MAURICE ROLLINAT EN BRENNE

 

Le Blanc (Indre) le 8 janvier 2026

 

Régis Crosnier, secrétaire des Amis de Maurice Rollinat,
Benoît Kremer, vice-président des Amis de Maurice Rollinat,
Catherine Réault-Crosnier, présidente des Amis de Maurice Rollinat de 2009 à 2023.

 

 

Jules de Vorys a invité son ami Maurice Rollinat à venir lui rendre visite en lui envoyant ce poème :

A MAURICE ROLLINAT
(Ballade brennouse)

Si je te veux cette semaine ?
Si je suis libre ?… Je te crois !…
J’arrive des quais de la Seine
Ce matin même, et je reçois
Ta lettre et ton livre à la fois.
C’est avant de reprendre haleine
Que je réponds, comme tu vois :
Viens vite ballader en Brenne.

Loin de la fourmilière humaine
De ses usines, de ses toits,
A travers l’onduleuse plaine
Tu verras des sites de choix
Et des horizons, par endroits,
D’une immensité souveraine.
Allons, cher montagnard Creusois,
Viens vite ballader en Brenne.

Il faut que ma nymphe sereine
T’impose aussi ses douces lois,
Te parle, te charme, t’entraîne
Aux étangs, aux brandes, aux bois,
Et le mette la lyre aux doigts ;
Il faut qu’un feu sacré te prenne
Pour que Brennoux, enfin, tu sois.
Viens vite ballader en Brenne.

Envoi

Prince poète, entends la voix
De la séduisante Sirène ;
Laisse un peu tes beaux ravins froids,
Viens vite ballader en Brenne.

Jules de Vorys.(1)

Portrait de Jules de Vorys en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

Dans ce poème, le vers « Viens vite ballader en Brenne. » est répété quatre fois. « ballader » est écrit avec deux « l », ce qui renvoie à la ballade, forme poétique. S’il avait été écrit avec un seul « l », on aurait pensé à la promenade. On sait que Jules de Vorys est intraitable sur l’orthographe (même si la graphie dite « correcte » a évolué depuis le XIXe siècle) ; par ailleurs, il aime s’amuser avec les mots. Le verbe « se balader » dans son acception « se promener » est attesté depuis les années 1830, mais dérive du mot « ballade », en usage depuis le XVe siècle(2). On peut donc supposer que le jeu de mots est délibéré.

 

Voyons maintenant qui étaient Jules de Vorys et Maurice Rollinat

Jules de Vorys est né le 20 novembre 1838 à Thenay (Indre). Sur l’acte d’état-civil, il est enregistré sous le nom de François-Jules Frichon. Il sera autorisé, ainsi que son père, par décret du Président de la République du 5 janvier 1878, à adjoindre à son nom celui de Duvignaud de Vorys, nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Son nom exact est donc François-Jules Frichon-Duvignaud de Vorys.

Il préfère utiliser le nom de Jules de Vorys ; c’est ainsi qu’il signe tous ses livres. Il est connu pour être un grand voyageur, un remarquable cavalier et un chasseur. Il a publié des recueils de correspondances (Flâneries orientales, 1869 ; Lettres de Sicile, 1880), des livres de poésie (Fleurs et Chardons, 1864 ; L’invasion allemande, chronique mensuelle en vers, 1919), des romans (Anita, Souvenirs d’Italie, 1883 ; Popular, 1890 ;Les bacilles de la décadence, 1902 ; Georgette, idylle brennouse sous le premier empire, 1924), une chronique du VIIe siècle (Dagobert en Brenne, 1877), un opéra-lyrique en trois actes et un ballet (Agnès Sorel, 1900), des souvenirs de jeunesse (Autour des courses de Mézières-en-Brenne (1845-1846), 1925) et de nombreuses autres études, histoires ou contes. Il est aussi connu pour avoir réédité et actualisé les Esquisses pittoresques sur le département de l’Indre de MM. de La Tremblais et de La Villegille, en 1882.

Il se marie le 1er août 1872 avec Pauline Géraud-Lataille avec qui il aura deux enfants, Albert en 1873 et Henriette en 1879. Il habite jusqu’en 1889, le château de Foltertre à Chitray qui appartenait à la famille de sa mère. Pour des raisons financières, il est obligé de le vendre et il s’installe dans son ancien rendez-vous de chasse de La Chaume à quelques kilomètres de Chitray sur la route de Migné, mais il passe une partie de l’année à Paris. Son fils décède le 19 novembre 1886 et son épouse le 10 juillet 1888 ; ces deux évènements vont le marquer profondément.

Maurice Rollinat est né le 29 décembre 1846 à Châteauroux. Son père, François Rollinat, est avocat ; il a été représentant de l’Indre à l’Assemblée nationale constituante en avril 1848 et à l’Assemblée nationale législative en mai 1849. C’est un grand ami de George Sand. Celle-ci est souvent présentée comme sa marraine ; or, sa marraine religieuse est sa tante, Emma Didion ; George Sand peut être considérée comme sa marraine littéraire. Pendant les vacances scolaires, Maurice Rollinat aime aller à Bel-Air sur la commune de Ceaulmont, domaine acquis par ses parents en avril 1850. Là, François Rollinat vient se reposer et oublier son travail. Ce fut un véritable paradis pour Maurice Rollinat enfant.

En juin 1871, il gagne Paris et occupe de petits emplois avant d’être admis comme commis au service de l’état-civil de la mairie du 7e arrondissement. En 1877, il publie à compte d’auteur son premier livre Dans les Brandes. Le 19 janvier 1878, Maurice Rollinat épouse à Lyon Marie Sérullaz. Revenu à Paris, il participe aux séances du club des Hydropathes puis du Chat Noir. Son épouse le quitte en février 1882. Suite à une invitation de Sarah Bernhardt le 5 novembre 1882, Albert Wolff qui était présent, fait paraître un article élogieux dans Le Figaro. Son second livre Les Névroses est édité par Charpentier, c’est la gloire. Lassé de la vie parisienne, il s’installe à Fresselines dans la Creuse accompagné d’une comédienne, Cécile de Gournay, Pouettre de son vrai nom. Pendant près de vingt ans, ils vont mener une vie tranquille, recevant en toute simplicité leurs amis. Il va alors composer plusieurs recueils de poésies, L’Abîme (1886), La Nature (1892), Les Apparitions (1896), Paysages et Paysans (1899), et un livre en prose En Errant (1903). Maurice Rollinat poursuit ses compositions musicales éditées par Heugel. Mais son état de santé se dégrade. Cécile décède le 24 août 1903. Le 21 octobre, il est transporté à Ivry dans la clinique du Docteur Moreau de Tours ; il y décède cinq jours plus tard, d’un cancer et non, comme on l’a souvent dit, d’un accès de folie. Il laisse d’importants inédits que Fasquelle publiera peu à peu : Ruminations (1904), Les Bêtes (1911) et Fin d’Œuvre (1919).

