèmes et rondels, présente multiples facettes sur la nature. En effet, Maurice Rollinat se ressource là, dans la campagne berrichonne après avoir vécu à Paris. Remarquons qu’il reconnait avoir des idées mortuaires, certainement liées en partie à la remise en cause de son talent par ses détracteurs mais elles sont chassées par la beauté de la vie qui l’entoure et l’apaise. Admirons la finesse de description qu’il utilise pour mettre à l’honneur les multiples aspects de l’humble nature qui est de toute beauté.

Par exemple, j’ai choisi de nombreux passages d’un long poème car ils sont représentatifs de son style champêtre. Maurice Rollinat garde alors l’art de ne jamais nous lasser et sème la grâce au fil de ces vers. Il rend aussi hommage à son père, François Rollinat, député de l’Indre à l’Assemblée constituante en 1848 et grand ami de George Sand. Il était déjà venu là bien avant lui, s’y ressourcer de son travail et lui avait transmis son ressenti d’apaisement dans la nature.

A TRAVERS CHAMPS

Hors de Paris, mon cœur s’élance.
Assez d’enfer et de démons :
Je veux rêver dans le silence
Et dans le mystère des monts.

Barde assoiffé de solitude
Et bohémien des guérets,
J’aurai mon cabinet d’étude
Dans les clairières des forêts.

Et là, mes vers auront des notes
Aussi douces que le soupir
Des rossignols et des linottes
Lorsque le jour va s’assoupir.

Parfumés d’odeurs bocagères,
Ensoleillés d’agreste humour,
Ils auront, comme les bergères,
L’ingénuité dans l’amour.

M’y voici : la campagne est blonde,
L’horizon clair et le ciel bleu.
La terre est sereine, – et dans l’onde
Se mire le soleil en feu !

Là, fuyant code et procédure,
Mon pauvre père, chaque été,
Venait prendre un bain de verdure,
De poésie et de santé.
(…)

Je revois l’humble silhouette
De la maison aux volets verts,
Avec son toit à girouette
Et ses murs d’espaliers couverts ;
(…)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème A travers Champs de Maurice Rollinat.

Plus de fâcheux, plus d’hypocrites !
Car je fréquente par les prés
Les virginales marguerites
Et les coquelicots pourprés.

Enfin ! je nargue l’attirance
Épouvantable du linceul,
Et je bois un peu d’espérance
Au ruisseau qui jase tout seul.

Je marche enfin le long des haies,
L’âme libre de tout fardeau,
Traversant parfois des saulaies
Où sommeillent des flaques d’eau.
(…)

Le lézard, corps insaisissable
Où circule du vif-argent,
Promène au soleil sur le sable
Sa peau verte au reflet changeant.
(…)

Sur les coteaux et sur les pentes,
Aux environs d’un vieux manoir,
Je revois les chèvres grimpantes,
Les moutons blancs et le chien noir.

Debout, la bergère chantonne
D’une douce et traînante voix
Une complainte monotone,
Avec son fuseau dans les doigts.

Et je m’en reviens à la brune
Tout plein de calme et de sommeil,
Aux rayons vagues de la lune,
Ce mélancolique soleil !

(Dans les Brandes, pages 10 à 16)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème A travers Champs de Maurice Rollinat.

 

Son livre Les Névroses est paru en 1883. Dans son poème « La Rivière dormante » il nous conduit vers l’état de grâce, près de la fluidité de l’eau, de l’harmonie de ses habitants cachés : oiseaux, hiboux, écrevisses, poissons, lézards… N’oublions pas que c’est une grâce de voir l’à peine perceptible, les images vacillantes comme celle du reflet des papillons.

LA RIVIÈRE DORMANTE.

A Jean-Charles Cazin.

Au plus creux du ravin où l’ombre et le soleil
Alternent leurs baisers sur la roche et sur l’arbre,
La rivière immobile et nette comme un marbre
S’enivre de stupeur, de rêve et de sommeil.

