DES LIVRES QUE J’AI AIMÉS

 

DICKENS, BARBE À PAPA

de Philippe DELERM

aux Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 110 pages, 2005

 

 

En juillet 2005, Philippe DELERM fait paraître aux éditions L’Arpenteur, « Dickens, Barbe à papa », titre hurluberlu pour un texte que l’on savoure comme la première gorgée de bière. Philippe DELERM est resté celui qui déguste des mots :

« Il ne lit pas : il dévore ». (p. 11)

Il fait partager leur saveur aux lecteurs. Les papilles gustatives à l’affût, les neurones prêts à transmettre ses émotions, il les partage à 100 % avec celui qui est réceptif et ouvre ce petit livre de 110 pages, qui nous parle de l’heure du repas, de la bouteille d’eau à la menthe, du yaourt dans son pot de verre, de la tablette de chocolat, d’un vin chaud, d’une pastèque, d’un fromage de chèvre. Quoi de plus banal habituellement mais pas avec cet auteur qui sait redonner vie aux mots :

« La vie est jeune de ces quelques mots trouvés. » (p. 93)

La simplicité de la vie culinaire de tous les jours vue par un œil expérimenté à fixer l’instant, a la saveur des petits riens qui nous étonnent et sans lesquels la vie serait insipide, par exemple quand il nous parle de la purée de pommes de terre faite maison :

« On ne pourra pas s’empêcher d’étaler, de parfaire le cercle, de commencer à dessiner avec le dos de la fourchette ces stries en diagonale et en carré – une galette de purée, l’enfance n’est pas morte. » (p. 14)

Les souvenirs de l’enfance ne sont pas loin et remontent à la surface. Peut-être Philippe Delerm est-il à la recherche du temps perdu, dans la délicatesse des retrouvailles à travers l’écrit, un peu à la manière de Marcel Proust face à ses madeleines ?

« La bouteille de menthe à l’eau enrobée dans un linge humide. On la cachait au fond du panier, à l’ombre, quand on partait pour la Garonne. (…) L’odeur un peu fade de la terre légère et des feuilles tombées laissait bientôt place à ce mélange autrement fort de menthe sauvage et de vase à demi séchée qui m’annonçait avec délice et crainte le bord de l’eau. » (p. 27)

Philippe Delerm a l’art de mêler les impressions concrètes aux pensées et aux souvenirs qu’elles déclenchent imperceptiblement. Le passé revient à la surface et se mêle à la narration sans avoir l’air d’être un monde à part, désuet. Il reste dans le présent :

« Qu’importe, si la petite barre de chocolat au lait ne plaît pas aux papilles adultes amères, sa suavité d’enfance en est multipliée. (…) C’est un goûter de luxe (…) » (p. 39 et 40)

Tout l’art culinaire élémentaire y passe ou presque dans la magie de sa simplicité. Philippe Delerm nous envoûte en nous parlant frites et ketchup, étonnant amalgame qui ne peut nous laisser de marbre car les émotions y sont omniprésentes. Nous savourons les arrêts sur image, la fugacité des sensations que nous éprouvons à notre tour dans l’immense variété des possibles, par exemple la barbe à papa qui fait partie du titre de ce livre d’ailleurs :

« C’est le genre de choses qu’on s’étonne de voir exister encore. (…) La barbe à papa, c’était comme la masse de guimauve qui pendouille (…) À la baraque des confiseries, on s’arrêtait pour regarder, ça sentait surtout la gaufre et la friture des beignets. » (p. 45)

Philippe Delerm dit n’avoir jamais pris l’avion mais cela ne l’empêche pas d’imaginer l’attrait d’un plateau-repas banal avec les yeux du rêve ou d’inventer un titre inhabituel pour un paragraphe « Nuage à la salade de pommes de terre » (p. 63), un romantisme qui sort du terre à terre d’un plateau de repas en avion. Décoiffant, n’est-ce pas ?

« De la nourriture, qui, (…) devient plus intéressante et savoureuse en présence de nuages (…). Grâce au plateau-repas, (…) nous nous approprions le paysage à l’aide d’un petit pain froid et d’une barquette de salade de pommes de terre. » (p. 64 et 65)

La vie pourrait être si simple dans sa spontanéité, des moments vécus sans réfléchir, par exemple quand on regarde un menu au restaurant :

« C’est ainsi. On ne voit jamais sur son propre menu ce qui tente les autres. On ne voit jamais sur son propre menu une chose aussi tentante que celle qui tente les autres. » (p. 62)

Il sait ajouter un geste de tendresse à son écriture ; il fait revivre le temps passé, nous fondons de plaisir aux gestes et souvenirs retrouvés comme par exemple lorsqu’il nous décrit l’omelette aux champignons :

« Découvrir une trompette est un plaisir comme assouvi d’avance, une assurance d’abondance. (…) On palpe la forêt, (…) Certaines ont des reflets grisâtres, presque dissuasifs, (…). Mais jetez-les dans l’omelette : sur fond jaune triomphant, elles sont soudain d’ébène, et leur arôme se répand sans le moindre chichi. (…) Dans la poêle, c’est de l’or noir. » (p. 96)

Les gens se côtoient, échangent leurs impressions. Un simple verre de grenadine peut prendre une importance capitale, déclencher une parole chez son père par exemple atteint d’une maladie d’Alzheimer. C’est là que les mots simples et eux seuls peuvent transmettre l’émotion du moment (p. 97) :

« Il dit c’est bon, il aime le sucré, la grenadine et l’entremets à la vanille. Il dit, c’est bon, et sans doute l’a-t-il pensé souvent sans le dire. » (p. 99)

Philippe Delerm nous fait côtoyer les écrivains connus dans son livre, par exemple Flaubert, en citant une phrase de lui et en se représentant « la mélancolique langueur du bovarysme » (p. 101) Il nous emporte en voyage dans les livres :

« La chronologie mesurée, soupesée, le décor quadrillé par la binette implacable du jardinier se laissent aller au savoureux désordre de la friche. L’espace et le temps ne regrettent rien. » (p. 102)

« « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. » C’est une assez bonne définition de la lecture, et la définition la plus subtile de l’appétit. » (p. 106)

Ainsi se termine ce livre. Peut-être est-ce en philosophe que Philippe Delerm nous transmet ce message final ? En tout cas, c’est en homme sage qui sait reconnaître et profiter de la subtilité de ces petits riens qui font toute la vie.

 

 

Catherine RÉAULT-CROSNIER

Février 2006