 

Le voyage de Maurice Rollinat à Chitray

Maurice Rollinat décide de se rendre en Brenne à l’invitation de son ami. Dans le poème que nous avons lu, Jules de Vorys indique « Ce matin même, et je reçois / Ta lettre et ton livre à la fois. » Dans un courrier envoyé à Maurice Rollinat en 1895, sans autre précision de date, il écrit : « Mon cher Maurice, / Je vous ai montré l’étang de la Mer Rouge par un beau coucher de soleil. (…) »(3) Le livre reçu pourrait être La Nature publié en 1892, ce qui situerait le voyage entre 1893 et 1895 à l’automne, Maurice Rollinat parlant dans son texte « L’Étang rouge » que nous verrons plus loin de « soleil automnal ».

Nous avons peu d’informations sur ce voyage effectué en compagnie de Cécile Pouettre. Émile Vinchon l’a raconté dans Maurice Rollinat en Brenne(4) mais la description est très romancée.

Maurice Rollinat était casanier, il se déplaçait peu, sauf pour aller à Châteauroux et plus exceptionnellement à Paris, notamment pour la sortie de ses livres. Aller de Fresselines à Chitray nécessitait de faire appel à un voiturier, par exemple le Père Dinant, pour aller à la gare de Dun-le-Palleteau prendre le train. À Argenton, il fallait changer de ligne pour la direction de Poitiers, jusqu’à la gare de Chitray où Jules de Vorys les attendait avec sa voiture.

La Chaume, maison de Jules de Vorys à Chitray, en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Maurice Rollinat connaissait-il la Brenne ? Rien dans ses écrits ou sa correspondance ne permet de le dire. Cette région du Berry est proche de Châteauroux, mais la famille Rollinat avait l’habitude d’aller dans la vallée de la Creuse, d’Argenton, berceau de la famille paternelle, jusqu’à Crozant cité dans un poème de Maurice Rollinat. Ils pouvaient aller aussi à Nohant voir George Sand, et à La Châtre ville natale d’Isaure Didion la maman de Maurice.

Il pouvait en avoir une connaissance livresque. Il a probablement lu « Le cercle hippique de Mézières-en-Brenne par un habitant de la Vallée-Noire » de George Sand paru d’abord dans l’Éclaireur de l’Indre puis publié à la fin du livre Isidora(5). George Sand avait été invitée par le comte Savary de Lancosme-Brèves, organisateur des courses, à assister à celles des 7 et 8 juin 1846. Elle en profita pour visiter la Brenne et aller jusqu’au château du Bouchet et à l’étang de la Mer Rouge.(6) Aussi, toute la première partie de son texte est consacrée à la géographie de la Brenne et à ses habitants.

tang de la Brenne en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Quels ont pu être leurs sujets de discussion ?

Jules de Vorys était un grand chasseur et il aimait raconter ses chasses dans sa correspondance. Aussi, il a très bien pu narrer quelques-uns de ses exploits, comme par exemple cette chasse en Égypte :

« Carnet de chasse : j’ai tué des quantités de cailles, de bécassines et de tourterelles ; un seul ibis par curiosité : on respecte ici cet ancien oiseau sacré autant que la cigogne en Alsace. Peu de gros gibier dans ce pays dépourvu de forêts. En dehors de mon crocodile, je n’ai tiré qu’une hyène. Le crocodile s’était moqué de moi, l’hyène a payé pour lui. Elle sortait d’une plantation de cannes à sucre, je lui ai logé une balle en pleine poitrine. »(7)

La chasse est aussi pour lui une fête, par exemple pour la Saint-Hubert en 1884 :

« Superbe dix-cors pris en trois heures et demie. Hallali sonné à l’étang du Blison. Curée aux flambeaux, après dîner, sur la pelouse. Fanfares variées, suivies d’un peu de musique au salon et de quelques tours de valse. On s’est séparé vers deux heures du matin. »(8)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant la conférence Maurice Rollinat en Brenne.

 

Maurice Rollinat avait découvert la chasse en 1877, comme il le raconte à son ami Raoul Lafagette :

« Pour le moment, je suis seul à la Campagne, mangeant, buvant, dormant, et chassant comme feu Nemrod. J’ai pris un permis, et malgré mon amour des bêtes, je me suis mis à les occire sans relâche ! Le si bon Toussenel n’était-il pas un grand chasseur ! – Je ne suis pas encore de première force, mais j’ai le coup d’œil juste, et je tire généralement bien. Ah ! quelle distraction mon cher ami ! et quel exercice pour les bras et les jambes ! une fois en chaise, je m’oublie pour ne penser qu’aux perdrix lièvres et cailles dont mon cher pays foisonne. (…) »(9)

Mais très vite son enthousiasme fait place à la réalité, comme dans cette lettre à son ami Camille Guymon :

« (…) Je suis toujours un tireur peu dangereux et je me résigne stoïquement à manquer merles et perdrix que pourtant j’apprends à viser un peu tous les jours. Qui sait ? peut-être ai-je l’étoffe d’un chasseur malgré mon humeur fébrile et mes laborieuses distractions. »(10)

À Fresselines, il continuera à chasser, mais il semble qu’il ait rapporté plus de notes pour ses poèmes que de gibier, comme le raconte Achille Melandri : « Et le poète bredouille rentre pensif au logis, avec un sonnet ou deux griffonnés sur son calepin. »(11) Mais il aimait proposer à ses visiteurs des repas avec du gibier, comme a pu le constater Jacques des Gachons :

« D’abord, l’arrivée, par une autre route, mais toujours avec la féerie de la vallée traversée. Puis l’entrée dans la petite maison, au milieu du grondement des chiens du maître du logis. Tout de suite, le déjeuner, un déjeuner de pêche et de chasse : un brochet, des perdrix, un lièvre et des fruits du jardin. Comme convives, deux peintres, le poète et nous. Vous devinez la conversation : la nature et l’art. Puis ce fut une longue promenade aux sites préférés de Rollinat. »(12)

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant la conférence Maurice Rollinat en Brenne.