Plus d’un oiseau, dardant l’éclair de son plumage,
La brûle dans son vol, ami des nénuphars ;
Et le monde muet des papillons blafards
Y vient mirer sa frêle et vacillante image.

Descendu des sentiers tout sablés de mica,
Le lézard inquiet cherche la paix qu’il goûte
Sur ses rocs fendillés d’où filtrent goutte à goutte
Des filets d’eau qui font un bruit d’harmonica.

La lumière est partout si bien distribuée
Qu’on distingue aisément les plus petits objets ;
Des mouches de saphir, d’émeraude et de jais
Au milieu d’un rayon vibrent dans la buée.

Sa mousse qui ressemble aux grands varechs des mers
Éponge tendrement les larmes de ses saules,
Et ses longs coudriers, souples comme des gaules,
Se penchent pour la voir avec les buis amers.

Ni courant limoneux, ni coup de vent profane :
Rien n’altère son calme et sa limpidité ;
Elle dort, exhalant sa tiède humidité,
Comme un grand velours vert qui serait diaphane.

Pourtant cette liquide et vitreuse torpeur
Qui n’a pas un frisson de remous ni de vague,
Murmure un son lointain, triste, infiniment vague,
Qui flotte et se dissipe ainsi qu’une vapeur.

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Riviere dormante de Maurice Rollinat.

Du fond de ce grand puits qui la tient sous sa garde,
Avec ses blocs de pierre et ses fouillis de joncs,
Elle écoute chanter les hiboux des donjons
Et réfléchit l’azur étroit qui la regarde.

Des galets mordorés et d’un aspect changeant
Font à la sommeilleuse un lit de mosaïque
Où, dans un va-et-vient béat et mécanique.
Glissent des poissons bleus lamés d’or et d’argent.

Leurs nageoires qui sont rouges et dentelées
Dodelinent avec leur queue en éventail :
Si transparente est l’eau, qu’on peut voir en détail
Tout ce fourmillement d’ombres bariolées.

Comme dans les ruisseaux clairs et torrentueux
Qui battent les vieux ponts aux arches mal construites,
L’écrevisse boiteuse y chemine, et les truites
Aiment l’escarpement de ses bords tortueux.

L’âme du paysage à toute heure voltige
Sur ce lac engourdi par un sommeil fatal,
Dallé de cailloux plats et dont le fin cristal
A les miroitements du songe et du vertige.

Et, sans qu’elle ait besoin des plissements furtifs
Que les doigts du zéphyr forment sur les eaux mates,
Pour prix de leur ombrage et de leurs aromates
La rivière sourit aux végétaux plaintifs ;

Et quand tombe la nuit spectrale et chuchoteuse,
Elle sourit encore aux parois du ravin :
Car la lune, au milieu d’un silence divin,
Y baigne les reflets de sa lueur laiteuse.

(Les Névroses, pages 137 à 139)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Riviere dormante de Maurice Rollinat.

La grâce peut aussi correspondre à la légèreté, au mouvement harmonieux, d’un animal attentif à tout ce qui vit et bouge autour de lui.

LE PETIT LIÈVRE

A Léon Bloy.

Brusque, avec un frisson
De frayeur et de fièvre,
On voit le petit lièvre
S’échapper du buisson.
Ni mouche ni pinson ;
Ni pâtre avec sa chèvre,

La chanson
Sur la lèvre.

Tremblant au moindre accroc,
La barbe hérissée
Et l’oreille dressée,
Le timide levraut
Part et se risque au trot,
Car l’aube nuancée

N’est pas trop
Avancée.

L’animal anxieux
S’assied sur une fesse ;
Et pendant qu’il paresse,
La brume dans les yeux,
Le grand saule pieux
S’agenouille et s’affaisse

Comme un vieux
A confesse.

