DES LIVRES QUE J’AI AIMÉS

 

LA POÉTIQUE DE L’ESPACE

 

de Gaston BACHELARD

 

Presses Universitaires de France, 1958, 215 pages

 

Le philosophe Gaston Bachelard est membre de l’Institut et professeur honoraire à la Sorbonne. La poétique (en tant que conception de la poésie) l’a vraiment intéressé puisqu’après avoir édité La Poétique de l’espace en 1958, il publiera La Poétique de la rêverie en 1960. Gaston Bachelard est un philosophe qui recherche la lumière et le sens de notre passage sur terre. Nous parlerons ici de son premier livre sur ce thème.

Gaston Bachelard est un chercheur de l’inconscient, à l’écoute d’« une image poétique nouvelle et un archétype dormant au fond de l’inconscient » (p. 1). Il aborde ainsi la place de la poésie : « L’image poétique n’est pas soumise à une poussée. Elle n’est pas l’écho d’un passé. C’est plutôt l’inverse : par l’éclat d’une image, le passé lointain résonne d’échos (…) » (p. 1 et 2)

Si Gaston Bachelard est un philosophe, c’est aussi un poète à part entière car il sait analyser l’intériorité de la poésie : « Le poète parle au seuil de l’être. » (p. 2) L’imagination fait partie intégrante de cette révélation poétique car il faut passer par « la métaphysique de l’imagination » (p. 3). Pour ce philosophe, « l’image est avant la pensée, (…) une phénoménologie de l’esprit, une phénoménologie de l’âme. » (p. 4) Oui, la poésie vit au plus profond de nous-mêmes ; elle est animée d’une force intense de vie.

Répondant à Pierre-Jean Jouve qui écrit : « La poésie est une âme inaugurant une forme. » (cité p. 6), Gaston Bachelard ajoute : « L’âme inaugure. Elle est ici puissance première. Elle est dignité humaine. » (p. 6) L’âme est force de l’esprit et en ce sens, elle est liée à la poésie qui est expression de l’intime, de l’intériorité, des non-dits, des non-sus qui n’affleurent pas à la conscience, et du plus profond des secrets de l’être.

Gaston Bachelard nous fait pressentir que « (…) la poésie contemporaine a mis la liberté dans le corps même du langage. La poésie apparaît alors comme un phénomène de la liberté. » (p. 10) Par la parole, le verbe s’est fait chair et par les mots, la poésie a pu se libérer car la conscience poétique traduit un langage nouveau (p. 12). Le poète transcende les mots, bâtisseurs d’idéal : « Il n’y a pas de poésie s’il n’y a pas d’absolue création. » (Pierre-Jean Jouve cité p. 13) Les mots sont des messagers qui nous transmettent des sensations différentes en poésie car leur sens est sublimé : l’« image est un dépassement de toutes les données de la sensibilité. (…) l’œuvre prend un tel relief au-dessus de la vie que la vie ne l’explique plus. » (p. 15)

Le poème va plus loin que la vie ; il peut franchir le seuil de la mort, du connu, de l’inconnu, pour nous livrer son message qui peut être différent et propre à notre expérience personnelle : « (…) le poème tisse le réel et l’irréel. » (p. 17)

Les mots ont un sens premier et un sens second, figuré mais avec la poésie, les mots ont un troisième sens, celui d’une pensée exprimée pour entrer en union avec nos vies, notre passé, notre manière d’aimer, notre vécu personnel car : « (…) la parole pense. » (p. 21)

Gaston Bachelard nous parle de « La Poétique de l’espace », il va donc situer son message entre le dedans et le dehors, le dedans de « La maison. De la cave au grenier. Le sens de la hutte. » (Titre du chapitre premier), le dedans avec « Le tiroir. Les coffres et les armoires. » (chapitre III), du « nid » (chapitre IV), des « coins » (chapitre V), de « La coquille » (chapitre VI), pour tendre vers la relation entre le dedans et le dehors, « Maison et Univers » (chapitre II), pour franchir la frontière et partir en union avec le cosmos dans « La dialectique du dehors et du dedans » (chapitre IX) et « La phénoménologie du rond » (chapitre X). Ainsi son livre est bien ancré dans une démarche qui part de nos expériences intérieures pour aller vers un ailleurs et revenir à nous-mêmes, enrichis par nos découvertes. Ainsi le rond a toute la puissance de notre expérience, comme le vieillard retourne vers son enfance et retrouve les souvenirs enfouis dont il pensait ne plus se souvenir.