Jules de Vorys n’est pas pêcheur alors que pour Maurice Rollinat, toute sa vie, la pêche a été source de plaisir, de délassement, on peut même dire une passion. Jules de Vorys le sait bien puisqu’il rapporte à son ami Alexandre de Fraysseix-Bonnin ses propos de Maurice Rollinat : « Si vous avez la passion des chasses à tir et à courre, moi, j’ai celle de la pêche à la ligne. »(13)

Ils sont tous les deux poètes, aussi il est vraisemblable qu’ils aient échangé sur ce sujet. Jules de Vorys a exprimé sa vision de l’écriture dans sa correspondance ; par exemple au docteur Moricet, il écrit le 28 février 1899 :

« (…) Tu connais mes goûts en littérature : j’aime qu’une pensée originale miroite au travers d’un style clair et limpide comme l’eau de roche. Je ne sais pas déchiffrer les rébus. Il me faut, à moi pauvre d’esprit, le parler simple et naturel, le mot juste et ferme, la comparaison précise, la vision nette des choses exprimées. J’adore les images pittoresques, mais je les veux saisissantes, drapant une phrase irréprochablement dessinée qui, semblable à une femme bien bâtie, porte avec grâce et sans effort les ornements dont on la pare. »(14)

Il décrit sa vision de la poésie dans une lettre adressée le 1er décembre 1913 à Abel Gaudichaud :

« Je suis un fervent de la rime riche, de celle qui porte crânement sa consonne d’appui. La poésie est un luxe, puisqu’on écrit d’habitude en prose ; ses ornements doivent être luxueux.

Vous me direz qu’il y a des proses poétiques. Nul doute. Mais si la prose est le veston de la poésie, le vers en est l’habit de gala… et la rime le linge de qualité supérieure qui parfait la toilette. »(15)

Quant à Maurice Rollinat, il a fortement été influencé dans sa jeunesse par Jean de La Fontaine, Victor Hugo et bien évidemment George Sand, puis arrivé à l’âge adulte par Charles Baudelaire et Edgar Poe. Mais il préfère se présenter comme un poète proche de la nature, comme il le déclare à son cousin Saint-Pol Bridoux en janvier 1888 :

« Je suis absolument de ton avis. La nature doit être la mine poétique où je fouillerai l’observation ; je travaille par quintes, on ne peut plus douloureusement, mais enfin je m’acharne et je m’acharnerai en conscience à poursuivre cette tâche Naturiste que je me suis imposée. Quant aux jaloux, chercheurs de poux et autres acarus de la critique liliputienne, je me contente de les plaindre en rigolant de leur impuissance. »(16)

Dans son livre Ruminations, il écrit :

« L’unique preuve de la puissance et de la sincérité d’un poète naturiste, c’est, par son œuvre, d’évoquer la vision vraie des solitudes, des espaces, des ciels, de l’eau, des forêts, des mille détails et des grandes lignes des paysages, pour l’âme et les yeux nostalgiques d’un ancien subtil familier de la nature, devenu citadin par vice ou nécessité. »(17)

Mais Maurice Rollinat est venu pour découvrir la Brenne et Jules de Vorys n’a certainement pas tari d’éloges pour décrire ce pays de bois et d’étangs où il aime chasser. Aussi, il emmène Maurice et Cécile faire une promenade à l’étang de la Mer Rouge et ils voient au passage le château du Bouchet. Est-ce qu’ils l’ont visité ? Nous n’avons aucune information à ce sujet. Le propriétaire était alors Geoffroy Hérault de la Véronne.(18) Jules de Vorys le connaissait. En effet, deux des témoins au mariage des propriétaires étaient des cousins de Jules de Vorys(19) et la mère de la mariée, née Hélène de Sahuguet d’Amarzit d’Espagnac, devenue veuve, s’était remariée le 19 avril 1876, avec Évariste Luminais, peintre et ami de Jules de Vorys. Au décès de Jules de Vorys, Geoffroy Hérault de la Véronne écrira l’article nécrologique suivant :

« Avec M. de Vorys s’efface une des dernières figures du vieux Berry, le représentant d’une époque brillante mais à jamais disparue, un conteur charmant dont les souvenirs plongeaient loin dans le passé. Qu’on n’oublie pas que dans sa jeunesse, il avait connu des vieilles gens qui avaient traversé la période troublée et unique de la Révolution. Ainsi que d’anecdotes savoureuses racontées avec un esprit toujours alerte servi par une mémoire admirable et qui nous sont arrivées avec un seul intermédiaire !

Dans l’œuvre si considérable et si variée laissée par M. de Vorys, et qu’il faudrait des pages pour analyser, les Bas-Berrichons se doivent de faire une place à part dans leurs bibliothèques à ses ouvrages régionalistes et plus spécialement encore à ses études sur la Brenne, qu’il aimait passionnément, lui qui se disait : le Vieux Chantre de la Brenne. »(20)

Le château du Bouchet en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

Jules de Vorys a pu raconter des histoires à ses visiteurs, telle cette anecdote de chasse qui l’amène au Bouchet vers 1881 :

« Devisant de la sorte, nous gagnâmes le Bouchet par les grands bois. Au temps de Louis XIV, on ne voyageait pas aussi facilement en Brenne. Saint-Simon raconte dans ses mémoires (tome 13, page 15) que Madame de Clérambault, partie de Palluau pour aller voir Madame de Montespan chez ses parents les Mortemart, fut obligée de passer la nuit dans les grands bois. Il ne dit pas si elle y rencontra des loups garous.

Luminais nous attendait le soir à son chalet de la Mer Rouge. En nous y rendant, je fis remarquer à mon compagnon la Pierre à non qui, suivant la légende, devait servir à l’achèvement de la construction du Bouchet et était transportée, de nuit, dans le tablier en dentelle d’une fée. Surprise par l’aurore et le chant du coq, la fée laissa choir le monolithe à l’endroit où nous le voyons encore ; et voilà pourquoi il manquera toujours une pierre au château du Bouchet ! »(21)

Maurice Rollinat aimait les légendes berrichonnes puisqu’à la fin de sa vie, lors de la publication d’En Errant (1903), il prévoyait un livre intitulé Histoires de Revenants. Le menhir de la Pierre à Nom est situé près du bourg de Douadic, mais dans leur circuit, ils sont passés près du dolmen des Sablons, alors, Jules de Vorys connaissant les goûts de son ami, a très bien pu évoquer le rôle des fées dans « l’édification des dolmens et des menhirs, qu’elles portaient, malgré leur pesanteur énorme, dans leurs tabliers de gaze. Souvent aussi elles n’avaient pas le temps de les mettre en place, surprises qu’elles étaient, avant la fin de leur besogne, par le chant matinal du coq. »(22)

Le dolmen des Sablons à Douadic, en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Maurice Rollinat a été très impressionné par l’étang de la Mer Rouge et il l’a décrit dans un texte en prose qu’il a intitulé « L’Étang rouge » que voici :

 

L’ÉTANG ROUGE

 

C’était au milieu d’une interminable plaine, seulement herbue et si peu ! sans arbres, sans ronces ni rochers, toute plate, suant la lèpre et la fièvre, dans ces stériles vallées qui s’appareillent en lugubre, se continuent, se suivent, uniformément unies et mornes, où il semble que la nature ait voulu exprimer l’ennui de son éternité, montrer telle quelle et toute nue son indifférence à produire et la végétante fatalité de sa monotonie.