N’entend-il pas quelqu’un ?
Non ! ce n’est que la brise
Qui caresse et qui grise
Son petit corps à jeun.
Et dans le taillis brun
Le fou s’aromatise

Au parfum
Du cytise.

Dans le matin pâlot,
Leste et troussant sa queue,
Il fait plus d’une lieue
D’un seul trait, au galop.
Il s’arrête au solo
Du joli hoche-queue,

Près de l’eau
Verte et bleue.

Terrains mous, terrains durs,
En tout lieu son pied trotte ;
Et poudreux, plein de crotte,
Ce rôdeur des blés mûrs
Hante les trous obscurs
Où la source chevrote,

Les vieux murs
Et la grotte.

L’aube suspend ses pleurs
Au treillis des barrières,
Et sur l’eau des carrières
Fait flotter ses couleurs.
Et les bois roucouleurs,
L’herbe des fondrières

Et les fleurs
Des clairières,

L’if qui se rabougrit,
Le roc vêtu d’ouate
Où le genêt s’emboîte,
La forêt qui maigrit,
La mare qui tarit,
L’ornière creuse et moite :

Tout sourit
Et miroite.

Et dans le champ vermeil
Où s’épuise la sève,
Le lièvre blotti rêve
D’un laurier sans pareil ;
Et toujours en éveil
Il renifle sans trêve

Au soleil
Qui se lève.

(Les Névroses, pages 143 à 146)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le petit Lièvre de Maurice Rollinat.

Beaucoup d’autres animaux peuvent transmettre un état de grâce comme les tout petits êtres vivants qui passent souvent inaperçus. Maurice Rollinat n’hésite pas à témoigner de leur importance.

LE ROSSIGNOL

A Louis Ratisbonne.

Quand le soleil rit dans les coins,
Quand le vent joue avec les foins,
A l’époque où l’on a le moins

D’inquiétudes ;

Avec Mai, le mois enchanteur
Qui donne à l’air bonne senteur,
Il nous revient, l’oiseau chanteur

Des solitudes.

Il habite les endroits frais,
Pleins de parfums et de secrets,
Sur les lisières des forêts

Et des prairies ;

Sur les bords d’un lac ombragé,
Auprès d’un manoir très âgé
Ou d’un cimetière chargé

De rêveries.

Le doux ignorant des hivers
Hante les fouillis d’arbres verts,
Et voit le soleil à travers

L’écran des feuilles ;

C’est là que tu passes tes jours,
Roi des oiselets troubadours,
Et que pour chanter tes amours

Tu te recueilles.

Tandis que l’horizon blêmit,
Que la berge se raffermit,
Et que sur les ajoncs frémit

La libellule ;

Tandis qu’avec des vols ronfleurs,
Parfois obliques et frôleurs,
L’abeille rentre ivre de fleurs

Dans sa cellule ;

Lui, le bohème du printemps,
Il chante la couleur du temps ;
Et saules pleureurs des étangs,

Vieilles églises

Ayant du lierre à plus d’un mur,
Toute la plaine et tout l’azur
Écoutent vibrer dans l’air pur

Ses vocalises.

Quand il pousse dans sa langueur
Des soupirs filés en longueur,
C’est qu’il souffre avec tout son cœur,

Toute son âme !

Sa voix pleurant de chers hymens
A des sons tellement humains,
Que l’on dirait par les chemins

Des cris de femme !

Alors elle rend tout pensifs
Les petits chênes, les grands ifs ;
Et mêlée aux ruisseaux furtifs,

Aux bons visages

De la vache et de la jument,
Cette voix est assurément
La plainte et le gémissement

Des paysages.

(Les Névroses, pages 147 à 149)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Rossignol de Maurice Rollinat.

Maurice Rollinat nous transmet aussi le message d’insectes pas toujours bien acceptés. Sous sa plume, nous admirons malgré tout ces mal-jugés qui dévastent tout quand ils sont en bandes. Maurice Rollinat a l’art de décrire avec talent ces bêtes malvenues pour beaucoup de gens. Nous admirons son art de la précision ; il arrive à leur donner une certaine grâce, en quelque sorte, à les réhabiliter et à les mettre en valeur.