La maison, le dedans est notre première mère. Nous y sommes protégés un peu comme le fœtus, pour y vivre nos premières expériences, y puiser de la force avant de nous envoler comme l’oiseau hors du nid. « Car la maison est notre coin du monde. Elle est (…) notre premier univers. » (p. 24) Ce passage est obligatoire, dans les balbutiements de l’éclosion à la vie et permet d’accéder au rêve (p. 24).

Si Gaston Bachelard sème des sentences d’écrivains connus au fil de son livre, c’est pour illustrer ses propos à la lumière d’autres mots messagers ainsi quand il cite le poète Jean Wahl : « Le moutonnement des haies / C’est en moi que je l’ai. » (p. 30)

Ici le côté champêtre s’anime de la vie des moutons pour revenir à nous, empli en pensée. Avec Henri Bosco qui est souvent cité dans ce livre, Gaston Bachelard aborde la rêverie cosmique liée à la force du rêve : « Le récit séjourne alors dans un temps suspendu (…) » et « (…) la maison évoquée par Bosco va de la terre au ciel. » (p. 40) Gaston Bachelard entre en résonance avec le roman « Hyacinthe » d’Henri Bosco, qu’il considère comme « un des plus étonnants romans psychiques de notre temps » où la lampe « attend » à la fenêtre car : « La lampe est le signe d’une grande attente. » (p. 48) Les symboles sont forts et les objets sont utilisés pour faire passer le message de la lampe, lumière dans l’intérieur et vers l’extérieur, signe pour celui qui est dehors. La maison est alors humanisée : « la maison voit, veille, surveille, attend. » (p. 48) La lumière, la lampe, les étoiles, la lune, ont beaucoup d’importance au fil de cet essai pour nous guider sur le chemin de l’espoir et de l’éveil.

Avec le poète Christiane Burucoa, la lampe de la maison humaine est espoir : « Étoile prisonnière prise au gel de l’instant » (cité p. 49). Pour Rilke, la tempête lui paraît moins hostile en campagne, ce qui n’a aucune logique mais correspond à son vécu personnel. Certainement dans son inconscient, la campagne le rassure alors il peut écrire : « (…) on approuve les vieux arbres encolérés qui s’agitent comme si l’esprit des prophètes était en eux. » (p. 54). La connotation mystique finale est étonnante et la tempête porteuse d’un sens caché à décoder.

Dans le chapitre « Le tiroir. Les coffres et les armoires. » Gaston Bachelard cite André Breton : « L’armoire était pleine de linge / Il y a même des rayons de lune que je peux déplier » (p. 84) Cet exemple est caractéristique de ce que la poésie permet d’exprimer. Avec des mots de la vie concrète journalière, de simples observations prennent un sens sublime avec « des rayons de lune que je peux déplier ». La lune apporte sa touche romantique, l’armoire fait partie de la maison donc de l’intérieur, la lune nous entraîne vers le dehors, le cosmos et nous fait revenir en un cercle de pensée à l’intérieur et au concret sublimé, avec le geste de déplier les rayons de lune comme du linge.

Les objets de la maison se chargent d’un sens poétique qui dépassent leur usage habituel concret pour devenir symbole, force de pensée. Gaston Bachelard lie le dedans et le dehors et peut ainsi les opposer ou les faire se compléter, se répondre : « La paix avait un corps. Pris dans la nuit, fait avec de la nuit. Un corps réel, un corps immobile. » (p. 55) « Le poète vit une rêverie qui veille et surtout sa rêverie reste dans le monde, devant les objets du monde. Elle amasse de l’univers autour d’un objet, dans un objet. » (p. 87)

Gaston Bachelard même en nous parlant de l’immensité du dehors, garde paradoxalement présent à l’esprit, la force de l’intime, par exemple avec la symbolique des coffres, « objets qui s’ouvrent », objets qui nous font oublier le dehors si facile d’accès pour voir le caché. (p. 88) De même on peut considérer l’arbre comme un coffre où l’on peut se cacher pour découvrir des trésors dont le rêve : « L’arbre est un nid dès qu’un grand rêveur se cache dans l’arbre. » (p. 98)

Léonard de Vinci qui fut un être d’exception, est cité car « il conseillait aux peintres en déficit d’inspiration devant la nature, de regarder d’un œil rêveur les fissures d’un vieux mur ! » (p. 136) En partant de choses simples, anodines, tout artiste doit pouvoir trouver un rêve, un fil conducteur qui va animer sa création, lui donner une force personnelle venant de son intérieur pour l’extérioriser et créer un autre univers.