Là, sous le ciel non moins sinistre par la teinte mauvaise, l’ébranlement sourd et la caverneuse rumeur de ses dormants blocs de nuages, l’immense étang noirâtre et lisse étalait à perte de vue sa glace de vertige et de mystère, de plus en plus, sous le brumeux malsain de ses grandes vapeurs funèbres, approfondissait, dans une fermentation d’orage, la morosité de son silence, de son sommeil et de son louche miroitement.

Des quatre côtés, partant tout près de ses bords glabres jusqu’à plus de cent mètres dans son onde, nous apparaissaient drues, adhérentes et roides, des forêts de joncs et de roseaux gigantesques qui le ceinturaient, immobiles, d’un prodigieux fouillis droit d’épées et de lances vertes, tandis que, dans les rares éclaircies de cette végétation folle, des fleurs de monstrueux nénuphars, masquant la perfidie des profondeurs, alternaient leur jaune et leur blanc mortuaires entre leurs grandes feuilles plates vert-pâle qui, démesurément larges et longues, et plus anguleuses qu’ovales, figuraient sur cette eau sombre des gisements d’énormes cœurs décomposés.

Montrant des jaunes cadavéreux mêlés à des teintes de plomb, de vert-de-gris et de boue, d’un luisant mat, renfrogné, sordide, terrifiant d’inconnu et d’inanimé, couvant la peste et le drame, tout le reste de l’onde s’étendait hideux, poli et ras comme du verre, affreusement intact et seul, sans un bois flottant, sans une barque.

Et là-bas, très au loin, juste en face de moi, surgissait un hautain manoir, de tous points proportionné à ces espaces de si farouche désolation. Du fond de son brouillard, il surveillait l’étang qui se caillait jusqu’à ses pieds. Il le regardait de tous les carreaux de ses fenêtres, de toutes les lézardes de ses murailles grises, de tout le rebord de sa colossale terrasse de pierre qui, faisant saillie sur le milieu de sa masse et s’avançant dans le vide entre deux hauts donjons, comme un balcon monumental, revivait pour l’œil du songe tant de contemplations ébahies, tant de pensifs accoudements des châtelaines d’autrefois, si languissamment abîmées dans le cauchemar des solitudes.

Au milieu d’une pareille contrée marécageuse, indéfiniment découverte, quel tableau de puissante et maladive horreur que celui de ce lac tout croupi et comme pétrifié, surplombé de si haut par un tel manoir mélancolique !

Sous les nuages fumeux qui tendaient tout le ciel et voilaient, sans lui faire écran, le lourd soleil automnal, l’étang allait toujours s’épaississant ; de plus en plus, dormait le sommeil des flaques moisies et des mares corrompues ; pour le moment, c’était l’instable inerte, le vacillant fixe, les rides comblées, l’inégal aplani. Du dehors comme du dedans, nulle influence ne dérangeait ses massives couches d’eau, et il fallait que son milieu comme ses plus profonds dessous fussent dans une trêve suprême d’agitation, pour, qu’aussi loin que le regard s’étendait sur cette opaque et luisante surface, il n’y surprît pas un défaut dans son nivelé compact, pas un bougement dans sa huileuse vitrification. Si impondérablement trouable, ce gouffre liquide, alors gélatineusement ramassé, vous eût donné l’illusion du solide par la fermeté de son apparence.

Mais, par une de ces contradictions bizarres de la nature qui, malgré l’évidence de ses présages, déconcerte si souvent nos craintes comme nos attentes, par degrés, la couvée noire de la tempête se résorba dans la voûte où les nuages défigés s’éclaircirent, et bleuis, rampèrent, tandis que, l’air éveillant de partout ses plus molles haleines, fit peu à peu cesser l’asphyxie de l’espace que l’on vit se désenvoiler, se détendre sous l’épanouissement de l’azur, de la fraîcheur et de la lumière.

Alors, finit aussi pour l’immense nappe son sortilège d’immobilité : à son morne assoupissement la grande vie élastique resuccéda dans l’étang qui fut de nouveau rebrassé par tous les ferments de ses masses et qui répercuta radieusement son réveil intérieur par tout l’animé protéiforme, sillonneux, bombé, cannelé, gaufré, onduleux et comme respirant de sa retransparente et reclaquante surface.

Avec la progression déjà avancée du jour, une paix enchanteresse prenait la clarté, l’atmosphère et l’onde au-dessus de laquelle, visiblement, par intervalles, le martin-pêcheur passait rapide, comme une balle irisée. En même temps, il se mit à tomber une pluie si perleusement fine que les trous menus qu’elle creusait sur les froncés du lac semblaient plutôt faits par des bouches de tout petits poissons ; et brusquement, comme elle était venue, elle s’acheva, si immouillante, si chaude et lumineuse qu’on aurait cru voir en les comptant, goutteler des larmes de soleil.

Tous les hôtes de l’étang s’étaient dépelotonnés de leur torpeur et recommençaient à circuler dans leur élément désengourdi. De temps en temps, çà et là, surprenant l’air, saisissant la vue de son énormité vibrante et vernissée, dans l’éclair d’un brusque bond hors de l’eau, telle carpe monstre ou tel brochet géant produisait, en y retombant avec fracas, de grands cercles tremblés qui roulaient pesamment sur les cornes des petites vagues en y creusant leur tournoyante empreinte. Avec le clapotis, le serpentin, le balancement, le rouvert et le replié de ses ondes toutes moirées de lueurs et toutes plissées de sourires, ces soudaines apparitions de bêtes occultes, ordinairement si invisibles, attestaient la jubilation du vaste abîme, – à vous en donner le frisson, incarnaient, célébraient l’exaltation même et la fougueuse démence de son allégresse.

Puis, auprès comme au loin, des cloaques, des bas-fonds, des marécages, des bruyères, monta une plainte infiniment vague, pénétrante et cachée, plutôt celle des choses que des êtres, pendant que, tranchant sur elle, quoique presque aussi confus et secrets, s’élevaient, des hauts fouillis de joncs et de roseaux, les différents frous-frous, cris siffleurs, râpeux et gémissants des oiseaux aquatiques, les diverses ventriloquies rauques et flûteuses des reptiles, le tout soutenu et foncé en monotonie par la limeuse et stridulente marmonnerie des cigales, des grillons et des courtillières, qui, grouillants enterrés de l’ubiquité, s’étaient remis, plus têtus que jamais, à racler l’effroi du silence.

Et, insensiblement, teintée, nuancée à l’infini, ce fut la fusion et la liquéfaction de la lumière, de tous les points du firmament ruisselant en loques de pourpre, en écharpes de sang, sur les hideux horizons vides qui devenaient ainsi les illuminations magiques des profondeurs, les prestigieux décors des immensités chauves, tant ils s’imbibaient triomphalement des multicolores coulées du ciel bas, si gagnés qu’ils étaient par la double contagion de plus en plus spectrale des ombres du sol et des reflets des nuages !