LA SAUTERELLE

A Georges Landry.

Sa tête a l’air d’être en bois peint,
Malgré ses mandibules moites ;
Elle a l’œil gros comme un pépin.
Pareille aux bêtes en sapin,
Mouton, cheval, bœuf et lapin,
Que les enfants ont dans des boîtes,
Sa tête a l’air d’être en bois peint,
Malgré ses mandibules moites.

Grise, elle a les ailes doublées
De rouge antique ou de bleu clair
Qu’on entrevoit dans ses volées
Brusques, ronflantes et tremblées.
Verte, ses jambes endiablées
Sont aussi promptes que l’éclair ;
Grise, elle a les ailes doublées
De rouge antique ou de bleu clair.

Elle saute sans nul effort
Les ruisselets et les ornières ;
Et son coup de cuisse est si fort
Qu’elle semble avoir un ressort.
Puis, quand elle a pris son essor
Autour des trous et des marnières,
Elle saute sans nul effort
Les ruisselets et les ornières.

La toute petite grenouille
La regarde et croit voir sa sœur,
Au bord du pacage qui grouille
De fougères couleur de rouille.
Dans sa rigole où l’eau gargouille,
Sur son brin de jonc caresseur,
La toute petite grenouille
La regarde et croit voir sa sœur.

Elle habite loin des marais,
Sous la feuillée, au pied du chêne ;
Dans les clairières des forêts,
Sur le chaume et dans les guérets.
Aux champs, elle frétille auprès
Du vieil âne tirant sa chaîne ;
Elle habite loin des marais,
Sous la feuillée auprès du chêne.

Nids de taupes et fourmilières,
Champignon rouge et caillou blanc,
Le chardon, la mousse et les lierres
Sont ses rencontres familières.
Sur les brandes hospitalières,
Elle vagabonde en frôlant
Nids de taupes et fourmilières,
Champignon rouge et caillou blanc.

Quand le soleil a des rayons
Qui sont des rires de lumière,
Elle se mêle aux papillons
Et cliquette avec les grillons ;
Elle abandonne les sillons
Et les abords de la chaumière,
Quand le soleil a des rayons
Qui sont des rires de lumière.

Cheminant, sautant, l’aile ouverte,
Elle va par monts et par vaux
Et voyage à la découverte
De quelque pelouse bien verte :
En vain, elle a plus d’une alerte
Parmi tant de pays nouveaux,
Cheminant, sautant, l’aile ouverte,
Elle va par monts et par vaux.

Son chant aigre est délicieux
Pour l’oreille des buissons mornes.
C’est l’acrobate gracieux
Des grands vallons silencieux.
Les liserons sont tout joyeux
En sentant ses petites cornes ;
Son chant aigre est délicieux
Pour l’oreille des buissons mornes.

Cauchemar de l’agriculteur,
Tu plairas toujours au poète,
Au doux poète fureteur,
Mélancolique observateur.
Beau petit insecte sauteur,
Je t’aime des pieds à la tête :
Cauchemar de l’agriculteur,
Tu plairas toujours au poète !

(Les Névroses, pages 152 à 155)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Sauterelle de Maurice Rollinat.

De la même manière, Maurice Rollinat montre la grâce du grillon bien à sa place dans la nature à l’approche de la nuit.

LA TONNELLE

A André Lemoyne.

À l’heure où le grillon racle sa ritournelle,
Lorsque le jour s’en va du monde curieux,
La tonnelle profonde, au banc mystérieux,
Tressaille en regardant la montagne éternelle.

Là, mon rêve enivré d’une paix solennelle
Poursuit nonchalamment son vol silencieux,
Car tous les bruits du soir, rauques et gracieux,
Arrivent tamisés dans la bonne tonnelle.