Gaston Bachelard se sert encore de la maison pour faire passer son message. Dans une maison, nous montons et descendons : « Monter et descendre, dans les mots mêmes, c’est la vie du poète. » (p. 139) Tel l’albatros de Baudelaire, le poète n’est à sa place que dans un autre univers, de rêve et de pensée. Nous sommes appelés à une ascension vers l’élévation de la pensée. Et celle-ci peut se produire au ras du sol, dans l’intime, le petit, la miniature comme lorsque le poète André Breton dit : « J’ai des mains pour te cueillir, thym minuscule de mes rêves, romarin de mon extrême pâleur. » (cité p. 152)

Citant Edgar Poe, Gaston Bachelard nous dit : « Les objets dans la nuit, « irradient doucement des ténèbres. » Les mots murmurent. (…) nous avons une immense miniature sonore, celle de tout cosmos qui parle bas. » (p. 162) Tout est dans l’ordre du sensible : « Tout est indice (…) » (p. 162)

À quoi répond ce besoin de partager ce ressenti, cet indicible suspendu aux mots, juste pressenti comme messager d’une pensée poétique que chacun peut faire sienne à sa manière, ce sens du rêve bien au-delà de toute explication concrète ? « C’est le rêveur qui le crée (le cosmos) à chaque ondulation de ses images. (…) Tout cela s’entend, se pré-entend dans le murmure sub-grondant du poème. » (pp. 162 et 163)

Tout ce pressenti conduit à l’expression de l’âme qui est omniprésente en ce livre, effleurant partout, prête à germer dans les cœurs prêts à la recevoir : « Comme le poète a l’oreille fine ! Quelle maîtrise il a pour mener le jeu de ces appareils à rêver : voir et entendre, ultra-voir et ultra-entendre, s’entendre voir. » (p. 167)

Le mystique affleure partout comme dans l’arbre « vivant, pensant, tendu vers Dieu » (p. 214) car l’âme est du domaine du ressenti et non du concret, expression de la « permanence de l’être ». (p. 214)

Gaston Bachelard nous conduit ensuite dans l’immensité intime : « L’immensité est en nous. (…) Dès que nous sommes immobiles, nous sommes ailleurs ; nous rêvons dans un monde immense. L’immensité est le mouvement de l’homme immobile. » (p. 169) Nous partons chercher loin la vérité, nous avons besoin d’aller vers le dehors pour retrouver en nous-mêmes cette immensité de pensée qui est le plus grand trésor. Ainsi le cercle de notre vie va pouvoir se refermer, en restant ouvert, à l’écoute du sensible. Nous pourrons alors dire de nous comme Jules Supervielle : « Habitants délicats des forêts de nous-mêmes. » (cité p. 171) ou comme chez Baudelaire, « on peut entendre plus qu’un écho venu de l’extérieur, mais un appel intime de l’immensité. » (p. 181) Alors nous pourrons vivre en paix avec nous-mêmes et dire avec Jean Lescure : « J’habite la tranquillité des feuilles, l’été grandit » (cité p. 190) car « Une feuille tranquille vraiment habitée, un regard tranquille surpris dans la plus humble des visions sont des opérateurs d’immensité. » (p. 190)

Nous sommes des êtres sensibles et ambigus ; nous devons trouver le chemin puis la porte qui est « le cosmos de l’Entr’ouvert. » (p. 200) Alors les images prendront tout leur sens et nous pourrons vivre en paix « dans la cellule de l’intimité ». (p. 204) Le plus bel espace est celui de notre pensée libre du dehors et du dedans, pleinement réalisée en union avec le cosmos et l’intime.

 

02 janvier 2010

Catherine RÉAULT-CROSNIER