Entre ces apothéoses de l’espace, avec une fastueuse prodigalité de ses suprêmes rayons insoupçonnée de mon imagination même, par de miraculeux épanchements et saignements d’agonie nouveaux pour mes yeux, le soleil ensorceleusement revêtait, comme d’une vaporeuse poussière de tous les métaux et de toutes les pierres précieuses, enduisait de tous les carmins et de tous les rouges l’étang et le manoir, les deux grandioses tristesses de ce pays mort, un peu moins inanimées par leur mutuel luminement parmi la stagnation de toutes les autres.

Un instant, ils communièrent en splendeur mélancolique : d’un noir-bleu glacé d’or qui se noyait d’écarlate et se détachait flamboyant sur un fond de lointain violâtre, le majestueux château semblait, de son toit comme de ses fondations, de ses créneaux comme de ses caves, humer les émanations de son fraternel miroir, s’incorporer à force d’en pomper les haleines, le ténébreux, l’humide, le funeste et le vaseux de l’étang dont l’eau toute sanglante avait l’air de fumer comme un champ de carnage, autant pour le manoir que pour le ciel, si bien qu’en ces parages d’horreur et d’effroi, à cette heure frissonnante, possédant pleinement mon esprit par l’inquiétant de ses solitudes, mes yeux par la pompe de ses couleurs, mon oreille par l’énigmatique de ses bruits, la nature me composait une émotion autant qu’un aspect inoubliables.

J’assistais de tout mon être au spectacle des seuls éléments totalement nus dans leur gloire, harmonisés en douceur triste par la traînante et sourde tombée de la nuit qui, peu à peu, ajoutait encore à la mourante féérie de l’astre, le brunissant, le blême et la lividité de ses voiles.

Perdu dans les choses, englouti par ce désert, décorporisé pour ainsi dire par tant de vide et d’abandon, rendu fantôme pour moi-même par un tel entour de magnificence morbide, de tragique langueur, de si étrange et si grave solennité, je me fondais en une sensitive essence, je me dissolvais en la pure extase d’un cœur, en l’unique émerveillement d’une pensée ; je n’étais plus qu’une âme trônant sur de l’ombre, qui, en restant à jamais impressionnée d’une réalité qu’elle vivait comme un rêve, contemplait, stupéfaite au sein même de la nature, la plus fantastique des visions, le plus surnaturel des paysages.(23)

 

Nous allons maintenant analyser ce texte. La première remarque qui vient à l’esprit est le titre : « L’Étang rouge » au lieu de « L’Étang de la Mer Rouge ». Jules de Vorys a certainement raconté à ses amis l’origine du nom donné par un ancien propriétaire du château du Bouchet, Aimery Sénebault, compagnon de Saint-Louis lors de la septième croisade en Terre Sainte, qui fut fait prisonnier en 1250, avec le roi et toute l’armée, après la bataille de Fariskur qui se situe dans le delta du Nil et non sur les bords de la Mer Rouge.

Mais Maurice Rollinat ne situe jamais ses poèmes ou ses textes. Par exemple, la « Ballade des barques peintes » a été écrite à Cannes en 1881, alors que sa femme Marie y séjournait pendant deux mois sur les conseils de son médecin.(24) Si on comprend que les barques sont au bord de la mer, rien n’indique qu’il s’agit de la Méditerranée. Il en est de même pour ce texte écrit en pensant à l’étang de la Mer Rouge, vraisemblablement à partir de notes prises sur le vif comme il avait l’habitude de le faire.

Le château du Bouchet n’est pas cité. Il est qualifié d’ « hautain manoir » et Maurice Rollinat le situe au bord de l’étang. Il a été impressionné par « ses murailles grises » et « sa colossale terrasse de pierre » qui faisait « saillie sur le milieu de sa masse » et s’avançait « dans le vide entre deux hauts donjons, comme un balcon monumental ».

L'étang de la Mer Rouge en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Nous pouvons aussi remarquer l’absence d’allusion à la chapelle Notre-Dame de la Mer Rouge. Détruite à la Révolution, elle avait été reconstruite et inaugurée le 15 août 1854. Si les promeneurs ont pris la route qui va du château du Bouchet vers Douadic, qui permet de longer la partie aval de l’étang (sur la carte de Cassini, elle forme comme une digue), la chapelle est alors située de l’autre côté du plan d’eau. Mais une autre hypothèse est plausible, c’est que tout simplement Jules de Vorys n’en ait pas parlé car ni lui, ni son invité, ne sont intéressés par les questions religieuses.

Chapelle Notre-Dame de la Mer Rouge en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

En effet, Jules de Vorys préfère aller à la chasse plutôt qu’à la messe du dimanche, comme il l’écrit à l’abbé Gaultier, curé de Chitray, en 1887 :

« (…) Je comptais vous le dire ce matin au sortir de la messe ; mais mon garde m’ayant signalé la présence d’un énorme sanglier dans le bois de Montcousinat, j’ai pris la direction de la Brenne au lieu de prendre celle de l’église. Et puis – l’avouerai-je ? – les messes de Chitray me semblent un peu longues. Dans mes relations avec le ciel, je suis discret et laconique ; je crains d’ennuyer le Bon Dieu qui, les dimanches surtout, ne doit savoir où donner de la tête, tant on lui adresse de prières. »(25)

Dans une lettre au général Vergne expédiée en 1879, il précise :

« Eh non, mon cher général, je ne suis pas « cléricateux » !… Je ne crois ni à la révélation, ni aux miracles, ni au Dieu en trois personnes, ni à la transsubstantiation ; mais d’autres y croient et vous n’avez pas le droit de les gêner dans l’exercice de leur culte. »(26)

Cependant, il souhaite avoir une cérémonie religieuse lors de son enterrement ainsi qu’il l’indique à l’abbé Voisin en 1876 :

« Le jour où je mourrai d’un coup de tonnerre – la plus belle mort, à mon goût – vous pourrez me signer un bon billet pour saint Pierre. Mon curé affirmera que j’ai fait une fin chrétienne, édifiante même, puisque je demande dans mon testament les cérémonies du culte, ainsi qu’il convient à tout homme bien né. Je ne veux pas d’enterrement civil, c’est trop mal porté. On ne va pas au bal en veston, on y va en habit ; on ne doit pas se rendre au cimetière par le cabaret, mais par l’église. »(27)

La  vieille église de Chitray en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

 

Quant à Maurice Rollinat, son père François était républicain et peu porté sur la religion, mais sa mère Isaure était une catholique fervente et Maurice est allé à l’école primaire et au collège Saint-Pierre. Adolescent, il a écrit un poème « Prière du soir »(28) et il termine son poème « Ce que j’aime » par « mais surtout, j’aime Dieu ! »(29). À Paris, dans le quartier Latin, il côtoie une jeunesse plutôt qualifiée d’anticléricale. Mais à la fin des années 1870 et le début des années 1880, il fréquente assidument les salons de Jules Barbey d’Aurevilly et de Charles Buet qualifiés d’écrivains catholiques. Son épouse Marie était très pratiquante et se référait volontiers à son directeur de conscience, un jésuite. Et lorsqu’en 1885, l’abbé Daure, curé de Fresselines, vient demander à Maurice Rollinat de jouer de l’harmonium pour la messe de minuit à Noël, celui-ci n’a aucune hésitation. Il animera ensuite les messes du dimanche et lors des fêtes, ce qui attirait beaucoup de monde.