Aux quatre coins du clos, le moindre vent rôdeur
Emporte la sauvage et résineuse odeur
Des branches de sapins dont elle est recouverte ;

Et de loin, le soleil qui meurt dans les cieux blancs,
A travers son treillis de feuillages tremblants
Jette un rayon pourpré dans sa pénombre verte.

(Les Névroses, page 158)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Tonnelle de Maurice Rollinat.

Le poète peut aussi nous faire remarquer une fleur minuscule, considérée comme banale pour beaucoup de gens, par sa petite taille dépassant à peine du sol. Maurice Rollinat la présente avec beaucoup de délicatesse.

LE LISERON

A Alfred Prunaire.

Le liseron est un calice
Qui se balance à fleur de sol.
L’éphémère y suspend son vol
Et la coccinelle s’y glisse.

Le champignon rugueux et lisse
Parfois lui sert de parasol ;
Le liseron est un calice
Qui se balance à fleur de sol.

Or, quand les champs sont au supplice,
Brûlés par un ciel espagnol,
Il tend toujours son petit bol
Afin que l’averse l’emplisse :
Le liseron est un calice.

(Les Névroses, page 164)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Liseron de Maurice Rollinat.

 

Continuons ce chemin de poésie sur le thème de la grâce.

Dans son livre La Nature (1892), de nombreux poèmes sont centrés sur la vie de manière positive par exemple à travers l’observation de la végétation, des animaux, des insectes… Voici un poème où nous nous mettons à la place d’un insecte.

LE PETIT TÉMOIN

Sans beaucoup sortir de ses trous,
L’insecte voit ce qui se passe :
A sa manière, autant que nous,
Il est le témoin de l’espace.

Ses ciels sont les morceaux d’azur
Tenant entre deux feuilles vertes ;
Ses monts, les pierres d’un vieux mur,
Et ses lacs, les flaques inertes.

Un ruisseau lui fait l’Océan,
Le brin d’herbe, un arbre géant,
Et toute la nature en somme

Se réduit pour ses petits yeux :
Il ne manque à ce curieux
Que la miniature de l’homme.

(La Nature, pages 56 et 57)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le petit Témoin de Maurice Rollinat.

 

Dans son livre Les Apparitions (1896), une ambiance souvent sombre mais toujours magique domine. Un état de grâce peut alors surgir d’un souffle.

LA SOIRÉE VERTE

Le soir tombait avec une lenteur magique,
La grande nappe d’eau qui dormait sans un pli
Répercutait profonds dans son miroir poli
Le nuage rampant et l’arbre léthargique.

Le seul glissottement des sources de la rive
Pleurant dans le silence un goutteleux soupir
Berçait l’air engourdi que le muet zéphir
Coupait, tiède et frôlant, d’une haleine furtive.

Tous, brumeusement clairs, trembleusement inertes,
Les rocs et les buissons, les taillis du coteau,
Les murs du vieux moulin, la tour du vieux château
Vivaient dans ce bain noir traversé d’ombres vertes.

La douceur descendait de la nue en extase
Sur ces vallonnements, qui devenaient blafards,
Et la mort du soleil rosait les nénuphars
Entre les joncs pourprés qui saignaient sur la vase.

La nuit s’approchait, molle et chaude,

Le ciel s’était lamé d’un glacis d’émeraude

Que la lune allait argenter.

     Et voici qu’à l’heure où tout se recueille

L’onde, elle aussi, pour m’enchanter,

Avait pris la couleur du ciel et de la feuille.

(Les Apparitions, pages 150 et 151)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Soirée verte de Maurice Rollinat.

 

Dans Le Livre de la Nature, choix de poésies pour les enfants (1893), Maurice Rollinat décrit la grâce par exemple celle de la maternité chez les animaux à travers une mère qui montre son affection profonde à son tout petit.

LE POULAIN

Tout seul dans ces prés frais et creux comme des caves,
Le poulain a si soif de sa mère jument
Que dans l’effort brutal et fou de son tourment
Il a rompu l’anneau de ses lourdes entraves.