Dans ses écrits, si Dieu est rarement cité, il est toutefois présent, comme par exemple dans « Le Cœur guéri » :

« (…) Les rêves bleus dont ma tête est remplie
Chassent au loin mes spleens et mes effrois
Pour me parler du Ciel à qui je crois,
Et je pardonne à ceux que je méprise,
Comme le Christ en mourant sur la croix ;
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise. (…) »(30)

Sortie d'église en peinture à la cire par Catherine Réault-Crosnier.

Aussi, nous pouvons dire que Maurice Rollinat a vécu toute sa vie avec la religion catholique, même si sa croyance en un dieu n’est pas clairement exprimée. Il préfère s’en tenir aux principes de la religion :

« Le christianisme, selon Jésus, et rien que par Jésus, repose entièrement sur l’aimez-vous les uns les autres, et n’a d’autre raison d’être que la tendre et militante prédication de cette unique maxime, incomparablement sublime entre les plus élevées, puisqu’elle exprime à elle seule tout le devoir et toute la consolation de l’humanité.
(…)

(…), pratiquer consciemment, en toute la lumineuse et parfaite sincérité de son être, cette religion si maternellement humaine, c’est posséder un réconfort contre sa faiblesse, une arme contre ses mauvais penchants, un talisman spirituel qui, en vous empêchant d’être pire, vous achemine à devenir meilleur ; (…) »(31)

Ainsi, Jules de Vorys et Maurice Rollinat se rejoignent par leurs visions de la religion et de sa pratique. Après la mort de Maurice Rollinat, Jules de Vorys écrira au docteur Duvernet :

« Tu me dis qu’il devait être déséquilibré par les hantises de l’au-delà ?… Erreur ! Il en parlait comme nous en parlons, convaincu qu’une fois le corps en terre et le moi anéanti, le champ reste ouvert à toutes les hypothèses religieuses ou philosophiques. »(32)

 

Revenons à l’analyse du texte. Dès le premier paragraphe, de nombreuses expressions font immédiatement penser à Edgar Poe. L’étang se transforme sous la plume du poète, en un paysage de désolation, désert, univers presque irréel ou invivable avec les mots « interminable », « sans arbres », un endroit où l’on frissonne, où la « fièvre » vous enveloppe, où rien ne pousse, comme si la vie était morte en ces « stériles vallées ». Le mot « lugubre » conforte cette idée de mort ; « l’ennui de l’éternité » avec l’« indifférence de sa monotonie » rejoignent le spleen de Baudelaire.

Le deuxième paragraphe s’étire en longueur vers l’infini et semble ne jamais se terminer. Il est composé d’une seule phrase qui débute par la mise en situation « sous le ciel non moins sinistre » et l’étang s’étale en sa description. Il est « immense » mais aussi « noirâtre et lisse » ; il nous glace de « mystère » et de « vertige ». Les termes « malsains », « funèbres », « fermentation d’orage » renforcent les sensations morbides dégagées. À nouveau, « la morosité » du silence traduit l’ennui comme à la fin du paragraphe précédent. le poète nous fait ressentir l’atmosphère bizarre avec le « louche miroitement ».

Maurice Rollinat décrit ensuite l’Étang rouge en partant des côtés, avec « des forêts de joncs et de roseaux gigantesques qui le ceinturaient, immobiles, (…). » Là encore la description simple se transforme en un paysage à la Edgar Poe et les joncs semblent emprisonner le lac comme pour l’étouffer ou l’assassiner dans « un prodigieux fouillis droit d’épées et de lances (…). » Contrairement à Edgar Poe, Maurice Rollinat a des visions hallucinantes sans se déconnecter du réel. Il analyse finement ce qu’il voit. Pourtant les nénuphars sont « monstrueux », « masquant la perfidie des profondeurs ». À son habitude, Maurice Rollinat parsème son texte de couleurs, « jaune », « blanc », « vert-pâle », sans pour cela perdre l’ambiance mortuaire qu’il vient d’introduire ; il nous parle d’une « eau sombre des gisements d’énormes cœurs décomposés. » Suit une longue énumération, litanie tel un convoi de morts « jaunes cadavéreux », « teintes de plomb », « de vert-de-gris », « d’un luisant mat, renfrogné, sordide, terrifiant, (…) couvant la peste et le drame, (…). » L’accumulation de ces termes entraîne une vision fantastique et frissonnante. Pour insister sur l’ambiance tendant vers l’annihilation des choses, le poète achève sa phrase par des négations, « sans un bois flottant, sans une barque ».

Peinture à la cire de Catherine Réault-Crosnier illustrant la conférence Maurice Rollinat en Brenne.

Partout dans « L’étang rouge », la « farouche désolation », l’aspect sauvage traduisent d’infinis paysages étranges et angoissants, et même le manoir n’apporte pas une note de soulagement car il n’est que « lézardes », « s’avançant dans le vide », « cauchemar des solitudes », près des « flaques moisies et des mares corrompues ». La solitude de Maurice Rollinat et sa tendance névrotique envahissent le cadre champêtre pour se confondre avec lui. Pourtant le poète semble comme sortir d’un songe, revenir sur terre ; il entrevoit que la campagne peut renaître même si elle « déconcerte ». Il peut alors avec la nature qui se calme, retrouver un peu de sérénité : « (…) la couvée noire de la tempête se résorba dans la voûte où les nuages défigés s’éclaircirent, et bleuis, rampèrent tandis que, l’air éveillant de partout ses plus molles haleines, fit peu à peu cesser l’asphyxie de l’espace que l’on vit se désenvoiler, se détendre sous l’épanouissement de l’azur, de la fraîcheur et de la lumière. » Cette bouffée de clarté et de nature apaisée ressort et contraste avec le début si sombre. Nous voyons combien l’auteur peut donner vie et minutie à une description champêtre et combien il est proche des paysages.

Maurice Rollinat prend du recul par rapport à ses premières impressions sur cet étang et parle de « sortilège » ce qui le rapprocherait de l’envoûtement de certaines mares de George Sand : « Alors, finit aussi pour l’immense nappe son sortilège d’immobilité : à son morne assoupissement la grande vie élastique resuccéda dans l’étang qui fut de nouveau rebrassé (…) ». Il nous parle de « réveil intérieur » puis accumule les adjectifs en une série grouillante de vie : « par tout l’animé protéiforme, sillonneux, bombé, cannelé, gaufré, onduleux (…) »

Après la tempête, Maurice Rollinat nous emporte dans le calme retrouvé : « une paix enchanteresse prenait la clarté, l’atmosphère et l’onde (…) », une paix où le « martin-pêcheur passait rapide, comme une balle irisée. » La pluie n’est pas sinistre, elle est dentelle d’art, « si perleusement fine que les trous menus qu’elle creusait sur les froncés du lac semblaient plutôt faits par des bouches de tout petits poissons ; et brusquement, comme elle était venue, elle s’acheva, si immouillante, si chaude et lumineuse qu’on aurait cru voir en les comptant, goutteler des larmes de soleil. » Dans ce passage, nous trouvons un Maurice Rollinat à l’opposé du morbide, confiant et admirateur de la beauté de la nature. Les bouches sont la seule connotation humaine à légère tendance sexuelle mais si discrète avec « les petits poissons » qu’elle devient simple baiser délicat de l’étang. Et la lumière fuse comme pour finir de réchauffer l’atmosphère. Les bêtes qui ont une grande place dans l’œuvre du poète, reviennent au premier plan, « dépelotonnés de leur torpeur », se désengourdissant. Maurice Rollinat observe alors une « carpe monstre ou tel brochet géant ». Il décrit l’eau en mille replis avec délicatesse : « Avec le clapotis, le serpentin, le balancement, le rouvert et le replié de ses ondes toutes moirées de lueurs et toutes plissées de sourires, ces soudaines apparitions de bêtes occultes, (…) attestaient la jubilation du vaste abîme, (…) célébraient l’exaltation même et la fougueuse démence de son allégresse. » Cette longue énumération nous montre l’imagination et la précision de l’observation de Maurice Rollinat qui n’en finit pas de dérouler le paysage comme dans un film, pour nous transmettre son ressenti.

Maurice Rollinat alterne selon l’écrit, fracas, frisson ou calme. L’un se fond dans l’autre et nous passons de l’un à l’autre naturellement. Chaque détail ressort ainsi, amplifié, mis en valeur, plus proche de ses pensées. De temps en temps comme le clapotis de l’eau, une goutte de morbide réapparaît, partie intégrante de sa personnalité avec « une plainte infiniment vague, pénétrante et cachée », avec « les diverses ventriloquies rauques et flûteuses des reptiles », avec le raclement de « l’effroi du silence. » Avec Maurice Rollinat, les serpents sont présents dans le cadre de verdure. Après leur description, la lumière revient, intégrée dans l’infini du paysage : « Et, insensiblement, teintée, nuancée à l’infini, ce fut la fusion et la liquéfaction de la lumière, de tous les points du firmament ruisselant en loques de pourpre, en écharpes de sang, sur les hideux horizons vides (…). » Là encore Maurice Rollinat passe de la lumière à l’effroi naturellement, quand les loques et le sang prennent place ; le hideux réapparaît près de « la double contagion de plus en plus spectrale des ombres du sol et des reflets des nuages ! »

Ainsi le texte en prose « L’Étang rouge » reflète la pensée de Maurice Rollinat largement influencée par Edgar Poe montrant surtout les aspects sombres et inquiétants. Il termine sa description par cette phrase de conclusion qui résume bien son état d’esprit : « je n’étais plus qu’une âme trônant sur de l’ombre, qui, en restant à jamais impressionnée d’une réalité qu’elle vivait comme un rêve, contemplait, stupéfaite au sein même de la nature, la plus fantastique des visions, le plus surnaturel des paysages. »

 

Avant de conclure, nous allons lire le deuxième poème « À Maurice Rollinat » de Jules de Vorys qui montre la perception que l’auteur avait de son ami.

A MAURICE ROLLINAT

Tandis que je cours nos grands fauves
Parmi les bois devenus chauves,
Que fais-tu donc ?
Laisses-tu ton âme rêveuse
Et ta muse, errer sur la Creuse
A l’abandon ?

Là-bas, au pays de Claudie,
Cherches-tu quelque mélodie
Au rhythme clair,
Qui nous empoigne et nous repose
Des opéras que l’on compose
Depuis Wagner ?

Aux puissances du règne occulte,
Chaque soir, vas-tu rendre un culte
Mystérieux,
Ou, de ton front perçant la nue,
Découvrir la route inconnue
Qui mène aux Cieux ?

Toi qui peux, en strophes précises,
Noter les teintes indécises
Du firmament,
Ces mille aspects de la nature
Que ne rend jamais la peinture
Exactement,

Les mille voix de la tempête,
Les frissons de notre planète
Quand l’ouragan
Souffle ses terribles colonnes
De tourbillons et de cyclones
Sur l’Océan,

La montagne avec ses abîmes,
Le calme plat des hautes cimes,
L’immensité,
Et le vertige du silence
Au bord du grand vide où commence
L’éternité…

 Franchis la borne ! Et, face à face
Avec l’infini, dans l’espace
Prends ton essor ;
Vole d’étoiles en étoiles,
Soulève les célestes voiles,
Avance encor !

Parcours les zones radieuses
Où se forment les nébuleuses,
Mondes nouveaux ;
Plonge au gouffre des nuits profondes
Où les comètes vagabondes
Sont des flambeaux,

Tu verras à travers leurs prismes
D’épouvantables cataclysmes :
De toutes parts
Soleils éteints, planètes blanches,
En monstreuses avalanches
Roulant épars,

Jusqu’aux lointains foyers stellaires
Qu’après des chutes séculaires
Ils atteindront,
D’où transformés, de la fournaise,
Eléments d’une autre genèse,
Ils sortiront.

Tu nous peindras ces grands désastres,
Ces fins de mondes, ces chocs d’astres
Dans le chaos,
Et ces processions funèbres
D’univers morts, dans les ténèbres
Du noir cosmos ;

Tu nous peindras les météores,
Et les soleils multicolores,
Globes mouvants
Aux folles courses elliptiques,
Qu’avec leurs lunettes magiques
Voient les savants.

Tu nous diras, entr’autres choses,
Si ces systèmes grandioses
Sont habités
Par des esprits ou par des hommes
Plus curieux que nous ne sommes,
Souvent tentés

De connaître nos habitudes,
Nos goûts, nos mœurs et nos études ;
Tu nous diras
Si, parfois, l’étoile filante,
Cette fusée étincelante,
Ne serait pas

Un essai de correspondance,
Une première confidence ;
Si l’Eternel
N’est pas le centre où tout gravite,
Le cœur des mondes qui palpite
Au sein du ciel,

Réglant la marche du pendule
Qui, sans cesse, avance et recule
Devant nous, mais
Qu’on ne peut toucher ni décrire
Et dont le tic-tac semble dire :
Toujours ! Jamais !(33)

 

À l’invitation de Jules de Vorys, Maurice Rollinat est venu se balader en Brenne. Il n’en a pas rapporté une ballade mais un texte en prose décrivant les impressions qu’il a ressenties lors de la promenade à l’étang de la Mer Rouge, texte caractéristique de la manière d’écrire de Maurice Rollinat fortement influencé par Edgar Poe.