La nuit s’approche, – ainsi que d’informes épaves
Glissant au fil de l’eau silencieusement,
Des nuages laineux rampent au firmament,
Et les arbres déjà prennent des airs plus graves.

Le poulain scrute un coin du morne horizon clos :
Mufle et crinière au vent, immobile, il écoute.
Soudain, il a bondi vers un bruit de grelots,

Et, vite, il a rejoint, comme la lune a lui,
Sa mère qui, non moins inquiète de lui,
Halte court, et le fait téter là sur la route.

(Le Livre de la Nature, page 48)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Le Poulain de Maurice Rollinat.

 

Dans son livre Paysages et Paysans (1899), Maurice Rollinat peut nous présenter la grâce offerte par un animal qui côtoie l’humain et assure la protection des enfants en même temps que celle du troupeau.

LA BONNE CHIENNE

Les deux petits jouaient au fond du grand pacage ;
La nuit les a surpris, une nuit d’un tel noir
Qu’ils se tiennent tous deux par la main sans se voir :
L’opaque obscurité les enclôt dans sa cage.
Que faire ? les brebis qui paissaient en bon nombre,
Les chèvres, les cochons, la vache, la jument,
Sont égarés ou bien muets pour le moment,
Ils ne trahissent plus leur présence dans l’ombre.
Puis, la vague rumeur des mauvaises tempêtes

Sourdement fait gronder l’écho.
Mais la bonne chienne Margot
A rassemblé toutes les têtes

Du grand troupeau… si bien que, derrière les bêtes,
Chacun des deux petits lui tenant une oreille,

Tous les trois, à pas d’escargot,
Ils regagnent enfin, là-haut,
Le vieux seuil où la maman veille.

(Paysages et Paysans, page 109)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La bonne Chienne de Maurice Rollinat.

Maurice Rollinat peut aussi créer une atmosphère emplie de grâce, en humanisant la nature, même au milieu de la nuit.

LA FORÊT MAGIQUE

La forêt songe, bleue et pâle,
Dans un féerique demi-jour.
Tout s’y voit spectral, d’aspect sourd,
Par cette nuit d’ambre et d’opale.

Là, c’est un cerf blessé qui râle…
Ici, d’autres, pâmés d’amour…
La forêt songe, bleue et pâle,
Dans un féerique demi-jour.

Ailleurs, une laie et son mâle
Et leurs marcassins tout autour !…
Et, tandis qu’un frais zéphyr court,
Venant la reposer du hâle,
La forêt songe, bleue et pâle.

(Paysages et Paysans, page 46)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème La Forêt magique de Maurice Rollinat.

Poète dans l’âme, Maurice Rollinat reconnait la beauté à la fois simple et magnifique, à portée de nos yeux et près de laquelle nous pouvons passer sans la voir.

JOURNÉE DE PRINTEMPS

Ici, le rocher, l’arbre et l’eau
Font pour mon œil ce qu’il convoite.
Tout ce qui luit, tremble ou miroite,
Forme un miraculeux tableau.

Sur le murmure qui se ouate
Le rossignol file un solo ;
L’écorce blanche du bouleau
Met du mystique dans l’air moite.

A la fois légère et touffue
La lumière danse à ma vue
Derrière l’écran du zéphyr ;

Je m’attarde, et le soir achève
Avec de l’ombre et du soupir
La félicité de mon rêve.

(Paysages et Paysans, page 45)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant le poème Journée de Printemps de Maurice Rollinat.

 

En conclusion, Maurice Rollinat a toujours aimé marcher dans la nature par tous les temps, en toute saison. Comme lui, restons attentifs à la beauté offerte et reconnaissons le mystère de la grâce dans sa poésie vue de multiples manières.

 

Janvier / mars 2024.

Catherine Réault-Crosnier.

 

 

NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter le site Internet qui leur est consacré.