 

Régis Crosnier, Benoît Kremer et Catherine Réault-Crosnier.

 

 

Notes

(1) Publié dans La Revue du Berry, Numéro spécial « La Revue du Berry à Maurice Rollinat », 1904, page 132.

(2) http://atilf.atilf.fr/

(3) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, annotée par Benoît Kremer, Imprim’Lab, Châteauroux, 2025, 613 pages. Lettre n° 241. Elle a été publiée au sein de l’article « Correspondance de Jules de Vorys avec Maurice Rollinat » paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat » n° 63 – Année 2024, pages 39 et 40.

(4) Émile Vinchon, Maurice Rollinat en Brenne, Imprimerie Masset, Le Blanc, 1931, 39 pages.

(5) Isidora par George Sand, nouvelle édition, Michel Lévy frères libraires-éditeurs, Paris, 1861, 286 pages. Le texte sur les corses de Mézières-en-Brenne commence page 271.

(6) L’histoire de ce texte a été racontée par Hubert Morand dans son article « George Sand et le Concours hippique » paru dans le Journal des débats politiques et littéraires du 15 mai 1925, pages 3 et 4.

(7) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 15 à son père, expédiée de Minièh en Haute-Égypte en 1865.

(8) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 123 adressée à Auguste de Bors, expédiée de Foltertre le 7 novembre 1884.

(9) Lettre de Maurice Rollinat à Raoul Lafagette, non datée (vu son contenu, nous pouvons penser qu’elle a été expédiée en octobre ou novembre 1877) expédiée de Bel-Air (collection particulière).

(10) Lettre de Maurice Rollinat à Camille Guymon, non datée mais de fin 1877. Extraits publiés par Béatrix Dussane dans Le Divan d’avril-juin 1940, pages 226 et 227.

(11) Achille Melandri, article « … Des chiens » paru dans La Gazette des Enfants n° 25 du 26 juin 1892, deuxième et troisième pages du numéro.

(12) Jacques des Gachons, article « Maurice Rollinat » paru dans La Vie illustrée n° 27 du 20 avril 1899, page 36.

(13) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 280 datée de 1898 adressée à Alexandre de Fraysseix-Bonnin. Elle a été publiée au sein de l’article « Correspondance de Jules de Vorys avec Maurice Rollinat » paru dans le Bulletin de la société « Les Amis de Maurice Rollinat » n° 63 – Année 2024, pages 42 à 44.

(14) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 285 du 28 février 1899 adressée au docteur Mauricet.

(15) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 408 du 1er décembre 1913 adressée à Abel Gaudichaud.

(16) Lettre de Maurice Rollinat à Saint-Pol Bridoux, datée de janvier 1888, publiée dans la Revue du Berry, janvier 1905, pages 7 et 8.

(17) Maurice Rollinat, Ruminations, proses d’un solitaire (Bibliothèque Charpentier, E. Fasquelle éditeur, Paris, 1904, 296 pages) page 99.

(18) Exactement : Geoffroy-Marie-Victor-Auguste Hérault de la Véronne. Pour l’histoire de la famille, voir l’article « Deux cents ans de présence des Hérault de La Véronne au château du Bouchet » de Chantal de La Véronne, paru dans Au Fil du temps…, revue des Amis du Blanc et de sa région, année 2011, pages 12 à 14.

(19) Lors du mariage de Geoffroy Hérault de la Véronne avec Marthe Clémentine Hélène Durand, le 29 mai 1894 à Paris 16e, deux des quatre témoins, Louis Jevardat-Fombelle et Pierre Lesterps de Beauvais, sont cousins de Jules de Vorys du côté de son père Adolphe Frichon (dont la grand-mère était une Jevardat-Fombelle et dont une sœur a épousé un autre Lesterps de Beauvais).

(20) Geoffroy Hérault de la Véronne, « Nécrologie », Feuilles du Bas-Berry, n° 19 du 19 avril 1928.

(21) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 370 du 16 avril 1908 adressée à Jean de Tarade.

(22) Ludovic Martinet, Légendes et superstitions populaires du Berry (Imprimerie commerciale, Bourges, 1879, 28 pages), page 6.

(23) « L’Étang rouge » a été publié dans En Errant, pages 131 à 139.

(24) Régis Miannay, Maurice Rollinat, Poète et Musicien du Fantastique (Imprimerie Badel, Châteauroux, 1981, XVII + 596 pages), page 256.

(25) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 135 datée de 1887, adressée à l’abbé Gaultier, curé de Chitray.

(26) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 103 datée de 1878, adressée au général Vergne (1823-1887), capitaine de frégate et général de la Garde nationale.

(27) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 93 datée de 1876, adressée à l’abbé Voisin, curé de Douadic.

(28) Maurice Rollinat, Poèmes de jeunesse proposés par Catherine Réault-Crosnier et Régis Crosnier (Tours, 2015, 87 pages), page 23.

(29) Id., page 63.

(30) Maurice Rollinat, « Le Cœur guéri », Les Névroses, pages 125 à 127.

(31) Maurice Rollinat, Ruminations, pages 125 et 126.

(32) Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, opus cité, lettre n° 320 datée du 7 novembre 1903, adressée au docteur Eugène Robin-Duvernet (1833-1911), fils de Charles Robin-Duvernet (1807-1874), ami de George Sand.

(33) Poème publié dans la Revue du Centre de 1894, pages 583 à 585.

 

Bibliographie (principaux documents utilisés) :

– Maurice Rollinat, En Errant, proses d’un solitaire, Paris, Bibliothèque Charpentier, E. Fasquelle éditeur, 1903, 327 pages.

– Jules de Vorys, Correspondance inédite 1858-1925, annotée par Benoît Kremer, Imprim’Lab, Châteauroux, 2025, 613 pages.

– Benoît Kremer, Jules de Vorys et la religion, 3 pages, 26 mai 2025.

– Benoît Kremer, Jules de Vorys et la chasse et la pêche, 11 pages, 29 mai 2025.

– Benoît Kremer, Jules de Vorys et la poésie, 10 pages, 29 mai 2025.

– Catherine Réault-Crosnier, Maurice Rollinat, d’infinis paysages (version lue à Mézières-en-Brenne le 20 mars 2011), document polycopié, mars 2011, 24 pages.

– Émile Vinchon, Maurice Rollinat en Brenne, Imprimerie Masset, Le Blanc, 1931, 39 pages.

 

 

NB : Pour avoir plus d’informations sur Maurice Rollinat et l’Association des Amis de Maurice Rollinat, vous pouvez consulter le site Internet qui leur est consacré.